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Questions à…Tahar Ben Jelloun, écrivain, essayiste, prix Goncourt : «Je préfère avoir des différends sur le vin que sur la religion

14 mars 2016, 05:26

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Questions à…Tahar Ben Jelloun, écrivain, essayiste, prix Goncourt : «Je préfère avoir des différends sur le vin que sur la religion

Si on veut vous cerner, est-ce exact de dire que vous êtes un écrivain qui critique les musulmans ?

Je ne me permettrais pas de critiquer les musulmans, ni les catholiques, ni les juifs.

Pourtant, lors de vos différentes interventions, vous n’avez pas ménagé des musulmans.

Un écrivain responsable ne généralise pas. Ce que je critique effectivement, c’est les mauvaises interprétations du message islamique, les interprétations qui nous mènent parfois vers des tragédies qui détruisent l’image réelle de cette religion. Le rôle de l’écrivain, c’est de témoigner, de dénoncer les erreurs, les détournements, les impostures et l’utilisation à des buts idéologiques et politiques, d’une religion comme l’islam.

Qui êtes-vous pour donner ces leçons ?

Je suis un écrivain, quelqu’un dont le rôle est d’être le témoin de son époque et de fouiller sa société, comme l’a dit Balzac. Je ne suis pas un spécialiste de l’islam mais comme quelqu’un de culture musulmane…

Vous ne dites pas religion ? 

Non, je ne me reconnais pas du tout dans l’islam qui est véhiculé aujourd’hui par les fanatiques. C’est mon droit, comme quelqu’un de cette culture, de contester la manière dont elle est utilisée.

Vous auriez pu vous contenter de l’écrire dans des romans, des chroniques, des essais. Pourquoi prendre aussi la parole ?

Vous avez deux cas. Il y a Proust, qui ne s’est intéressé qu’à lui-même et qui a fait un chef-d’oeuvre. Et il y a Zola, qui s’est intéressé à l’affaire Dreyfus et qui a fait un chef-d’oeuvre avec J’accuse, qui est un texte très bref mais qui a marqué l’Histoire de la lutte contre l’antisémitisme. Chacun fait ce qu’il veut.

 Vous avez fait un chef-d’œuvre à la manière de qui ?

Non, je n’ai pas écrit de chef-d’oeuvre. Je ne me permettrais pas de dire ça. J’ai toujours considéré que l’écrivain est à l’écoute de la société. Quand on vient de sociétés comme celle du Maroc et de Maurice, où beaucoup de gens n’ont pas accès à la parole, où beaucoup de gens n’ont pas la possibilité d’écrire, de développer leur élan créatif, on est forcément obligé de témoigner pour eux. C’est presque un devoir.

Vous êtes la voix des sans voix ?

(Hésitant) Bon, on peut le dire mais personne ne m’a élu pour ça (sourire).

Vous avez fait les éloges du roi Mohammed VI du Maroc, votre paysnatal. Vous avez salué certaines de ses réformes. Vous le pensez vraiment ou c’est une précaution pour être bien accueilli au Maroc ?

J’ai souffert du temps du règne de son père. Avec Mohammed VI, je me sens renaître. C’est un homme d’État qui a sorti le Maroc des années de plomb. C’est quelqu’un qui est engagé pour développer son pays. Tout ce qu’il fait est visible, transparent. On ne peut pas espérer aujourd’hui quelqu’un d’autre pour diriger le pays. Pourquoi ? Parce qu’il est très respecté, très juste et en même temps extrêmement populaire. Je ne suis pas le seul à dire ça, il n’y a pratiquement pas d’opposition directe. Je ne fais certainement pas ça pour entrer ou sortir ou avoir les faveurs de tel ou tel

 Des écrivains ont été arrêtés après avoir critiqué leur pays,comme vous le faites…

Pas actuellement au Maroc. Ça, c’était du temps de Hassan II, où effectivement pendant une trentaine d’années, chaque fois que je rentrais au Maroc, j’avais la trouille de ne pas repartir. Comme j’avais déjà payé – j’ai passé 19 mois de prison militaire entre 1966 et 1968 – je n’avais pas du tout envie de me retrouver dans cette situation-là. Ça ne m’a jamais empêché d’écrire ce que j’avais envie d’écrire. Si vous lisez un roman qui s’appelle Mola le fou, Mola le sage publié en 1978 en pleine année de plomb, vous verrez que la critique du système est sans complaisance. Je n’ai peut-être pas été un militant exemplaire contre Hassan II. Je suis aujourd’hui un militant pour que le Maroc sorte de cette image qu’il avait avant. Le roi a fait quelque chose que j’avais très longtemps réclamé dans des chroniques. Il fait revoir les manuels scolaires. Il les nettoie de tout ce qui peut donner une image dégradante de la femme, d’autres religions ou d’autres sociétés. Quand quelqu’un fait des choses comme ça, je ne peux qu’applaudir. Vous savez, j’ai vu le roi trois ou quatre fois dans ma vie. On n’a pas eu de vraies discussions.

Il ne vous a pas encore proposé d’être l’un de ses conseillers ?

Ah ! Non, non, non. Il sait très bien que je vais refuser. Il sait très bien ce que c’est qu’un écrivain. Un jour, il m’a dit, «Nous ne sommes pas toujours d’accord. Ce que j’aime chez vous, c’est vos convictions.» J’ai dit : «Merci Majesté.» Et c’est tout.

Dans votre dernier roman, Le mariage de plaisir, paru il y a troissemaines, vous nous plongez au cœurd’une famille pour parler du racismeau Maroc.

Cette histoire de ramener une femme noire au Maroc est une tradition qui a existé jusqu’aux années 1950. Dans ma famille, j’avais un grand-oncle qui avait ramené deux femmes noires. J’ai vu comment leurs enfants ont été traités par le reste de la famille. Il était de mon devoir de dénoncer le racisme des Marocains, qui considèrent que les racistes c’est toujours les autres, les Européens, jamais eux.

 Votre best-seller, Le racisme expliqué à ma fille, paru en 1998, a été réédité quatre fois…

Plusieurs éditions parce que ça dépend de l’évolution de ce fléau. Là, je passe à autre chose…

Le terrorisme expliqué aux enfants. Comment expliquerl’inacceptable à des enfants ?

Les adultes ont du mal à comprendre pourquoi on a tué des gens qui assistaient à un concert de rock au Bataclan, par exemple.Ce n’est compréhensible pour personne. Sauf qu’il faut que les parents soient armés pour parler aux enfants.Imaginez la chose horrible dans une famille où les parents perdent un enfant.Comment ils vont expliquer ça au petit frère ou à la grande soeur qui reste ? C’estde l’ordre de l’inhumain. J’ai essayé dansc e livre - bon il n’est pas encore terminé -de penser à tout ça. Expliquer ne veut pas dire a paiser, ni oublier.

Expliquer veut dire quoi ?

Aider à voir clair dans ce qui se passe, en tout cas pour ceux qui vivent ces situations-là. J’y travaille depuis le mois de novembre. L’éditeur veut le sortir en juin, je ne suis pas d’accord. Je l’ai fait relire par des spécialistes, des historiens, des hommes politiques. Il ne faut pas qu’il y ait des erreurs.

À chaque intervention, vous dites que c’est déjà foutu pour les adultes. Que cela ne sert à rien d’essayer de changer leur façon de penser et que c’est aux enfants qu’il faut parler.

Les enfants, c’est la disponibilité pour apprendre. Tout dépend de qui va leur apprendre quoi. Ils peuvent tomber sur des parents qui leur disent : «Méfiez-vous des Noirs, des juifs, des musulmans.» Ça arrive que des enfants répètent exactement ce qui se dit à table. J’ai fait des centaines de rencontres dans des écoles du monde entier. Parfois, j’ai presque entendu les parents parler à la place des enfants.

Vous avez parlé à des enfants ici, pendant votre séjour ?

 Euh, on ne m’a pas donné cette occasion.

 Vous avez demandé ?

J’étais à l’université (NdlR : à l’Open University, le mardi 8 mars), on m’a amené les profs, alors que je voulais parler aux enfants… La prochaine fois. 

Vous tenez une chronique dans Le Point. Parmi vos dernières cibles : le Premier ministre français Manuel Valls et le président François Hollande. C’est votre devoir d’écrivain, ça aussi ?

Bien sûr. Je ne demande pas aux gens de me ménager quand j’écris. Par conséquent, je prends la liberté d’être sévère avec les gens que je pensais être compétents pour diriger le pays. Hollande et Valls m’ont beaucoup déçu. Je ne suis pas le seul, c’est ça le problème.

Dans une chronique parue le mois dernier, vous racontez votre dernier repas avec Umberto Eco. Au cours de votre carrière, vous avez collaboré avec Jean Jeunet. Aujourd’hui, ils ne sont plus de ce monde, quels écrivains fréquentez-vous?

(Petit rire) Le problème, c’est que les écrivains ne se fréquentent pas, en tout cas en France. C’est curieux. J’ai des amis écrivains, par exemple, les neuf qui sont avec moi à l’Académie Goncourt. En dehors de nos réunions mensuelles, on se voit très peu.

Alors qu’avec Umberto Eco, vous aviez un différend : la couleur du vin, blanc pour lui, rouge pour vous.

Eco, ce n’est pas un ami intime, loin de là (NdlR : ils avaient le même éditeur). À chaque fois qu’on se voyait, il m’apprenait quelque chose. On avait nos petites différences sur le vin (sourire). Je préfère avoir des différends sur le vin que sur la religion.

 En tant que membre de l’Académie Goncourt, vous êtes un écrivain qui juge d’autres écrivains. Comment concevez-vous cette fonction ?

Ce n’est pas très joli, joli, parce que, de quel droit je vais juger ? Je ne juge pas, je donne mon point de vue. Je vote pour tel livre qui m’a donné du plaisir. Franchement, et ça, tous les jurés du monde vous le diront, on est toujours dans des positions délicates, inconfortables. On n’est jamais content de soi.

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