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«L?océan Indien est une terre de partage»

21 août 2008, 00:00

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Vous effectuez une mission d?information à Maurice. Cette première visite s?inscrit-elle dans un cardre particulier ?

Le poste de directeur du Bureau régional océan Indien de l?Agence universitaire de la francophonie (AUF) vient d?être renouvelé. Je remplace le Professeur Bruno Maurer qui a regagné son poste à l?université de Montpellier. Un nouveau poste a aussi été créé pour seconder le directeur du Bureau, celui de Directeur délégué aux programmes. Mlle Julie Peghini est la première personne à occuper cette focntion. Nous prenons contact avec les établissements de notre région, membres de l?AUF, pour poursuivre le travail accompli par notre prédécesseur et recueillir les attentes de nos partenaires pour une coopération toujours plus active et au service de la collectivité. Nous sommes au service des institutions membres et non l?inverse. Nous héritons d?un cadre qui a été bien tenu mais cela n?exclut pas un contact direct pour une meilleure connaissance de notre terrain d?action. Maurice est la première étape de notre mission d?information à l?extérieur de notre siège qui se trouve à Antanarivo, à Madagascar.

Comment se porte la francophonie au sein de l?océan Indien, alors qu?avec la mondialisation, l?anglais tend à étendre de plus en plus sa toile ?

Votre question laisse entendre une opposition entre francophonie et mondialisation. La francophonie est un des courants de la mondialisation, mais celle-là bien pensée, parce qu?elle est une exigence de partage de l?espace. Si la mondialisation abolit les frontières, quel sens donnons-nous à l?espace qui nous rassemble désormais ? Suffit-il d?invoquer ? et le terme est à connotation religieuse à dessein - le fameux village global pour être moderne ? La francophonie s?est repensée comme espace de partage avec d?autres aires linguistiques. L?océan Indien est une terre de partage. La francophonie y vit bien aux côtés d?autres aires linguistiques, toutes enchâssées, chaque langue cherchant à se faire reconnaître de l?autre et chaque citoyen de cet espace géopolitique portant en lui à la fois la revendication identitaire et le désir de l?Autre mais ne monologuant jamais parce que l?espace est radicalement polyphonique. Combien de langues vivent, subsistent, sommeillent en chaque Mauricien, en chaque Malgache, en chaque Comorien ? Plus d?une, j?en suis sûr. Parce que l?environnement parle à ces citoyens en plusieurs langues. Dans cet espace, l?anglais serait-il plus audible ? Sans doute. Les enseignes dans la ville le disent et le contredisent à la fois. Notre mission n?est pas de s?offusquer de la «réussite» d?une langue partenaire dans l?occupation de tel ou tel espace. Cela relève du passé. L?AUF, opérateur direct des Sommets de la Francophonie dans le monde en matière d?enseignement supérieur et de recherche, a la mission de «vendre» la science en français et de soutenir particulièrement les universités et autres instituts d?enseignement supérieur et de recherche du Sud dans la formation, la recherche et le service à la collectivité. Comment se porte-t-elle, cette francophonie dans l?océan Indien ? Nous sommes là pour chercher les voies et les moyens d?améliorer les indicateurs d?activités de nos institutions membres à Maurice : que les enseignants-chercheurs, les chercheurs, les étudiants de Maurice, parlant français, hindi, créole, anglais et d?autres langues encore, soient plus nombreux à bénéficier de bourses, de stages, de cours, de programmes de recherche multiformes et de tous les appuis scientifiques, relationnels et technologiques qu?offre notre Agence. Sans aucun esprit de clocher ni concurrence malsaine.

Quelle est précisément la mission première de l?AUF au sein de l?espace indianocéanique ?

La mission principale de l?AUF est d?être l?opérateur, en matière de science, de cette francophonie ouverte sur le monde qui tient compte de la diversité linguistique et culturelle et qui a un seul objectif : le développement. Nous sommes donc «dans l?action» et cela est une spécificité de notre Agence, qui transcende les oppositions politiques et idéologiques entre pays partenaires. Notre seule politique est d??uvrer pour la promotion des chercheurs et des institutions du Sud en intervenant à travers six programmes : 1. Environnement et développement durable et solidaire; 2. Aspects de l?Etat de droit et démocratie; 3. Langue française, diversité culturelle et linguistique; 4. Renforcement de l?excellence universitaire, partenariats, relations avec les entreprises; 5. Appropriation des outils technologiques par l?enseignement supérieur et la recherche; 6. Innovation par les technologies de l?information et de la communication pour l?éducation.

Nous intervenons suivant le principe de subsidiarité et de complémentarité, c?est-à-dire que nos interventions sont complémentaires de celles des institutions locales, nationales, internationales, bilatérales ou multilatérales et partout où nous agissons, nous recherchons les synergies nécessaires dans les actions de développement de la formation ou de la recherche. Il faut donner «envie de travailler au Sud» en matière d?enseignement supérieur et de recherche. C?est un défi et un impératif de développement. Pour arrêter la fuite des cerveaux, corriger l?échange inégal, dynamiser les coopérations régionales Sud-Sud, sans en faire des ghettos du savoir ni des zones sous-tutelle scientifique, la seule tutelle ( qui peut s?exercer par le partenariat avec le Nord, développé) tenant lieu d?espace d?ensemencement pour, à terme, une réelle autonomie des institutions du Sud.

Si vous aviez à dresser l?état de la coopération scientifique entre les pays de la Commission de l?océan Indien (COI), quels seraient les principaux traits significatifs ?

Les Chinois disent «qui n?a pas fait d?enquête n?a pas droit à la parole». J?ai pris mes fonctions il y a quelques semaines seulement. Je suis mal placé pour juger de la coopération scientifique entre les pays de la COI. Si je pouvais modestement ?uvrer pour une plus grande interaction entre ces pays, entre eux d?abord et entre eux et le reste du monde, ensuite, j?aurai déjà atteint quelques objectifs de mon mandat. Il faut commencer par briser les frontières, faire tomber les stéréotypes et construire les ponts nécessaires et les ponts ne tiennent que grâceaux eaux : quelle aubaine donc pour l?océan Indien !

D?aucuns affirment que l?université de l?océan Indien, basée à La Réunion, existe davantage pour la forme, mais au fond, tout reste encore à faire. Partagez-vous ce point de vue ?

La sévérité du regard, s?il s?avère juste et fondé, est sans doute liée à l?importance des attentes. Si tout reste à faire, c?est que l?AUF a une place à prendre au soleil. Mais je ne crois pas que rien n?ait été accompli; je crois qu?il faut rendre cette université crédible aux yeux des universitaires, des pays et du monde. Il me semble que la Commission de l?océan Indien elle-même ait pris conscience de la nécessité de revisiter son projet de coopération universitaire et de recherche. Il n?y a aucune raison que cette plate-forme de coopération régionale ne porte pas de fruits, vu le potentiel de cette région et les réussites particulières des universités de Madagascar et de Maurice qui ne peuvent que jouer un rôle moteur dans la région, La Réunion émargeant au Nord.

Dans la région, l?université de Madagascar était jadis un centre d?enseignement reconnu. Mais depuis, son niveau a baissé. Les finances de l?université de Maurice sont quant à elles dans le rouge. Quels devraient aujourd?hui être les principaux enjeux de la gouvernance des établissements d?enseignement supérieur ?

Faut-il donc désespérer ? C?est quand tout se désagrège qu?il faut faire renaître l?espoir. Il y a des chercheurs motivés, des étudiants qui ne demandent qu?à apprendre pour participer à la compétition ouverte dans le monde, des établissements qui se battent pour répondre aux standards internationaux : tout ce beau monde ne va pas attendre que, par un coup de dé magique, Madagascar redevienne le phare intellectuel d?antan, que les finances de Maurice débordent de santé ! Il faut tendre la main, se parler, échanger et, ensemble, «donner toutes ses chances à l?excellence», slogan de l?AUF ; ce qui veut aussi dire, rendre le médiocre inaudible ! Lorsque le président d?université donne une conférence pour partager son expérience du passage au LMD dans une autre université du Sud qui hésite ou qui a du mal à entrer dans ce processus de changement dans la formation de ses étudiants, il contribue à rendre le médiocre inaudible et essaie de donner toutes ses chances à l?excellence, pour que son partenaire réussisse, qu?il évite les écueils que lui a déjà connus.

Autre exemple : L?université d?Antananarivo conduit une recherche en partenariat avec l?université des Comores, celle de La Réunion, le Centre national de la recherche appliquée au développement rural de Madagascar sur la «valorisation de la biodiversité végétale de Madagascar et des Comores pour la sécurité des aliments». C?est un exemple de «Pôle d?excellence régional» que nous finançons pour près de 100 millions d?euros sur trois ans, pour donner des chances à une plus grande reconnaissance internationale de compétences locales avérées et à l?émergence d?une expertise régionale qui s?exportera demain. Vous comprendrez donc que je ne partage pas ce regard pessimiste (...) L?espoir est donc là, l?action aussi.

« Il faut donner envie de travailler au Sud en matière d?enseignement supérieur et de recherche. C?est un défi et un impératif de développement. Pour arrêter la fuite des cerveaux, corriger l?échange inégal, dynamiser les coopérations régionales Sud-Sud, sans en faire des ghettos du savoir ni des zones sous-tutelle scientifique... »

Comment les Etats membres dela COI peuvent-elles faire de leur diversité culturelle et linguistique un atout de développement ?

Nous vivons actuellement un paradoxe qui fait coexister à la fois l?infiniment grand et l?infiniment petit. Plus l?écart se creuse entre l?infiniment grand et l?infiniment petit, plus grande est la tentation du repli identitaire pour les uns et du mépris planétaire pour les autres et bien des crises naissent de l?ignorance des uns et de l?arrogance des autres. Il faut donc naviguer entre ces deux logiques apparemment contradictoires. Sont-elles conciliables ? La réponse est oui, grâce à la prise en compte de la diversité linguistique et culturelle (qui relève de l?infiniment petit) dans l?élaboration et la mise en ?uvre des politiques de développement aspirées par l?infiniment grand.

Cela apparaît comme une chimère mais c?est par les utopies que le monde avance, par petits bonds, par ruptures souvent imperceptibles lorsqu?elles se produisent. Prenons l?exemple de la crise ou de la sécurité alimentaire : un regard sur les pratiques alimentaires de la région de l?océan Indien permet d?entrevoir des solutions, des outils de «remédiation» si ces pratiques ne sont plus perçues sous le seul angle économique ou commercial pour être vues comme des pratiques culturelles; la prise en compte de la diversité culturelle, si riche dans l?océan Indien, peut corriger de nombreuses déviances qui nous sont venues d?une conception du développement que l?on croyait universel parce qu?il suit le cours des grandes monnaies du Nord.

Combien de maladies proviennent de pratiques alimentaires que l?on aurait évitées par la mise en valeur des produits locaux à travers des recherches ciblées, en lieu et place des importations qu?une certaine vision de l?économie mondiale nous vendait comme «rentables» ?

C?est un changement de paradigme qui s?opère. L?AUF s?inscrit dans cette logique du respect de la diversité culturelle et linguistique et ses régions sont une preuve de cette volonté d?être au plus près des besoins des populations, non pour les isoler mais pour les rendre encore plus conscientes de la nécessité de construire des solidarités dans la «maison-monde», pour reprendre cette belle expression de Fernand Braudel.

Comment l?AUF peut-elle contribuer pour conjuguer compétitivité internationale et contribution au développement ?

Soyons clairs : l?AUF n?est pas une officine de seconde zone, un de ces organismes que l?on connaît dans la galaxie des « donneurs d?aides et de leçons » aux pays sous-développés. Son objectif est le développement des universités et centres de recherche du Sud. Il n?est pas possible de développer les compétences locales du Sud si on ne les respecte pas et si on ne s?inscrit pas dans un esprit de compétitivité internationale. La science en français produite par le Sud doit être visible et lisible et les critères de rigueur, de qualité s?appliquent à tous les chercheurs, sans aucun paternalisme.

Secundo : Le financement des projets de recherche ou de coopération, des manifestations scientifiques, des bourses ou des stages tient compte de l?impératif de développement. Vous n?aurez jamais de recherches financées qui portent sur les tresses bretonnes au XVIIème siècle ! Compétitivité internationale et développement vont donc de pair mais cela n?exclut pas des actions de portée locale qui vont dans le sens du respect de la diversité linguistique et culturelle ou de la conservation des patrimoine locaux, pourvu que ces actions soient conduites dans le respect des standards internationaux, pour ne pas avoir à diffuser des produits de seconde zone.

Comment sortir du piège de la compétitivité internationale et du ménage entreprise-université qui peut vicier les objectifs de développement ?

C?est vrai que nous pouvons nous tendre un piège dans la recherche de la compétitivité, les standards dits internationaux répondant bien souvent à des impératifs économiques et commerciaux qui échappent à l?opérateur que nous sommes. En même temps, un opérateur sans moyens d?action est condamné à jouer les mendiants auprès de forces politiques ou financières, toutes obscures. Entre les deux, il y a un équilibre que les chercheurs savent tenir. Les valeurs éthiques qui nous rassemblent sont de puissants garde-fous pour ne pas tomber dans le piège...

Mot de la fin...

...lancer une invitation à vos lecteurs pour qu?ils poursuivent ce voyage dans la francophonie scientifique à travers le site http://www.auf.org ou, pour notre région...

> PROFESSION : POETE

Le nouveau Bureau océan Indien de l?AUF compte deux nouveaux collaborateurs : Auguste Moussirou Mouyama (ci-contre), directeur régional et Julie Peghini, directrice déléguée aux programmes.

Originaire du Gabon, Auguste Moussirrou Moyama est professeur titulaire d?Une Habilitation à Diriger des Recherches en science du langage à l?université de Provence (Aix-Marseille 1, France) et professeur de sociolinguistique à l?université Omar Bongo (Libreville, Gabon).

Son engagement pour la défense et l?illustration de la Francophonie participe de cet idéal et peut se lire à travers sa contribution à la vie intellectuelle de son pays : le nouveau directeur du Bureau océan Indien de l?Agence universitaire de la francophonie a fortement contribué à la mise en place des éditions du silence ( SARL dont il a été gérant jusqu?en 2007) et est auteur d?essais (dont un «France Afrique et parfait silence», Libreville, 1999, qui présente les « enjeux africains de la francophonie », sous-titre de l?ouvrage), de romans («Parole de vivant », l?Harmattan, 1992, «Ayingone. Elle pleurait une fille», à paraître en décembre 2008), de pièces de théâtre et de poésies.

Le rêve d?Auguste Moussirou Mouyama « est de mourir avec un passeport qui n?ait pour seule mention comme profession : poète». Au dos de son roman «Parole de vivant», il se présente comme un «poète africain d?origine gabonaise»... Né à un 14 juillet : tout un symbole ! Mais, ajoute-t-il, «il y a exactement 50 ans d?écart avec ce que nous vivons aujourd?hui !». (Source : http://www.auf.org/l-auf)

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