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Requiem pour une promenade

8 avril 2018, 05:50

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Requiem pour une promenade

Tu m’as regardé mourir. Impuissant et triste, tu m’as laissé partir
Je sais que tu as tout fait pour me sauver des tronçonneuses
Mais la loi du plus fort a primé et ils m’ont massacré
Avec moi, ce furent mes frères, les arbres, qui ont péri

Tu sais, je t’ai vu grandir. Jeune enfant, tu venais jouer parmi nous
On aimait te voir t’agripper à nos branches, à faire le singe
Pendant que tes parents bavardaient, assis sur un banc
Toi, tu enlaçais mon tronc, me chuchotant des mots d’amour

Et tous mes frères, des flamboyants étincelants aux jacarandas
En passant par les tulipiers du Gabon et autres palmiers
Tous ces beaux arbres faisaient bruisser leurs feuillages de joie
Un enfant venait respirer l’air pur de notre belle Promenade

Les années passèrent. Tu as grandi. Nous aussi. On était plus fort
Nos branches s’allongeaient, nos fleurs s’épanouissaient
Le soleil nous réchauffait et la bise de la nuit nous dorlotait
Sous l’air doux de Rose-Hill et le climat sec du vieux Beau-Bassin

Au fil du temps, Vandermeersch, cette belle route qui nous borde
A vu ses abords s’animer. Des gens venaient y habiter, heureux
Ces riverains se faisaient une joie à l’idée de faire des balades
Tôt le matin, en fin de soirée, ou même le midi, tout était bon

C’est ainsi que, petit à petit, une belle allée s’est formée
Elle serpentait entre mes frères et moi, de Beau-Bassin à Rose-Hill
On lui donna le nom de Promenade Roland Armand
Et on oublia peu à peu qu’elle passait sur l’ancienne voie ferrée

Combien de marcheurs, de joggers, de passants pressés
Combien d’amoureux, de retraités, d’enfants espiègles
Combien de Mauriciens ont arpenté cette belle avenue ?
Nous avons fait beaucoup d’heureux, mes frères et moi

Et puis est venu ce fameux métro, ou tram, ce projet grandiose
Ce développement qui allait placer Maurice dans la modernité
Et nos gouvernants du jour ont décidé que nous devions mourir
Que nous devions céder notre Promenade au train express

Nous savons qu’il y a eu des protestations, des voix contraires
On sait que beaucoup de personnes se sont unies en notre nom
Elles ont pris notre défense, ameutant l’opinion publique
Car il fallait stopper ce meurtre programmé, ce génocide arboricole

Hélas, mille fois hélas, ces politiques ont fait la sourde oreille
«On ne peut arrêter le progrès», qu’ils ont dit, insensibles et secs
Et ils nous ont envoyé les tronçonneuses. Ce fut un massacre
Mes frères tombèrent. La sève coulait, comme des larmes de sang

L’obscurité totale s’est abattue sur la Promenade. La tristesse aussi
Il faisait nuit en plein jour. Jour de deuil. Nos âmes s’élevèrent au ciel
Toi, tu es venu nous voir, en pleurs. Tu hurlais ta colère et ta peine
«Pourquoi, pourquoi ?» ne cessais-tu de répéter, fou de douleur

D’autres comme toi sont venus, errant entre mes frères morts
C’était un champ de ruines, un cimetière de géants tombés
La nuit venue, un silence de cathédrale régna sur ce chaos
Les riverains se taisaient, meurtris et abasourdis. Effrayés aussi

Bientôt, il ne restera plus rien de ce que fut la Promenade Armand
Tout ce qui te rappellera de notre présence sera effacé à tout jamais
Les rames du tram feront fuir les oiseaux qui nichaient parmi nous
Et les riverains fuiraient ce chemin de fer, s’ils le peuvent

Ami, aie une pensée pour mes frères et moi. Souviens-toi de nous
Raconte à ton enfant notre histoire. Montre-lui nos photos
Et dis aux hommes de se ressaisir avant qu’il ne soit trop tard
À force de tout détruire, ils finiront par disparaître, eux aussi

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