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Le poète et le pirate
C’est rageant la vie. On élit un type parce qu’on croit en lui et il finit par vous dire qu’il ne croit pas en vous. J’y pensais en lisant l’interview de Vishnu Lutchmeenaraidoo parue dans l’express de lundi. «Pour faire un enfant, il faut deux personnes. Pour faire un miracle économique il faut une nation entière, et on n’en est pas là.» Non, ne détournez pas le regard, c’est de vous dont parle le Monsieur. Et encore, il est poli, on sent bien qu’il s’est retenu. Le compliment qui le démangeait vraiment, c’est : «Mais quelle nation de branleurs !» Ah, l’ingratitude des hommes de pouvoir. Mais passons.
Contrairement à ce que vous pensez, M. Lutchmeenaraidoo n’est pas au bout du rouleau. Il est au bout du bout, donc un peu plus loin. Pour situer l’endroit, c’est le stade où l’on fait poète-poète sur sa page Facebook en postant du Rudyard Kipling. À l’autre bout du bout, comme chacun sait, on trouve M. Bhadain, qui lui n’est pas vraiment un poète. Ces deux-là ne peuvent plus se voir en peinture, on sent venir le divorce et les papiers qui vont avec : «Lutchmeenaraidoo démissionne, le miracle économique est supprimé mais pas de panique Bhadain s’occupe de tout.»
Oh, ce n’est pas fait. Partira, partira pas, les spéculations vont bon train. Vous allez me dire qu’il faut y aller pour croiser une spéculation dans le train. Mais on s’égare, ce qui, en parlant de train, n’est qu’à moitié hors sujet (vous l’avez ?) Bref, pour ceux qui ont un wagon de retard et qui se demandent ce qui a fait dérailler la mécanique gouvernementale, posons que tout a commencé par une «mauvaise bronchite».
Comme vous, je me suis souvent demandé ce qui peut bien différencier une mauvaise bronchite d’une bonne. Maintenant je sais. La mauvaise, c’est celle qui saucissonne l’ambition. Du genre : «On me parle de création d’emplois mais jamais de préservation d’emplois.» Épatant. Hier encore, on nous promettait des créations d’emplois par milliers. Aujourd’hui, il faudrait sauter au plafond parce qu’on n’en a pas détruit tant que ça. C’est à ce genre de détails que l’on mesure le chemin parcouru sur le front du progrès.
Et vous savez pourquoi on en est là ? Un, «la situation géopolitique du monde est devenue explosive». Deux, «la crise financière de 2008 n’a jamais été résolue». Et trois, «l’avidité de l’homme a mis en péril l’environnement». Autrement dit, si le 10 du mois vous êtes à découvert, ne cherchez plus. C’est de la faute, dans l’ordre : de Daech, de la politique monétaire américaine et du CO2 chinois. J’ignore les pilules à gober pour soigner une bronchite mais j’aimerais bien qu’on me donne la même chose avant d’aller en boîte !
Tout cela est bien joli, noteront les âmes sourcilleuses, mais on ne nous dit pas le fond du problème. Personnellement, deux ministres aux finances, j’ai toujours pensé que c’était un de trop. On imagine la tête des responsables politiques étrangers lors des diners officiels : «Et vous vous occupez de quoi ? – Moi ? Des finances – Et vous ? Des services financiers – Dupont et Dupond ? – Euh non, Vishnu et Roshi.»
Les premiers temps, remarquez, ils ont su être assez bons danseurs pour ne pas se marcher sur les pieds. Jusqu’au jour où le maître de ballet a valsé, épinglé par la justice. Place au bal des prétendants, aux coups de talons, aux chausse-trapes. M. Lutchmeenaraidoo l’a dit avec une infinie pudeur : «Le jugement dans le procès de Pravind Jugnauth a affecté énormément le gouvernement. Nous avons été déstabilisés par l’affaire.» Comprenez : les clans se sont formés, la guerre de succession a commencé. Et de la gouvernance au gouvernail, c’est quand même tentant de partir à l’abordage.
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