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Dopamine et châtiment
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Dopamine et châtiment
Pour nous, c’est décidé. Au prochain Noël, nous déposerons des peines de prison au pied du sapin. L’idée m’est venue en constatant l’effet euphorisant du verdict des magistrats Ramsoondar et Neerooa. Abusé par une vieille paresse intellectuelle absurde, on croit trop souvent qu’un casier judiciaire est une tache sur une carrière. En fait, pas du tout. Pravind Jugnauth le dit luimême : depuis sa condamnation, il a «le moral au plus haut». Serait-il déjà victime du syndrome de Stockholm qui amène le captif à avoir de la gratitude pour son geôlier ? Non, il a juste un cerveau. Or celui-ci a intégré qu’une condamnation pour conflit d’intérêts vaut mieux qu’une excommunion pour conflit familial. Ce stimulus a libéré de la dopamine, l’hormone du plaisir, et la presse a accéléré le phénomène. Ah, la complexité de ce monde ! Il n’y a pas si longtemps, alors que ce pauvre Pravind n’était coupable de rien, les journaux le canardaient avec hargne. Vous ouvriez n’importe quel quotidien, et allez hop ! Vous étiez sûr de tomber sur le «scandale du siècle». Aujourd’hui, alors que ce même type est jugé coupable «beyond reasonable doubt», on en fait un héros de la droiture morale !
Je vais vous dire, j’ai l’air de me moquer, mais, sincèrement, je trouve que par ce coup de maître, M. Jugnauth vient de faire faire à la pratique du marketing politique une révolution comme on en voit peu par millénaire. Au train où vont les choses, on va bientôt arriver à ce constat affligeant : il faudra être condamné par la justice pour être réhabilité par l’opinion. Prenons les choses sur le fond. Pravind Jugnauth en Captain America de la classe politique, la thèse est tentante. Je vous l’avoue, je n’y crois pas. Oui, bien sûr, l’affaire marque une rupture bienvenue à l’égard d’une des pratiques les mieux établies de notre vie publique : voilà qu’un mis en cause quitte son ministère. Avait-il le choix ? Quand on a le coeur sensible, comme nous autres, les justiciables de base, on trouve ça plutôt normal. Et puis, M. Jugnauth est toujours député et leader du MSM, ce qui trahit un art du lev pake ale un poil flemmard. Cela s’entend : il lui reste deux voies de recours, la Cour suprême et le privy council, pour repasser dans le camp des innocents, ce n’est pas le moment de tout lâcher !
Et puis, le ruling de la cour intermédiaire présente un avantage collatéral. Politiquement, il oblige l’opposition à changer de discours. Celui sur la-dictature-à-nos-portes risque de ne plus être très audible. Et pour cause, le puni n’est pas n’importe qui, mais le prince héritier du trône lepepiste, excusez du peu. Quelle meilleure preuve de l’indépendance de la justice ? Même l’ICAC, pourtant désignée invention la plus inutile du siècle (ex aequo avec les lunettes de soleil anti-pluie, le beurre en stick et la chasse d’eau à reconnaissance vocale) sort toute ragaillardie de cette semaine folle, c’est dire ! Pourtant, une chose me chiffonne, c’est ce que les neurologues appellent «le drame de la dopamine». Soumis à une trop forte excitation, les messagers chimiques s’affolent. Cela peut dégénérer en pathologie extrêmement invalidante. Prenez Roshi Bhadain, qui vient de récupérer le ministère de son collègue démissionnaire. Le voilà aujourd’hui atteint de portefeuillite aiguë. Je vous la fais courte : services fi nanciers, bonne gouvernance, réforme des institutions, technologie, communication, innovation et, plus officieusement, dérawatisation. Ce n’est plus un ministre, c’est Kim Jong-un ! Professionnellement, ça peut être intéressant. Légalement, c’est plus risqué. Si avec tout ça M. Bhadain évite le conflit d’intérêts, c’est soit qu’il est très fort, soit que l’ICAC a retrouvé son oreiller.
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