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Inéluctabilité historique et charge émotionnelle
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Inéluctabilité historique et charge émotionnelle
Je remercie Adi Teelock de me donner l?occasion de resituer le débat sur le Zimbabwe sur un plan plus global, mondial et donc encore une fois historique.
Et c?est bien cette globalité historique mondiale qui peut nous amener à comprendre les différents mouvements de population qui ont eu lieu tout au long de l?histoire de l?homme soit sur son propre continent soit en traversant les mers pour aller «s?imposer» ailleurs au nom d?une force invisible qu?on a appelé tour à tour invasion, conquête ou colonialisme dans une période plus récente.
Si le monde avait été uniformément noir, blanc ou jaune il est probable que la charge émotionnelle qui nous étreint aujourd?hui lorsqu?on parle de l?Afrique aurait été beaucoup moins importante. Loin de moi le désir d?une telle uniformité que je déteste par-dessus tout.
Aujourd?hui nous avons la chance d?avoir le recul nécessaire pour analyser l?évolution du monde dans la perspective de ce développement global qui a semblé diriger ce monde dans le même sens. A savoir celui du progrès et d?une marche en avant dont les caractéristiques ont été essentiellement culturelle, économique et technique.
«Etouffé de margoze-poisson salé»</B>
Si l?on franchit brutalement l?espace entre l?invention de la roue et celle de la conquête spatiale par exemple on se rend compte qu?il y avait là, en ligne de mire, invisible mais bien présente, le même désir permanent d?aller en avant qui allait pousser l?homme toujours plus loin au nom d?une conquête qui faisait souvent désordre mais qui s?inscrivait dans une espèce d?ordre naturel des choses que le créateur avait probablement mis dans nos gènes à travers l?esprit et le désir d?aventures qui sont en chacun de nous.
Et il est fort probable qu?un jour nous discourions sur un colonialisme spatial extraterrestre qui mènera l?Homo sapiens vers de nouvelles conquêtes qui scelleront soit sa supériorité sur d?autres mondes soit sa rencontre avec d?autres êtres plus évolués qui nous remettront en état de servilité avant de nous pousser en avant dans une nouvelle aventure vers un monde qui nous est difficile d?imaginer aujourd?hui. La seule chose que je puisse espérer dans cette histoire c?est que l?étouffé de margoze/poisson salé existera toujours?
Chaque continent peut aujourd?hui se prévaloir d?avoir nourri en son sein des conquérants et des conquis et personne ne peut dire aujourd?hui que les conquérants ont toujours eu tort et que les conquis n?ont été que de pauvres victimes laissées pour compte sur les bas-cotés de l?histoire.
Si on prend par exemple la Grèce berceau, de la civilisation occidentale on constate que cette Grèce était habitée d?abord par des tribus barbares «tatouées, armées de haches de pierre, de couteaux sommaires, usant une poterie grossière qui ne devait pas différer beaucoup des sauvages de la Polynésie» (Jardé ? Formation du Peuple Grec ? 1923). La Grèce est alors envahie par des Achéens qui venaient du Nord de la Péninsule et qui apportent avec eux «l?usage d?une langue dont la haute valeur allait se manifester rapidement ainsi que l?usage des armes de bronze.» Dans ce cas bien précis la prédominance culturelle et la valeur militaire des Achéens, allaient modeler la Grèce que l?on connaît au prix d?une confrontation d?abord violente qui laissa ensuite la place à l?adoption par les envahis de ce que l?envahisseur avait apporté de bon. Et lorsque quelques dizaines d?années plus tard les Grecs envahissent à leur tour l?Italie ils apportent avec eux ce qu?ils avaient de meilleur et qui allait dans le sens du progrès. Bientôt le rivage méridional de l?Italie voit naître des «cités d?avenir» qui allaient à leur tour essaimer partout en Italie avec la «complicité» des envahis. C?était cette vitalité puissante de la Grèce à travers son commerce et sa civilisation qui allait modeler une grande partie de l?Europe pour son plus grand bien.
<B>«Libérer les masses laborieuses, exploitées»</B>
On pourrait multiplier à l?infini ces exemples de «colonialisme de progrès» en citant les avancées de l?Empire romain, chinois, austro hongrois, ottoman etc? qui ont apporté avec eux une certaine violence mais aussi un progrès indéniable qui a servi par la suite l?ensemble des régions et des populations concernées.
Lorsqu?on se place dans cette perspective historique la colonisation de l?Afrique n?a en soi rien de mauvais. Elle se situe dans une logique historique de marche en avant du monde dont la globalisation a commencé beaucoup plus tôt qu?on ne croit. Elle a apporté avec elle les mêmes outils de civilisation que les Achéens avaient apportés aux peuplades grecques.
Qu?est-ce qui a changé aujourd?hui ? Premièrement la charge émotionnelle des conquêtes est transmise plus rapidement et plus puissamment par les médias avec le résultat que les temps de réaction des intéressés sont différents. Ensuite sur la puissance politique (administration de la cité selon Aristote) est venue se greffer l?idéologie marxiste qui pendant soixante dix ans (1917-1989) a été utilisée par l?empire soviétique qui a essayé de figer l?aventure coloniale occidentale en brandissant la théorie de la libération de l?individu pour essayer d?asseoir sa propre présence en Afrique notamment en faisant croire qu?il était la pour « libérer les masses laborieuses, exploitées».
Malgré l?antériorité de sa présence dans le monde (100 000 ans selon B. Vandermeersch « Les premiers hommes modernes») contre 30 000 ans pour l?homme moderne européen (Cro Magnon), l?homme moderne africain n?a rien inventé de ce qui a permis le progrès de l?humanité. Et quand j?écris que «l?Africain ne faisait que danser et palabrer» c?est une façon d?exprimer cette vérité. L?élevage, l?agriculture la céramique, la métallurgie et l?écriture sont arrivés en Afrique près de 7000 ans après leur généralisation dans le bassin Méditerranéen, le Moyen-Orient et le Sahara. L?Afrique noire a découvert la traction animale, la roue et la poulie avec la colonisation européenne. Qu?est-ce à dire ? Tout simplement qu?il y avait un décalage important dans cette globalisation de progrès qui était déjà en marche et que tôt ou tard le fossé avec l?Afrique allait être comblé par des gens venus d?ailleurs.
Pourquoi ce retard ? Selon Bernard Lugan un des grands spécialistes de l?histoire de l?Afrique, il est probable que l?Afrique subsaharienne soit demeurée isolée des innovations du monde méditerranéen durant l?Antiquité. Plus tard, l?islamisation progressive des populations subsaharienne à partir du VIIIe siècle apportera avec elle le progrès mais aussi l?esclavage, résultat de l?avancée géographique de populations plus évolué vers un sud isolée et un retrait de toutes les grandes avancées technologiques.
<B>Nouvelle expérience coloniale</B>
Le rattrapage viendra ensuite de l?arrivée de l?homme blanc hollandais en Afrique du Sud qui fera ensuite remonter avec lui vers le Nord ces avancées technologiques qui manquaient tant à l?Afrique.
Mon propos n?est pas de dévaluer, de diminuer ou de moquer les Africains et l?Afrique mais simplement de resituer ce qui s?est passé sur le continent africain au sud du Sahara dans la perspective de la marche en avant du monde.
La multitude de colonisateurs (français, anglais, allemands, portugais) donne la mesure de la perméabilité de l?Afrique, conséquence de la faiblesse de sa civilisation. Et je maintiens que, malgré les erreurs de parcours et les drames inhérents à l?aventure de conquête millénaire de l?homme moderne, la colonisation était en voie d?amener l?Afrique sur un plan d?égalité à terme avec, les autres nations industrialisées. Et pour moi le meilleur exemple reste l?Afrique du Sud qui a réussi à poursuivre son expérience beaucoup plus tard dans l?histoire. A ce titre je reste persuadé que Lourenco Marquès (Maputo), Salisbury (Harare) ou encore Abidjan en Afrique ex-française seraient beaucoup plus avancés si l?homme blanc avait pu y poursuivre sa mission de développement.
Aujourd?hui la Chine est en passe de remplacer l?Occident dans une percée qui ressemble fort à une nouvelle expérience coloniale déguisée. En Afrique, Français ou Anglais avaient envoyé des administrateurs sur les territoires qu?ils avaient conquis. Des administrateurs chargés de faire travailler les Africains. Les Chinois eux envoient de la main-d??uvre chinoise pour mieux exploiter les richesses africaines (pétrole, minerais précieux et stratégiques) dont elle a impérativement besoin pour assurer ce développement gigantesque et gargantuesque. L?Afrique bénéficiera-t-elle des mêmes retombées civilisatrices que lui avaient apporté les périodes coloniales anglaises, portugaises et françaises ? La question est posée?
Quand je lis Astérix je suis heureux de voir que le petit village gaulois résiste à l?envahisseur romain mais quand je referme ma bande dessinée je suis heureux de constater qu?à terme les légions de César ont apporté à cette bande de rustres qu?étaient les Gaulois ce qui fait la France d?aujourd?hui?
<B>Jean-Pierre LENOIR</B>
P.S : Une coquille m?a fait dire dans mon précédent article «Les Africains font croire qu?ils se battent pour la liberté.» Ça ne veut rien dire. Il fallait lire «Les Africains à qui on a fait croire qu?ils se battaient pour la liberté?»
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