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Une réalité ignorée
Deux cas de harcèlement ont été rendus publics cette semaine. Deux cas de trop. Le premier concerne la fille d?un membre du comité exécutif du Parti travailliste, qui allègue avoir été physiquement et moralement harcelée durant sa première semaine au sein de la Mauritius Broadcasting Corporation (MBC). Et dans le second cas, une secrétaire accuse son patron à la Road Development Authority (RDA) de harcèlement sexuel. Elle a même mis à la disposition des forces policières, courriel et autres textos que lui aurait envoyés son supérieur hiérarchique.
Mais ces deux mésaventures ne sont pas des cas isolés dans ces institutions. En effet, divers hauts responsables, dont Jacques Maunick, ancien directeur de la MBC, et Ambernath Mossae, créateur des émissions en vogue telles que Hum Tum et Hum Bhi, ont été accusés de harcèlement sexuel. Ainsi, en 2004, Valery Kallee, une ancienne journaliste de la MBC, avait accusé Jacques Maunick de harcèlement sexuel. Une année plus tard, ce dernier écopait d?une amende de Rs 10 000 rendant ainsi « justice » à la victime.
Selon Lysie Ribot, membre de la Sex Discrimination Division (SDD), « les secteurs où le harcèlement de type sexuel et moral est de plus en plus commun, sont les banques, les usines, les hôtels, la zone franche, la presse, et les call centers. » Ce que confirme le ministère du Travail. En effet, comme le cadre supérieur est souvent un homme et ses subordonnés en majorité des femmes, cela lui confère un certain pouvoir dès le départ.
« Très entreprenant avec ses ouvrières »
A ce propos, une lettre faisant mention de plusieurs cas de harcèlement sexuel et moral dans une usine de renom dans le sud du pays, a été envoyée au ministère du Travail, au ministère des Droits de la femme, ainsi qu?à la Fédération des travailleurs unis (FTU) il y a deux semaines. Il semblerait que le manager de cette usine avait un langage plus qu?insultant et abusif à l?égard de ses employés.
Et comme le raconte l?officier du ministère du Travail, en charge d?enquêter sur l?affaire, il était « très entreprenant » avec ses ouvrières.
Toutefois, lorsque deux équipes différentes du ministère du Travail se sont dépêchées sur les lieux, elles se sont à deux reprises heurtées à des murs de silence. Les employées, dont leurs noms et numéros de téléphone étaient mentionnés dans la lettre, ont déclaré ne pas être au courant de ces cas de harcèlement au sein de l?usine. De plus, et c?est ce qui rend l?affaire encore plus délicate, certaines employées ayant été licenciées sans aucune raison valable, n?ont pas voulu donner leur version des faits.
La mère de l?une de ces employées déclare : « Je ne comprends pas pourquoi ma fille a perdu son boulot, alors que cela faisait sept ans qu?elle exerçait son métier de Supervisor correctement. » Interrogé à ce sujet, le ministère du Travail déclare : « Si on ne vient pas nous rapporter des cas de harcèlement, ou si les victimes ne déposent pas plainte, on ne pourra légalement rien faire ! » Par conséquent, suite à un manque d?éléments, mais surtout de témoignages, aucune suite n?a été donnée à ce dossier.
Et c?est souvent une réalité récurrente. Beaucoup de victimes de harcèlement ont peur de porter plainte. Si elles essaient de parler à leur supérieur en essayant de les raisonner, la réaction inévitable qui leur tombe dessus comme une épée de Damoclès est « Si vous n?êtes pas contente, vous pouvez partir ! » Et beaucoup d?entre elles décident donc de se taire par peur de perdre leur emploi.
Ce sont surtout des jeunes filles n?ayant pas de diplôme, mais qui ont pu être embauchées dans des call centers ou des ouvrières à l?usine, généralement des mères de famille de condition modeste, qui par désarroi, ne dénoncent pas leurs « agresseurs ». Comme l?explique Atma Shanto, président de la FTU : « La question qui revient sans cesse est comment déposer plainte s?il y a un risque de perdre son emploi, de représailles, ou d?être dénigré par sa propre famille, etc. » Et c?est la raison pour laquelle les victimes de harcèlement ne poursuivent pas leur démarche de dénonciation.
Par ailleurs, le Muvman Liberasyon Fam (MLF), quant à lui, déclare que « dans un milieu journalistique par exemple, les conditions précaires de travail font défaut aux employées ». Une jeune femme de 30 ans raconte la pression sous laquelle elle exerce son métier depuis deux ans.
« On est obligé de subir des humiliations et des intimidations quotidiennement. Pourtant, la direction n?a jamais pris de sanction. On a l?impression qu?à Maurice, le cadre juridique est incomplet. Résultat : cela paraît normal qu?un patron ait ce type d?attitude. Comme beaucoup croient que c?est la norme, ils se plient à ses caprices. »
Et pourtant, la législation mauricienne est armée contre le harcèlement sexuel.
Le Sex Discrimination Act (2002), le Labor Amendment Act (2004) et le code pénal (article 254) prévoient des sanctions pénales. Toutefois, beaucoup d?employés ne sont pas au courant de leurs droits. Loga Veerasawmy, directrice de Gender Links Maurice, soutient volontiers qu?« il manque également une politique sur le genre dans les entreprises publiques et privées. Même si certaines institutions commencent petit à petit à l?adopter, il n?en demeure pas moins que beaucoup d?employés ne savent pas que leur entreprise en possède une. »
Des victimes qui souffrent en silence
De plus, souvent, l?on ne sait pas ce qui définit réellement le harcèlement. Selon Lysie Ribot, « c?est une conduite qui peut être vue comme offensante, humiliante et intimidante. Que ce soit par écrit, verbalement, moralement ou physiquement. » L?auteur du Sex Discrimination Act, Pramila Patten, attire cependant l?attention sur le fait qu?« il ne faut pas vulgariser le terme de harcèlement à tort et à travers. Dans le cas où un homme fait la cour à une femme sans pour autant être insistant, il ne s?agit pas de harcèlement sexuel. Par contre, dans celui où un homme envoie des SMS, des e-mails à caractère obscène à une femme et s?obstine à le faire même si celle-ci lui a clairement demandé de ne plus continuer, là il y a harcèlement. »
Afin d?ôter tout doute sur ce qui est considéré comme harcèlement ou non, à la SDD, il est coutume de l?expliquer comme ceci : « Est-ce que j?apprécierais d?apprendre que tel homme parle ou agit ainsi avec ma mère ou ma s?ur ? La réponse étant généralement non, on cible vite la limite à ne pas dépasser. »
Mais il existe encore trop de victimes qui souffrent en silence et côtoient leur « harceleur » tous les jours sur leur lieu de travail. Ce qui peut avoir de lourdes conséquences psychologiques et physiques sur elles. Raison de plus de les encourager à porter plainte sous le code pénal, soit à la SDD ou encore revendiquer l?aide d?un syndicat. A la SDD, on affirme que toutes les personnes sont les bienvenues et que les enquêtes qui sont menées sont faites dans une « confidentialité totale ». Toutefois, Lysie Ribot avoue qu?« il manque un suivi psychologique pour accompagner la personne qui a eu le courage de porter plainte, même après son procès ! »
CE QUE DIT LA LOI
Selon le Sex Discrimination Act de 2002, une personne harcèle sexuellement une autre quand, du point de vue d?une personne raisonnable, la victime aurait pu être humiliée, offensée par le comportement de celui ou celle qui aura :
● fait une avance ou une faveur à caractère sexuel non sollicitée, ou
● fait tout autre acte verbal ou écrit de nature sexuelle non sollicité.
La loi ne définit et ne tient pas en compte la notion de harcèlement moral.
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