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Pervez Musharraf, virtuose du double jeu

24 août 2008, 00:00

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Il ne fallait pas se fier à son air affable, jovial, décontracté, libéral même. Pervez Musharraf était devenu au fil des années un manipulateur hors pair. Il aura tout tenté pour se maintenir le plus longtemps possible à la magistrature suprême du Pakistan.

Si sa conquête de l?exécutif par la grâce d?un coup d?Etat en 1999 tient plutôt de l?accident, sa longévité ? neuf ans ! ? à la tête d?un des Etats les plus turbulents de la planète n?est en rien le fruit du hasard : elle souligne un exercice machiavélique du pouvoir. Constitution démantibulée, scrutins dévoyés, double jeu à l?égard des islamistes, duplicité vis-à-vis des Etats-Unis, régimes d?exception au gré du moment...

Musharraf était arrivé aux affaires dans un climat plutôt béni. La méthode n?était certes pas très reluisante ? un putsch ? mais le pouvoir civil qu?il renversait était alors si déconsidéré que l?opinion publique lui a d?emblée accordé le bénéfice du doute.

Il faut dire aussi que ce chef d?état-major des armées avait une bonne tête de militaire intègre et était réputé honnête et patriote. C?est donc en octobre 1999, que Musharraf arrache le pouvoir des mains du Premier ministre civil Nawaz Sharif, le chef de l?historique Ligue musulmane du Pakistan. Le coup d?Etat est un modèle du genre. Aucune goutte de sang n?est versée.

Musharraf n?a guère de mal à justifier le putsch auprès d?une population éc?urée par la succession depuis 1988, des gouvernements de Benazir Bhutto et de Nawaz Sharif, dont les rivalités stériles et les pratiques corrompues ont sinistré le pays. Musharraf promet d?assainir le Pakistan et de rétablir la légalité constitutionnelle?

Evidemment, il y a un problème. Le putsch complique la relation avec les Etats-Unis au moment précis où ces derniers amorcent leur rapprochement avec l?Inde. Les attentats du 11-Septembre vont dissiper l?inquiétude. George Bush a besoin de Pervez Musharraf dans la « guerre contre la terreur ». Le général pakistanais fait mine de jouer le jeu, gagnant là un précieux appui stratégique pour la consolidation de son pouvoir interne.

Ralliement à la cause anti-djihadiste

Mais son ralliement à la cause anti-djihadiste est foncièrement ambigu. Il a contracté une alliance avec le Muttahida Majlis-e-Amal, une coalition de partis religieux qui l?aide à légaliser, a posteriori, le coup de 1999. En échange, il renonce à ses vues libérales sur la réforme des madrasas (écoles coraniques), la loi sur le blasphème ou sur l?adultère. Il reste indifférent au réveil des talibans, notamment dans les zones tribales du Waziristan.

Les Américains ne sont pas dupes.

Ils renforcent la pression sur Musharraf. En juillet 2007, l?armée intervient au Waziristan et jusqu?au c?ur d?Islamabad, où des talibans, retranchés dans la mosquée Rouge, lâchaient leurs brigades de m?urs. La riposte des islamistes, qui s?estiment trahis, ne tarde pas. Les attentats contre l?armée se multiplient à travers le pays. Modérée, l?opinion pakistanaise désavoue l?activisme islamiste mais elle ne se reconnaît pas dans cette guerre qualifiée de « guerre américaine ». Musharraf hérite même d?un sobriquet : « Busharraf ».

Le problème du défi libéral

Comble de malchance, au défi islamiste vient s?ajouter le défi libéral.

Le limogeage, en mars 2007, d?Iftikhar Chaudhry, le président de la Cour suprême dont l?indépendance d?esprit exaspérait Musharraf, déclenche une fronde sans précédent dans la profession des avocats. C?est une lame de fond qui balaie tout le pays, expression d?un ras-le-bol contre la dérive autocratique de Musharraf. Le général a perdu la main.

Pour prévenir l?invalidation par la Cour suprême de sa réélection controversée, en octobre, à la tête de l?Etat, il décrète l?état d?urgence, un dernier raidissement qui n?empêche pas l?opposition de remporter les élections de début 2008.

Dans ses plans les plus tordus, Musharraf avait oublié un détail : la société pakistanaise a changé en dix ans sous l?effet de la floraison des médias, de l?essor de l?internet et de la globalisation. Elle a gagné en maturité. L?ironie est que ces évolutions ont été confortées par les réformes économiques de Musharraf lui-même. Douloureuse ingratitude.

@ 2 008 Le Monde ? Frédéric Bobin (Distribué par The New York Times Syndicate)

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