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Pour un libéralisme éclairé respectueux de l’équité économique

8 juin 2016, 06:58

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Selon Aristote, l’équité est supérieure à la loi. Elle en corrige les imperfections en l’adaptant aux cas particuliers. Cette posture équitable ne se limite pas aux domaines strictement juridiques. Que ce soit en matière de santé, d’éducation, de logement, de commerce, etc. l’équité permet d’être juste en prenant en compte la singularité des situations et des personnes. Elle est le principal levier permettant de corriger les inégalités. Prenons l’exemple de trois enfants de taille différente placés derrière une palissade. Le principe d’égalité consiste à donner à chacun une échelle identique pour tenter de voir pardessus la palissade. Compte tenu des écarts de taille, seul le plus grand des trois y parvient. Une démarche équitable revient à adapter la hauteur de l’échelle au besoin de chaque enfant, prenant ainsi en compte les différences.

L’équité peut se traduire sur les plans politiques et économiques par des mesures relevant de la discrimination positive. C’est ainsi que l’Union européenne a trouvé juste d’adapter ses règles aux spécificités de certaines régions dites ultrapériphériques. Dans celles-ci, les États membres concernés peuvent adopter un taux de TVA dérogatoire, mettre en place des exonérations fiscales, accorder des subventions ciblées, etc.

L’île Maurice a le statut de «petit Etat insulaire en développement». Elle devrait faire valoir cette spécificité auprès de l’Organisation mondiale du commerce afin de disposer de mesures équitables. Plus fondamentalement, il nous paraît impératif que les décideurs politiques mauriciens, mais aussi tous les citoyens, prennent conscience de l’impérieuse nécessité d’aller vers plus d’équité sur le plan économique.

LIBREMENT IMPORTÉS

J’ai eu le plaisir d’être associé à des réflexions et travaux menés par l’Association of Mauritian Manufacturers (AMM) et ai coordonné une enquête auprès de ses membres. Cette association fédère des entreprises produisant et commercialisant localement (Domestic Oriented Enterprise), représentant une grande variété de secteurs, de l’agroalimentaire aux travaux d’ingénierie en passant par l’imprimerie et l’édition. Ces sociétés manufacturières sont très majoritairement confrontées à une concurrence de produits librement importés, les 2/3 des répondants déclarant subir une dégradation de leur position concurrentielle du fait de ces importations. Selon l’AMM, 130 unités industrielles auraient disparu au cours des 10 dernières années !

Le libéralisme est une forme de darwinisme économique ne suivant qu’une logique, celle du marché. Dans la lignée de Schumpeter, certains pourraient être tentés de laisser faire, considérant qu’il s’agit de «destruction créatrice» (disparition de certains secteurs économiques compensée par l’émergence de nouveaux). Dans l’absolu, cela fait sens. Il ne serait pas logique de maintenir artificiellement des activités non performantes. Mais il ne faut pas oublier que la main invisible du marché n’opère pas dans des conditions pures et parfaites. Certains produits importés bénéficient du soutien de leur gouvernement ou encore de l’absence de réglementation stricte en matière d’hygiène, sécurité, respect de l’environnement, voire des droits de l’homme. Le système est ainsi inégalitaire. Ce qui peut et doit être fait, c’est le rendre localement plus équitable et cela, nous pouvons tous y contribuer !

La politique d’ouverture commerciale adoptée voilà dix ans, si elle a pu être à certains égards bénéfique, a aussi induit des effets non voulus. L’index de Trade Freedom publié par le Wall Street Journal et l’Heritage Foundation, think tank américain néo-conservateur, permet de classer les pays selon la facilité de circulation des biens, et notamment de ceux importés. Maurice est passée de 36 en 2004 à 88,6 en 2016 (sur une échelle de 0 à 100). Elle devance de loin les pays du continent africain ou encore la plupart de ceux situés en Asie ou au Moyen-Orient. Elle est également meilleure élève que la France, l’Amérique du Nord, et fait jeu égal avec le Royaume-Uni. Mais dans le même temps, cette libéralisation s’est accompagnée d’une diminution significative de la part de l’export dans le PIB (12 % à 6 %) et d’un accroissement du déficit de la balance commerciale (de 10 % à 25 % du PIB).

SAVOIR-FAIRE LOCAL

Le secteur manufacturier opérant sur le marché local représente aujourd’hui 63 % du PIB industriel, soit l’équivalent de Rs 35 milliards de valeur ajoutée. Les Domestic Oriented Enterprises et les petites compagnies locales qui leur sont économiquement liées emploient plus de 55 000 salariés à Maurice. Elles sont non seulement des acteurs économiquement importants, mais aussi garantes d’une forme d’autosuffisance ainsi que d’une valorisation du savoir-faire local. Un affaiblissement significatif du secteur manufacturier aurait incontestablement un impact très négatif sur le plan socio-économique avec des tensions sociales liées à des fermetures d’usines et un accroissement du chômage, la perte de compétences locales et une remise en cause de ce niveau d’autosuffisance durement acquis au cours des précédentes décennies. Dans ce contexte, que faudrait-il faire ?

Le président de l’AMM, Sylvan Oxenham, a présenté récemment au Premier ministre des propositions visant à apporter un soutien sélectif à l’industrie locale. Ces propositions sont le fruit d’un travail collectif auquel j’ai eu l’opportunité d’être associé. Il a été réalisé par les membres de l’AMM sous la coordination de son Executive Development Officer, Catherine Gris. 

Des incitations fiscales pourraient ainsi faciliter la modernisation de l’équipement productif, étape nécessaire pour réussir localement mais aussi à l’échelle régionale. N’oublions pas que pour être performante à l’export, l’entreprise doit préalablement généralement l’être sur son marché local. Pour engager une dynamique favorable à l’industrialisation et au développement des fournisseurs et sous-traitants, il serait également utile d’avoir des mesures en faveur de l’innovation et de la R&D. 

Une forme de «protectionnisme ouvert» devrait être recherchée, avec l’instauration d’une liste de produits sensibles confrontés à une concurrence déloyale (pays bénéficiant de protections locales comme l’Égypte, l’Inde ou la Chine, ou d’aides de leur gouvernement, comme c’est le cas indirectement aux États-Unis). Une restauration de droits de douanes pour ceux-ci pourrait être une mesure transitoire efficace. Soyons clair, adopter des mesures équitables ne consiste pas à faire un chèque en blanc aux entreprises ou encore prendre des dispositions pour enrichir leurs dirigeants au détriment des consommateurs. Ce qui est en jeu, c’est mettre en place les conditions pour que la vision prospective 2030 dans laquelle le secteur manufacturier devrait passer de 16 % à 25 % du PIB industriel, puisse être réaliste.

Cela milite également pour l’adoption d’une Buy Mauritian Act favorisant l’achat local dans les appels d’offres publics ou de grands acteurs économiques (par exemple le secteur hôtelier), comme l’ont fait par exemple l’Afrique du Sud et les États-Unis. 

RÔLE CLÉ

Le gouvernement pourrait aussi contribuer à la promotion du Made in Moris, jusqu’ici uniquement soutenu par les membres de l’AMM. La grande distribution a un rôle clé à jouer en mettant en avant ces produits à valeur ajoutée locale. Il pourrait être intéressant d’établir un classement des distributeurs sur ce critère, voire un baromètre du Made in Moris (étude du pourcentage de produits à valeur ajoutée locale dans l’ensemble des achats réalisés par les clients des grandes surfaces). 

Plus l’industrie manufacturière mauricienne sera forte localement, plus elle intensifiera ses efforts pour renforcer sa compétitivité dans un univers équitable, plus elle sera à même d’exporter. Elle pourra aussi valoriser son expertise à l’échelle régionale en s’implantant dans des pays où elle proposera un Made by Moris respectueux des spécificités locales.

EMPREINTE CARBONE 

Ainsi, nous pensons que le Budget devrait être guidé par ce libéralisme éclairé, que l’on peut aussi qualifier de protectionnisme ouvert, en comportant des mesures visant à renforcer le développement et la compétitivité du secteur manufacturier mauricien. Au-delà des dirigeants politiques, nous avons tous un rôle à jouer, que nous soyons citoyens, résidents ou touristes. Nous avons la possibilité de contribuer à la réduction de l’empreinte carbone (induite par des importations massives) et à la création d’emplois locaux en privilégiant le Made in Moris. Formulons le vœu que Maurice s’engage de façon déterminée dans la voie d’un libéralisme éclairé, respectueux du principe d’équité.



L’Express* et HEC* ont scellé un partenariat éditorial dans le cadre de cette rubrique Décryptage
 Animée par Bertrand Moingeon, professeur à HEC* Paris, Executive Director du HEC* Indian Ocean Office et membre du Board de Charles Telfair Institute.

 

 

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