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[Dossier] Crise économique et sociale le spectre de l’appauvrissement

4 mai 2022, 18:24

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[Dossier] Crise économique et sociale le spectre de l’appauvrissement

Revue à la baisse, la croissance mondiale devrait être de 3,6 % seulement pour 2022, selon la Banque mondiale. Dans le même contexte, elle prévoit que l’impact de la crise économique, liée à la pandémie mondiale et la crise russo-ukrainienne, sur les revenus et l’alimentation devrait amener à 95 millions les personnes additionnelles vivant dans la pauvreté. Quid de l’impact social à Maurice ? Comment l’État, le secteur privé et les ONG peuvent-ils gérer cette situation ?

Baisse du pouvoir d’achat, hausse des prix, inflation… Les termes pour qualifier la crise à laquelle font face les consommateurs sont légion. Que ce soit à la caisse du supermarché ou pour un projet de construction, tous ressentent, bien qu’à un degré différent, les effets de la crise économique. Cette situation, prévient la Banque mondiale (BM), ne s’améliorera pas dans les mois à venir. En effet, dans son rapport d’avril sur les produits de base, la BM rappelle que les prix de l’énergie (en USD) étaient plus de quatre fois plus élevés en mars 2022 que lors du pic en avril 2020 ; que les prix des engrais ont augmenté de 220 % entre avril 2020 et mars 2022 ; et les prix des denrées alimentaires de plus de 84 %.

Avec les hausses de prix constantes du carburant et de quasiment tous les produits de consommation, les Mauriciens de la basse classe moyenne et ceux tombant sous le seuil de pauvreté sont les premiers touchés, car leurs revenus stagnent, s’ils ne diminuent pas. Le dernier rapport de Statistics Mauritius sur la pauvreté, datant de 2017, indiquait qu’un individu vivant sous le seuil de pauvreté avait un revenu mensuel moyen de Rs 7 509, et pour une famille de deux adultes et deux enfants, ce seuil était de Rs 17 700. Il faut savoir qu’à cette époque, 36 500 ménages, soit 131 300 personnes étaient dans ce cas, avec 23 % de ces ménages lourdement endettés et consacrant environ 14 % de leurs maigres revenus au remboursement de leurs dettes.

En 2017 toujours, les dépenses moyennes d’un Mauricien pour l’achat de nourriture et de boissons non alcoolisées tournaient autour de Rs 7 140 mensuellement. Pendant cette période, le GINI coefficient de Maurice, soit la distribution des revenus dans la population, affichait 0,39 en 2006-07 pour atteindre 0,4 en 2017. Le revenu moyen d’un ménage était de l’ordre de Rs 19 080 en 2006-07 pour atteindre Rs 36 810 en 2017. Déjà à l’époque, la distribution des revenus démontrait l’écart, avec en 2017, 5,6 % des revenus allant aux 20 % des plus basses classes sociales de la population, contre 46 % aux plus riches.

Cela étant dit, il est important de mettre en exergue que selon Statistics Mauritius, en 2017, le taux d’inflation était de 1,8 % en janvier passant à 4,2 % en décembre, alors que le dollar s’échangeait entre Rs 33 et Rs 35 dans l’année, selon les archives de la banque centrale. Cela implique que les importations coûtaient moins cher, face à une inflation gérable.

Aujourd’hui, les données sont totalement différentes. La dette des ménages affiche les Rs 128,9 milliards incluant le logement ; le taux d’inflation est de 10,7 % en glissement annuel en mars ; le dollar s’échange à Rs 43,45 au taux de change indicatif de la SBM mettant la pression sur les prix de revente des produits de consommation ; et l’essence coûte Rs 67,40 le litre, entre autres facteurs, le tout dans un contexte où le patronat se montre clair, il ne faut pas s’attendre à des augmentations de salaire.

Encourager le potager familial

Quid des répercussions sur le terrain ? «Le style de vie de la classe moyenne change et cela a un effet sur le moral des Mauriciens. Prenons un exemple, ceux qui fument ne peuvent pas arrêter d’un seul coup, mais ils devront bien réduire les dépenses ; en général, c’est sur la nourriture. Certains ont du mal à rembourser leurs dettes et risquent de perdre leur maison. Lakaz A est une maison d’accueil de jour pour ceux ayant des problèmes de drogue ou d’alcool. On a des gens qui arrivaient à se débrouiller avant et qui ont des difficultés maintenant ; toutefois, je dois dire que depuis les récentes hausses de prix, il n’y a pas eu une grosse augmentation du nombre de gens qui viennent à Lakaz A», souligne la responsable, Ragini Runghen. Pour éviter que la situation ne s’aggrave pour les plus démunis, surtout pour la sécurité alimentaire, il faudrait, dit-elle, mettre sur pied des programmes pour encourager les gens à cultiver. «Allez dans les écoles, les quartiers pauvres et donnez-leur les moyens de planter chez eux. C’est une forme d’empowerment très important.»

Au niveau de l’État, comment aider ceux tout au bas de l’échelle ? Il est important, maintenant plus que jamais, de restructurer le secteur public et réduire les gaspillages pour redistribuer le budget vers des projets prioritaires créateurs d’emploi ; revoir les politiques d’investissements, la bureaucratie et envoyer un signal au secteur privé qui pourra alors se réajuster et apporter sa contribution à cet effort national. Des mesures possibles, on retrouve aussi une réduction de la taxe sur le carburant, quid à l’imposer ailleurs sur ceux qui peuvent payer. Aussi, les opérateurs et les économistes le diront encore et encore, une aide ciblée aux ménages en difficulté, que cela soit à travers l’introduction de bons aux ménages, de réduction des prix de certaines commodités, entre autres, est nécessaire

Réduire la TVA sur les matériaux scolaires pour ceux au bas de l’échelle est aussi une possibilité.

Tout aide est importante est la bienvenue si elle est ciblée vers ceux qui en ont besoin. «Il est temps de venir de l’avant avec une aide ciblée ; ceux qui se trouvent dans la classe moyenne supérieure peuvent tenir le coup, mais ceux de la basse classe moyenne et les pauvres ont besoin d’aide. C’est clair que l’État n’a pas les moyens de continuellement accorder ou augmenter les subventions. Les subventions doivent être ciblées, il faut aider la population de manière efficace, mais pour cela il y a tout un travail administratif à abattre au plus vite. Comprenez que les subventions sont financées par la taxe à travers le Consolidated Fund et c’est l’argent des contribuables à travers la taxe sur vos salaires ou les produits de consommation qui vont dans ce fonds», disait l’économiste Pierre Dinan dans un entretien à l’express en mars.

Même chose pour l’impôt sur le revenu, si l’État, compte tenu de ses finances, doit générer plus de fonds en jouant sur le levier fiscal pour maintenir son déficit budgétaire ; il devra viser ceux qui peuvent payer plus dans un élan de solidarité nationale, en épargnant les plus vulnérables. La situation de l’emploi, incluant le niveau des salaires face au coût de la vie, mérite aussi l’attention, ainsi que les programmes de logement social et d’empowerment. Dans tous les cas, le bon moment pour passer à l’action, c’est maintenant.

Patricia Adèle Félicité, Secrétaire générale de Caritas île Maurice «La hausse du coût de la vie absorbe les effets du salaire minimum et de la pension de vieillesse»

Depuis le Covid-19 et la hausse des prix tous azimuts, quelle est la situation des familles au bas de l’échelle ?

Il faut dire que pendant la pandémie, les familles pauvres ont été les plus résistantes à la crise car elles sont résilientes et ont l’habitude de trasé. Ce sont ceux qui ont vu leurs revenus familiaux diminués par deux fois qui ont le plus souffert. Maintenant, définitivement la hausse des prix, tous azimuts comme vous le dites, impacte tout le monde, surtout ceux qui n’ont plus de pouvoir d’achat.

Le salaire minimum et l’augmentation de la pension de vieillesse n’ont pas aidé dans cette lutte contre la pauvreté au fil des années ?

Ces deux mesures ont soulagé beaucoup de familles, mais il y a eu d’autres répercussions aussi ; certains ont perdu leur travail car leur employeur ne pouvait pas payer le salaire minimum. Par la suite, bien vite, la hausse du coût de la vie est venue absorber les effets de ces deux mesures.

 Quelle aide une famille tombant sous le seuil de pauvreté reçoit-elle actuellement ?

Pour les 8 000 familles enregistrées au registre social (SRM), il y a une liste de services qu’offre la National Empowerment Foundation (NEF). Bon, ce sont des services offerts mais combien de familles y ont accès, il faut vérifier. Les veuves et handicapés reçoivent l’aide sociale à travers le ministère de la Sécurité sociale. En revanche, je ne suis pas au courant d’un programme d’aide à long terme pour les familles en situation de précarité en général. Il y a quelques empowerment incentives dans des programmes du Food and Agricultural Research and Extension Institute (FAREI) ou du MITD, entre autres. Mais combien de personnes sont au courant et y ont accès ? À Caritas nous pensons qu’il faut encourager une économie informelle pour aider les familles à très faibles revenus ou vivant dans la précarité, pour d’autres raisons, à se prendre en charge à long terme.

 Quelles sont vos actions pendant cette période difficile pour les ménages et quels sont vos projets ?

Les actions de Caritas en cette période difficile consistent à accorder une aide ponctuelle, aider à trouver du travail, dispenser des formations sur la gestion du budget familial, des formations vocationnelles pour des projets générateurs de revenus ou encore un accompagnement pour les petits entrepreneurs. Pour la sécurité alimentaire, Caritas est en train de consolider son réseau de boutiques solidaires pour les rendre plus soutenables. Nous démultiplions nos projets de jardin communautaire ; les équipes de bénévoles se déploient sur le terrain pour la collecte de denrées alimentaires ; nous équipons nos services pour accueillir des dons et même des produits frais et frigorifiés. Concernant nos services d’accompagnement continuel comme les centres d’éveil et les abris de nuit, l’alimentaire fait partie du service.

 Comment l’État et le secteur privé à travers le CSR peuvent-ils être plus efficaces dans leurs actions ?

Tout le monde doit travailler ensemble, il y a des initiatives des ONG qui touchent un certain nombre de personnes, mais il faut trouver des solutions pour toucher et venir en aide à un plus grand nombre même temporairement. J’ai entendu parler du projet Moris Solider, j’aimerais bien en savoir plus !

 

 

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