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L?anti-Tartuffe
Bien qu?il soit président de Link to Life depuis 2007, le septuagénaire Shashi Desai qui nous reçoit dans le bureau de l?organisation à Vacoas, fait encore l?objet de spéculations à chacune de ses prestations publiques. Les uns et les autres s?interrogent sur la nature de son engagement auprès de cette ONG, se demandant si c?est lui ou un proche qui a souffert d?un cancer. Car depuis cinq ans que l?organisation existe, il est le premier homme à avoir accepté d?y jouer un rôle de premier plan.
Même si cet ingénieur électrique a côtoyé ce mal de loin et de près ? sa s?ur qui vit en Inde a eu un cancer du sein et il en a été de même pour Mrudula, son épouse, dont le mal a gagné la colonne vertébrale au point de l?immobiliser temporairement ? et qu?il considère qu?un conjoint doit donner son «appui total» à son partenaire malade, c?est d?abord par rapport à ses compétences dans la rédaction de projets qu?une des deux co-fondatrices de Link to Life, a fait appel à lui.
Mais la maladie de sa femme a certainement constitué un tournant dans sa vie. «L?année 1999 a vraiment été un tournant dans ma vie. C?est l?année où Mrudula est tombée malade et aussi celle où j?ai refusé une mission de six mois d?un organisme étranger, qui m?aurait pourtant rapporté gros. Mais j?estime que dans la vie, il faut savoir choisir ses priorités».
Shashi Desai est né en Tanzanie de parents originaires du Gujerat. Son père, qui travaille pour une société de distribution de films indiens, est envoyé à Maurice et s?y installe comme agent commissionnaire. Notre interlocuteur a 12 ans lorsqu?il découvre Maurice pour la première fois. Porté pour les mathématiques et les sciences, il décide, à l?issue de ses études secondaires à la School de Port-Louis, de faire des études supérieures en vue de devenir ingénieur électrique. C?est au Birla College of Engineering dans l?Etat du Rajasthan en Inde qu?il obtient sa licence en la matière. Il est prêt à rentrer au pays pour mettre ses connaissances en pratique au CEB. Mais on lui fait savoir que le diplôme indien n?est pas reconnu à Maurice. Tout en présumant qu?il n?a pas été recruté en raison d?une absence d?appui politique, il déclare que ce refus est une bénédiction déguisée. Il décide de se remettre aux études mais cette fois en Grande-Bretagne.
A partir de là, les coïncidences vont jouer un rôle important dans sa vie. Alors qu?il s?est déjà inscrit pour refaire une licence en génie électrique, en visitant plusieurs universités, il croise un inconnu qui lui conseille plutôt d?étudier pour obtenir une maîtrise. C?est à l?université de Manchester qu?il le fera. Lorsqu?il termine sa maîtrise et devient membre de la Institution of Electrical Engineers de Grande-Bretagne, il rentre au pays. Le CEB ne peut lui refuser un emploi. Il est recruté comme System Control Engineer et obtient un salaire supérieur à celui qu?il aurait perçu s?il avait été recruté plus tôt. On est alors en 1964.
Plusieurs dates marqueront sa carrière au CEB où il agira aussi comme secrétaire du syndicat pendant deux ans. En 1968, il est nommé Senior Electrical Engineer et en 1971, directeur du département commercial. Il est le seul ingénieur à avoir travaillé dans le département technique et commercial. Durant ces années-là, il met en place plusieurs procédures, traite avec les sucreries fournisseuses d?électricité, travaille sur l?électrification du pays et est à la base de l?obligation de l?obtention d?un feu vert du CEB avant l?aménagement de tout morcellement. La bourse qu?il obtient de la Banque Mondiale à la fin des années 70 lui permet de maîtriser la rédaction de projets et fait de lui un Fellow du Economic Development Institute de la Banque Mondiale.
Malgré une rémunération intéressante, ce père d?une fille et d?un fils aujourd?hui âgés de 38 et 33 ans respectivement, a de grosses dépenses. En sus de lourds impôts à payer, il finance les études d?architecture de son frère, Pravin. Il rembourse aussi les deux emprunts qu?il a contractés pour faire construire sa maison. Si bien qu?en fin de mois, il ne lui reste que Rs 3 000 pour vivre. Il décide alors de mettre ses compétences au service de l?étranger. C?est la Banque Africaine de Développement qui le recrute d?abord comme ingénieur principal, expert en électricité, puis comme chef de la division des utilités publiques et il est basé en Côte d?Ivoire. A la surprise générale, il étend son congé sans solde pris auprès du CEB sur cinq ans. Et comme ses conditions sont plus intéressantes, il prend une retraite anticipée du CEB.
<I>« On ne peut pas continuer à taire la vérité aux gens. Il ne faut pas se voiler la face. Il faut communiquer ».</I>
Lui et les siens passent encore dix ans en Côte d?Ivoire. Il a 58 ans quand il apprend que le poste de General Manager du CEB est vacant. Il se dit qu?à deux ans de sa retraite, ce serait bien de terminer sa carrière en beauté. Il postule et est recruté sous contrat en 1995. Il réalise une fois sur place que les pouvoirs du GM ont été rognés et qu?il doit composer avec les ingérences politiques. Il se dit qu?il va faire de son mieux. Ceux qui se souviennent de lui en tant que General Manager du CEB se rappelleront qu?il était un des fervents partisans de la majoration des tarifs. Le gouvernement s?y est toujours opposé à l?époque. Il a contourné la difficulté en augmentant le prix d?achat de l?électricité aux sucreries tout en les encourageant à investir dans des chaudières plus puissantes. «A l?époque, j?ai signé neuf contrats avec les sucreries pour qu?elles augmentent leur production d?électricité à partir de bagasse en prévision de l?augmentation du prix du pétrole», rappelle-t-il. Le raccord au réseau électrique n?était à l?époque pas une priorité du CEB qui ne traitait qu?avec deux entrepreneurs. Pour que l?attente ne soit pas trop longue pour les utilisateurs, Shashi Desai élargit le nombre d?entrepreneurs à huit. Il effectue également un suivi régulier des équipements qui étaient à l?époque frappés de «chronic shortage», précise-t-il. A la suite de la panne générale de 1999 qu?il a toujours attribué à «un sabotage», il décide de raccrocher «car je sentais qu?on voulait me faire partir». Mais là encore, avec recul, il se dit que son départ du CEB était une bénédiction déguisée car peu de temps après, on découvrait que son épouse avait un cancer du sein qui avait gagné la colonne vertébrale et son pronostic de survie n?était que de 20 %. «C?était encore une coïncidence. J?étais libre et je pouvais m?occuper d?elle ». Et c?est ce qu?il a fait, l?accompagnant en Inde pour ses interventions et autres soins. Ce n?est qu?au bout de six ans qu?ils ont pu avoir un répit, même si les traitements du cancer ont affaibli le c?ur de son épouse.
Shashi Desai n?a aucune gêne à en parler. «J?ai noté chez les gens en général et chez les descendants d?Asiatiques en particulier, que le cancer est encore tabou. Moi, je dis qu?il ne faut pas taire son état. Si vous ne parlez pas de vos problèmes, vous n?aurez jamais de solutions». Il ne comprend pas, par exemple, comment des médecins du service public ne disent pas la vérité aux malades. «Ils ne font que dire à la personne : Ou bisin al sofe. Qu?est-ce que les petites gens, qui n?ont jamais entendu parler du cancer, vont comprendre par le terme sofe? Ils vont penser qu?ils devront se mettre devant le feu (rires). On ne peut pas continuer à taire la vérité aux gens. Il ne faut pas se voiler la face. Il faut communiquer car cela permet de trouver des solutions.» Il poursuit en racontant que lors d?une de ses visites antérieures en Inde en compagnie de son épouse, une étudiante souffrant du cancer avait besoin de plaquettes car la maladie avait gagné sa moelle épinière. Sa famille l?a fait savoir aux proches des autres malades se faisant soigner. «Quand nous l?avons su, nous avons cherché des solutions. Il y a eu plusieurs volontaires et le sang de mon fils qui était venu rendre visite à sa mère était totalement compatible avec celui de la jeune malade. Ce qui a permis de prolonger sa vie de plusieurs mois. Si elle n?avait rien dit, elle serait morte avant. Il ne faut pas hésiter mais s?exprimer librement et ouvertement sur le cancer? »
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