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C’est du vécu
Moi, Franco-Mauricien de 19 ans, comment je vois la montée du Rassemblement national…
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C’est du vécu
Moi, Franco-Mauricien de 19 ans, comment je vois la montée du Rassemblement national…
Selfies, vidéos, réseaux sociaux... Jordan Bardella a su séduire des jeunes, comme ici lors des élections européennes. @BFMTV
Lorsque j’étais petit, je ne comprenais pas grand-chose à la politique. J’entendais parler les grands sans vraiment rien capter. Mais une chose était claire. En France, le Front national (FN) était le parti «raciste», la droite avait une politique dure et la gauche était laxiste. Lorsque je regarde la situation aujourd’hui, elle a totalement changé. À tel point que ce parti autrefois honni, rebaptisé Rassemblement national (RN), est devenu «mainstream» et est à l’origine du chaos politique du pays qui a adopté mes parents mauriciens…
Comment expliquer cette normalisation ? Avant, ce parti était marginal. Lorsque j’avais 13 ans, en 2018, Marine Le Pen a pris la tête du parti. Un autre mot est entré dans le vocabulaire politique. La «dédiabolisation» du FN. En surface, les choses ont changé. L’antisémitisme était plus feutré, le discours sur les immigrés, dont j’estime en faire partie, était devenu plus subtil. Le terme «Français de souche» devenait de moins en moins utilisé. Mais ce qui, selon moi, explique le succès de Jordan Bardella, c’est sutout les réseaux sociaux. Il faut comprendre que malgré ses humiliations successives sur les différents plateaux de télévision pendant la campagne des européennes, il a réalisé un score historique. Mais sa présence sur les réseaux comme Twitter et TikTok, lui a permis de parler aux jeunes, ceux qui souvent sont délaissés par les autres partis. En plus, il sait comment marchent ces applications contrairement aux autres candidats, qui sont d’une autre génération. Il a su toucher ceux qui pouvaient auparavant se sentir détachés de la politique traditionnelle. Cette stratégie numérique a permis au RN de s’adresser directement à des jeunes souvent en quête de repères et de réponses. De plus, il a les codes qu’il faut lorsqu’il parle. Je ne sais pas si les gens se souviennent de la catastrophe de Valérie Pécresse lorsqu’elle a essayé de s’adresser aux jeunes...
Réseaux et médias propagandistes
De quoi parle Jordan Bardella sur les réseaux ? Son discours n’a pas changé du FN traditionnel. C’est l’immigration. Les événements récents, comme les émeutes de 2023 suite à la mort de Nahel, ont exacerbé les craintes de nombreux Français concernant la sécurité et l’intégration. J’étais au coeur des émeutes, j’entendais les bruits d’explosion, des commerces de mon quartier ont fermé suite aux actes de détérioration. Evidemment, je peux comprendre comment ces préoccupations peuvent pousser certains à voter pour un parti qui promet des mesures strictes, mais tout ne s’arrête pas à un événement malheureux.
Puis, il y a le paysage médiatique. En France, contrairement à Maurice, il y a des médias ouvertement xénophobes qui sont tolérés. Des chaînes comme CNews sont souvent critiquées pour leur couverture sensationnaliste des problèmes dans les quartiers populaires et de l’immigration. Je me souviens d’une fois où un journaliste de cette chaîne disait, en direct, que des migrants qui étaient arrivés en Italie par bateau n’avaient aucune intention de venir en France, mais juste après, le présentateur affirmait le contraire, que la France était en danger face à cette vague d’immigrés.
Au fil des ans, il y a eu la normalisation du RN. Ma mère est médecin. Elle me disait que cette mesure qui consiste à ne pas soigner les sans-papiers était autrefois une proposition du FN qui suscitait l’indignation collective. Mais aujourd’hui, ce même projet a été repris dans la loi sur l’immigration du gouvernement actuel malgré la contestation des blouses blanches. Cela montre à quel point les idées du FN ont fait leur chemin et sont devenues normales. Il n’y a pas si longtemps, voter pour l’extrême droite en France était perçu comme un tabou. Aujourd’hui, à cause d’une politique de plus en plus sécuritaire, ces mêmes idées sont devenues normales. Cette normalisation est évidemment récupérée par le RN et répercutée sur les réseaux sociaux. Désormais, je vois de plus en plus de jeunes voter pour ce parti. Ces jeunes, qui comme moi n’étaient pas exposés à la politique, sont attirés par un discours qui leur semble normal – je tiens à répéter ce mot – puisque repris par les autres. Jordan Bardella, en particulier, a réussi à capter l’attention de cette nouvelle génération en abordant des sujets qui leur sont familiers et en utilisant un ton accessible.
Tout ceci fait que cette fois-ci, selon moi, le vote a été spécial. Alors que les anciennes générations ne se sont pas mobilisées, les jeunes se sont déplacés vers les centres de vote. Seulement la moitié de la population a voté. Je remarque que les électeurs du RN semblent particulièrement motivés à aller voter, contrairement à ceux d’autres partis, souvent désabusés ou indifférents. Avec les émeutes récurrentes et le discours sécuritaire, les RN sont remontés, alors que pour les autres, les préoccupations sont autres.
Je suis à Maurice, pays d’origine de mes deux parents, depuis trois semaines. Mais je suis déjà venu plusieurs fois avant, et en France, je suis très proche de ma culture d’origine. Du coup, cela m’a fait bizarre de voir le score de l’extrême droite dans son ensemble à Maurice et ce, même si le RN a formulé des propositions pour améliorer la situation des Français expatriés, par exemple, augmenter la représentation politique et simplifier leur participation aux élections par voie électronique. Il y a aussi des mesures pour ceux qui souhaitent revenir en France, améliorer la protection sociale et le soutien aux écoles.
Puis, je pense que dans les territoires d’outre-mer, le succès du RN s’explique par une combinaison de facteurs, dont un sentiment de marginalisation et des préoccupations sécuritaires. Les habitants de ces régions se sentent souvent déconnectés du reste de la France et négligés par le gouvernement central. Le RN exploite ces sentiments en promettant des solutions adaptées aux réalités locales. Ce sont certes des mesures qui attirent, mais est-ce qu’elles vont se concrétiser ? On ne sait pas. À en croire ceux qui suivent la politique depuis longtemps, même les mesures proposées pour la France ne sont pas toutes applicables. Le projet de mettre tous les sanspapiers dehors ne fera qu’une chose, c’est créer une crise dans plusieurs secteurs comme la restauration ou le bâtiment.
Et il y a un fait indéniable. Nous avons tout essayé. Rien n’a marché comme il faut. Les scandales vont de l’extrême gauche à l’autre extrême. Le RN profite de cette désillusion en se présentant comme une alternative. Quant aux électeurs, fatigués des promesses non tenues par les partis traditionnels, ils sont attirés par le discours du RN qui promet de rompre avec le statu quo et de mettre en œuvre des changements significatifs.
Pour qui je vote ?
Dans tout ce paysage, la question qui reste est : pour qui va voter un jeune de 19 ans, qui est l’enfant de parents eux-mêmes issus de l’immigration et qui sont des professionnels ? Je ne sais pas. Peut-être pour La France insoumise (LFI), car pour l’instant, c’est le seul parti qui ne nous assomme pas avec des problèmes d’immigration et de voile, qui, selon moi, ont toujours été utilisés par l’extrême droite pour détourner l’attention, puis par la droite et finalement par le parti au pouvoir. C’est également le seul parti qui est vocal sur ce qui se passe en Palestine. Mais si je pouvais voter dans le passé, j’aurais voté pour Les Républicains car ce parti avait une certaine balance dans les idées et assez de compétences pour les mettre en pratique. Mais depuis quelque temps, comme le Parti socialiste, ce parti est en train de se déliter sous nos yeux…
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