Publicité

Histoire maritime | Vastes naufrages: 1200 épaves recensées autour de la République de Maurice

28 février 2022, 17:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Histoire maritime | Vastes naufrages: 1200 épaves recensées autour de la République de Maurice

Y a de quoi chavirer ! Trois bateaux de pêche s’échouent mercredi dernier. L’un à Pointe-aux-Sables, deux à Bain-des-Dames. Le 4 février, à La Réunion, le «Tresta Star» – pétrolier battant pavillon mauricien – échoué contre les rochers du Tremblet, fait trembler la commune de Saint-Philippe. En 2020, le naufrage du «Wakashio» et la marée noire qui s’en est suivie polarisent l’attention. L’actualité rejoint l’histoire maritime. Une plateforme recensant 1 200 épaves dans la Zone économique exclusive (ZEE) de la République de Maurice est en cours de finalisation par le département du «Continental Shelf, Maritime Zones Administration & Exploration» du bureau du Premier ministre et ses partenaires. Elle sera mise en ligne courant 2022.

«La Victoire», le prochain négrier à l’étude

«On a redécouvert un autre bateau négrier comme Le Coureur», affirme Yann von Arnim, spécialiste d’archéologie sous-marine de la Mauritius Marine Conservation Society. C’est l’épave de La Victoire qui a coulé en 1804 au large de Pointe-aux-Cannoniers. «On connaît cette épave depuis 1988», précise-t-il. Une étude préliminaire va déterminer si «cela vaut le coup de faire des campagnes de fouilles». La Victoire pourrait éventuellement aider les études sur la traite négrière dans l’océan Indien.

Maquette du négrier «Le Coureur». Ce lougre armé de huit canons date de 1776.

«Le Banda», l’épave la plus ancienne

La plus ancienne épave répertoriée est celle du Banda, l’un des navires de la flotte de Pieter Both. Le naufrage a eu lieu en 1615. Des artefacts récupérés dans l’épave du Banda sont exposés au musée national d’histoire à Mahébourg. L’épave repose au large de l’Ouest de l’île, près de Pointe-Moyenne, au pied de la falaise de Médine.

Qu’est-ce qu’une épave d’intérêt historique ?

Image sous-marine de l’épave du négrier «Le Coureur», découverte au large de Pointe-aux-Feuilles, en 2004.

Toutes celles de l’inventaire ne sont pas d’intérêt historique, explique Yann von Arnim. L’un des critères : la date. «Plus l’épave est vieille, plus elle est intéressante.» Mais c’est son intérêt pour l’histoire de Maurice qui est déterminant. Par exemple, dans le cas du Saint-Géran, naufragé en 1744, son association avec le roman Paul et Virginie, de Bernardin de Saint-Pierre, est primordiale.

La bataille de Grand-Port de Pierre-Julien Gilbert, musée national de la Marine, Paris.

Université de Stanford, partenaire

Krish Seetah, Associate Professor du département d’anthropologie de l’université de Stanford, et Stefania Manfio, doctorante à Stanford, étaient à Maurice fin 2021. Non seulement pour une campagne de fouilles à Albion, où un vieux cimetière a été mis à jour. Mais aussi pour l’avancement du projet d’inventaire des épaves. Nous les avions rencontrés fin 2021 pour faire le point.

La doctorante Stefania Manfio explique que sa collaboration avec le spécialiste d’archéologie sous-marine de la Mauritius Marine Conservation Society Yann von Arnim démarre en 2017. «En plus de 30 ans de recherches, il a recensé plus de 800 épaves autour de Maurice.» Elle souligne que de ces 800 épaves, «50 d’entre elles ont été localisées. De ces 50 épaves, sept ont fait l’objet de campagnes de fouilles.» Au total, «1 200 épaves ont été recensées dans la ZEE de Maurice». Ce qui comprend aussi Rodrigues, Agalega, Saint-Brandon et les Chagos.

Stefania Manfio, doctorante, et Krish Seetah, «Associate Professor», tous de l'université de Stanford, collaborent activement à l’inventaire des épaves de Maurice.

Stefania Manfio précise ces 1200 épaves, «c’est ce que l’on sait à partir des documents d’archives consultés par Yann von Arnim». Elles seront répertoriées sur une carte interactive utilisant aussi de la réalité virtuelle. Le répertoire doit être mis en ligne courant 2022. «Toutes les épaves référencées seront documentées, avec l’année du naufrage, la cargaison, son emplacement et l’équipe qui a travaillé dessus.»

En novembre 2021, la doctorante avait contribué à un atelier de travail sur le patrimoine sous-marin. Cela, dans le cadre du Memorandum of Understanding entre le Department of Continental Shelf, Maritime Zones Administration & Exploration et le Board of Trustees of the Leland Stanford Junior University.

Yann von Arnim : L’inventaire en cours de finalisation

Le projet de base de données des épaves dans la ZEE de Maurice est dans sa phase de finalisation. Il s’agit de corriger chacune des entrées. C’est ce qu’a confirmé Yann von Arnim, la semaine dernière.

Une fois validée, après une nouvelle visite d’une équipe de Stanford University – l’un des partenaires du projet – en juillet 2022, la carte des épaves sera accessible sur une plateforme de l’État pilotée par le Department of Continental Shelf, Maritime Zones Administration & Exploration (CSMZAE) du bureau du Premier ministre.

Les recherches menées pendant plus de 30 ans par Yann von Arnim, spécialiste d'archéologie sous-marine, sont précieuses pour l'inventaire des épaves.

L’inventaire recense non seulement les épaves autour de Maurice, Rodrigues, mais Saint-Brandon, Agalega, Tromelin et les Chagos. «C’est à travers l’éducation que l’on pourra mieux protéger les épaves», affirme le spécialiste d’archéologie sous-marine du Mauritius Marine Conservation Society. Il a aussi contribué à des formations en archéologie sous-marine pour des plongeurs du CSMZAE.

Protection du patrimoine maritime v/s économie bleue

Pour Krish Seetah, d’un point de vue international, «bien sûr qu’il faut protéger les épaves». Alors que d’un point de vue local, il y a des impératifs économiques tels que la création d’emplois. Il faut donc trouver comment ces ressources peuvent être intégrées au développement des lagons. Des lagons qui subissent déjà beaucoup de pressions, notamment de l’aquaculture. «We don’t think that this must be stopped», prévient-il. «Nous ne sommes pas contre le développement.»

Fin 2021, le séjour de l’équipe de Stanford s’est déroulé sur fond de vote de l’Offshore Petroleum Act. La loi a été votée sans amendement le 7 décembre dernier. Au grand dam des écologistes, qui craignent le pire de l’exploration du sous-sol marin pour trouver des gisements de pétrole.

Selon Krish Seetah, il ne s’agit pas de «perdre une ressource au profit d’une autre ressource». Il estime que le répertoire des épaves permettra de «sortir du domaine de la recherche pour aller vers la communauté et contribuer au développement». Par exemple, en déterminant que «là où il y a une épave, ne mettez pas une ferme aquacole juste au-dessus. Il faut arriver à un partage efficace des ressources pour le bien de tous».

Pour sa part, le spécialiste d’archéologie sous-marine Yann von Arnim déclare que «tout ce qu’on fait en mer peut avoir un impact sur le patrimoine sous-marin. Il faut surtout protéger les épaves d’intérêt historique et prévenir les développements dans ces endroits. Même si on trouve une épave par accident, il ne s’agit pas de la détruire mais de l’étudier».

Chasse aux trésors : moindres risques

«Quand on dit où se trouve une épave, il y a toujours la crainte que cela donne lieu à une chasse aux trésors», reconnaît Krish Seetah. «C’est une idée héritée des années 1960-70.»

Il est évident que ce n’est pas le but de l’inventaire des épaves. «Si quelqu’un trouve quelque chose, il donne la moitié à l’État et garde la moitié. C’est de l’exploitation.»

Krish Seetah rappelle que ces épaves subissent de toute façon l’action continuelle des marées. Il faut les explorer avant que l’on ne perde définitivement toutes les preuves. Et valoriser ces sites. Les épaves sont aussi des zones à forte biodiversité, elles attirent d’innombrables espèces sous-marines.

«Interdire les recherches à cause de la crainte de pillage est aujourd’hui minimisé. La jeune génération de plongeurs respecte davantage ces épaves. Il y a eu un changement des mentalités.»

Chronologie

Un projet dont on parle depuis 2008

Les débuts du projet remontent à 2008. Année où Krish Seetah entame des discussions avec Mitrasen Bhikajee, alors directeur du Mauritius Oceanography Institute. «C’était pour voir ce que l’on pouvait faire dans le domaine de l’archéologie maritime, mais cela n’a pas abouti.» Même si le sujet est remis sur le tapis à l’occasion des campagnes de fouilles annuelles de l’équipe de Mauritius Archaeology Project.

Neuf ans plus tard, en 2017, Stefania Manfio, archéologue sous-marine diplômée de l’université vénitienne de Ca’Foscari, débarque au département d’anthropologie à l’université de Stanford pour son doctorat avec son directeur de thèse de l’époque, Carlo Beltrame. Lors d’un voyage chez nous, ils présentent leurs travaux au Mauritius Underwater Group (MUG) sur l’épave du Mercurio, qui a coulé lors des guerres napoléoniennes en 1812. L’épave repose par 17 mètres de fond dans la mer Adriatique. «Les contacts déjà établis avec Yann von Arnim (NdlR, également membre du MUG) ont pris de l’essor à partir de ce moment. Il a fait un travail colossal sur l’archéologie sous-marine à Maurice.»

Cela coïncide avec les discussions que Krish Seetah a avec le CSMZAE. L’Associate Professor de Stanford souligne qu’à la même époque, on parle beaucoup du développement de l’économie bleue. «Le patrimoine maritime de Maurice est une part vraiment importante de l’économie bleue.»

Un calendrier de travail est établi, «pas forcément pour fouiller toutes les épaves mais pour consolider la somme d’informations disponibles sur le patrimoine maritime».

L’épave du «Speaker» n’a pas fini de parler

En décembre dernier s’est achevée une étude sur l’épave du «Speaker». Il s’agit du bateau du pirate anglais John Bowen, naufragé en 1702 sur les récifs, près de l’île-aux-Cerfs et de Trou-d’Eau-Douce.

Yann von Arnim indique que cinq archéologues français ont contribué à une mission d’évaluation de cette épave. «Maintenant, on préfère conduire des missions d’évaluation et d’inspection plutôt que des missions d’exploitation. On ne remonte plus des objets des épaves sauf s’ils sont en danger. On regarde si par rapport à ce que l’on savait déjà, est-ce que tout est bien là.»

En mars 2021, un canon en bronze du «Speaker» a été prêté pour cinq ans au Mauritius Museums Council. Il est exposé au musée de Mahébourg.

Publicité