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Lettre à une lauréate*

5 février 2017, 08:41

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Chère amie,

Déjà, je vois ton étonnement du fait que j’ai choisi d’adresser ma chronique à toi plutôt qu’à un de tes égaux masculins. Sache, ma fille, que tu vis dans un monde hautement patriarcal, où presque tout le monde prend pour acquis que l’homme est celui qui a un droit de regard sur tout, et qui, de ce fait, est celui qui a aussi droit de préséance sur toute chose. Déjà, c’est un des handicaps que tu as certainement dû surmonter pendant ton enfance et ton adolescence. En règle générale, nos chers garçons croient que ce sont eux qui dirigent tout et que leur volonté doit être exaucée en premier. Souvent aux dépens des filles. Il faut les détromper, eux, et tous ceux qui pensent comme eux. Ce sera une de tes futures missions. Voilà, c’est déblayé. Revenons à toi.

Tu dois être très contente d’être lauréate. C’est pour toi sûrement le couronnement de toutes ces années de sacrifices et de dur labeur. Oui, tu as le droit d’être fière de tes efforts et de ton succès. Tu ne les as pas volés. Mais je suis sûr que tu seras d’accord avec moi si j’affirme qu’on ne devient pas lauréate du jour au lendemain. Cela a commencé déjà dès le préscolaire, avec tes premiers profs, qui ont su éveiller ta curiosité naturelle et tes facultés cognitives. Bien sûr, on ne peut passer sous silence les gènes que t’ont légués papa et maman. Sans l’empreinte biologique de tes parents, point de lauréate. Sans leur présence et sans leur amour aussi. Puis, il y a la contribution de tous tes profs du primaire, indistinctement. Ce sont eux qui ont su te guider et te montrer comment faire pour travailler avec assiduité et constance. Le CPE a été une première étape que tu as brillamment survolée. Ce qui t’a permis de décrocher une place dans un «bon» collège.

«Dois-tu retourner au pays, ou pas, une fois tes études terminées ?»

Et là, les profs – il y en a eu beaucoup pendant ces sept longues années du secondaire – ont, chacun à leur manière, taillé et retravaillé la pierre brute que tu étais pour arriver, en HSC, à la pépite qui promettait de belles choses. Et tu as tenu tes promesses. Te voilà lauréate. C’est bien. Ton avenir semble tout tracé : tes études supérieures financées par l’État ; une place dans une université étrangère de renommée mondiale ; ton investissement total dans une matière qui te tient à cœur ; sûrement d’autres études, de deuxième cycle cette fois ; et puis, tes diplômes en poche, tes premiers pas dans le monde du travail, à faire le boulot de tes rêves. Soit.

Les deux lauréates (au centre) du collège d’État Droopnath Ramphul acclamées par leurs camarades, après la proclamation des résultats, vendredi.

Revenons un peu en arrière. Tu dois savoir, j’en suis encore une fois sûr, que si tes examens s’étaient tenus un autre jour ou, si tu n’avais ne serait-ce qu’un peu de fièvre le jour d’un ou de plusieurs papiers, les résultats auraient pu être différents. Et tu n’aurais peut-être pas été lauréate. Oui, la vie est comme ça et c’est là où je veux en venir : ne te prends pas pour une superstar. C’est une humble prière, pas un ordre. Être lauréate ne t’arroge pas le droit de te considérer comme tout droit sortie de la cuisse de Jupiter : n’aie pas la grosse tête ! Oui, c’est une victoire personnelle avant tout. Mais n’oublie pas que l’État, c’est-à-dire ton pays, notre patrie à tous, va payer tes études. De l’argent du contribuable. De tous les Mauriciens. Je veux que tu y réfléchisses une minute.

C’est fait ? Bien. Maintenant que tu as saisi mon point, pose-toi cette question : «Dois-tu retourner au pays, ou pas, une fois tes études terminées ?» Je sais, c’est une question difficile. Et la réponse ne l’est pas moins. Tu te dis, il a du toupet, l’État, «de me mettre la ainsi la pression !» Mais, à y regarder de plus près, n’est-ce pas la moindre des choses ? Tu fais partie de ces «intellectual few» qui vont aller se spécialiser dans des filières qui peuvent se révéler précieuses pour l’avenir de Maurice. Le pays aura besoin de ses jeunes cerveaux pour progresser. Si tu décides de ne pas revenir, ce serait un peu égoïste de ta part. Et qui sait, ton absence sera peut-être déterminante à la non-émergence de jeunes lauréates comme toi, dans un futur proche. Parce que le pays n’aurait pas eu ta contribution en retour. Cause et effet.

Jeune fille, il y a de nombreux lauréats qui sont retournés au pays. Des lauréats qui travaillent dans des secteurs traditionnels, voire dans des secteurs émergents. Sans forcément recevoir des salaires mirobolants. Ces lauréats ont, des fois, passé quelques années à l’étranger, ont acquis de l’expérience, ont laissé leurs empreintes dans ces pays qui les ont accueillis et puis, un beau jour, ils sont revenus au pays. Pour lui retourner l’ascenseur. En signe de reconnaissance. Et de patriotisme.

Ton pays aura toujours besoin de toi, même si tu te trouves dans des contrées éloignées. Alors, je te laisse à ta conscience, toi jeune à la tête bien faite. Tu as reçu un magnifique cadeau de tes parents, de tes profs, de ton pays : le moyen de parfaire ton intelligence. Mets-la en pratique. Au service de la nation. En mettant la main à la pâte, pour le bien-être de notre pays. C’est tout le bonheur que je te souhaite... *

*lettre qui peut aussi bien s’adresser à un lauréat.

 

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