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Croissance inclusive
Par Eric NG PING CHEUN</B>
Nul ne désignera Muhammad Yunus à la vindicte des bonnes âmes de l?île Maurice. Cet économiste banquier s?est attribué le prix Nobel de la Paix pour avoir fondé la Grameen Bank qui, comme toute banque du monde, prête de l?argent contre le versement d?un intérêt. Sa seule particularité, c?est qu?elle prête à de très pauvres de très petites sommes d?argent (moins de 100 dollars) et sans garantie. Nul n?accusera cet économiste banquier de générer des profits et de s?enrichir ainsi sur le dos des plus pauvres dans les pays du Tiers Monde.
Un des leviers émotifs souvent utilisés pour critiquer l?économie de marché est celui de la pauvreté. Or l?histoire économique démontre clairement que des pays se sont appauvris, non pas à cause de ce système de production, mais parce qu?ils ne l?ont pas adopté. C?est précisément parce qu?on cantonne les pauvres hors du marché qu?on ne réussit pas à les intégrer dans le développement. Les pauvres représentent un marché important pour certains biens et services, comme l?a démontré C.K. Prahalad.
Le mérite de Yunus est d?avoir conçu un modèle entrepreneurial qui intègre les pauvres du point de vue de la demande en tant que clients ou consommateurs, et du point de vue de l?offre comme employés ou producteurs. C?est donc une croissance inclusive que l?économie de marché est appelée à générer. On ne comprendra pas cela tant qu?on cultive des complexes vis-à-vis de l?argent.
Au moment où le gouvernement mauricien tente de promouvoir le concept de croissance inclusive, nos perspectives de croissance s?assombrissent. Les analystes économiques et financiers interrogés dans le présent baromètre révisent à la baisse leur optimisme pour l?année 2008-2009. Or, pour faire de la croissance inclusive, il faut d?abord qu?il y ait croissance.
Dès la fin du discours du budget 2008-2009, nous étions les premiers à mettre en garde contre le manque de mesures pour aider le secteur privé à affronter le ralentissement de l?économie mondiale. Maintenant, une certaine morosité gagne la manufacture, le tourisme et le commerce. Malgré le fait que des dizaines de milliers d?emplois ont été créés ces dernières années, le spectre du chômage reste tapi dans l?ombre. On mise sur une relance de la consommation avec les prochaines hausses salariales des fonctionnaires, mais leur pouvoir d?achat risque d?être écorné rapidement par l?inflation.
Le chômage et l?inflation sont, ma foi, les premières causes de la pauvreté. Les diplômés en économie ont des réponses à cela, sachant que l?emploi est la meilleure façon de sortir de la pauvreté. Et, n?en déplaise à ceux qui veulent écarter les spécialistes de la politique monétaire du débat sur la pauvreté, ce sont précisément les économistes partisans de la dépréciation de la roupie qui rendent plus difficile la lutte contre la pauvreté.
Le présent baromètre indique une forte appréhension des analystes quant à une remontée du chômage et de l?inflation d?ici à un an. De plus, ils s?inquiètent de la volatilité de la roupie. La baisse du taux d?intérêt en mai provoquant une brutale dépréciation de la roupie a sapé la confiance des commerçants. Même si la roupie s?apprécie à nouveau, ces derniers ne répercuteront pas ce bénéfice sur leurs prix de vente, n?ayant pas la garantie qu?elle ne changera pas de direction.
Dans ce désordre monétaire, le gouvernement peut très bien appliquer quelques palliatifs sociaux pour apaiser la situation des pauvres. Mais tout comme le traitement social du chômage n?a jamais pu venir à bout du chômage de masse en France, un traitement social de la pauvreté ne fera pas reculer la misère. Il n?existe pas d?autre solution qu?un traitement économique de la pauvreté.
Il n?est point besoin d?attendre la croissance pour intégrer les pauvres dans le développement. Celui-ci ne s?opère pas à partir d?investissements publics massifs, dont on se gargarise par des milliards de roupies. Ce qu?il faut promouvoir, c?est le développement par le bas. Le progrès est à base d?initiatives personnelles, de libre entreprise et de libre-échange.
Il faut apporter la dignité aux pauvres en leur donnant la possibilité de développer leurs capacités, de se sentir responsables du progrès à réaliser et d?être les premiers bénéficiaires de ce progrès qu?ils auront forgé. C?est ainsi que les institutions gagneront leur confiance, source de compréhension et d?entraide. Cette condition réunie, les pauvres, par eux-mêmes ou avec la coopération volontaire d?entreprises, accepteront d?être formés pour se lancer dans des micro-services, par exemple en prodiguant des soins, en fabriquant des objets ou en travaillant la terre.
Le problème, c?est vrai, est que les pauvres sont exclus du système bancaire traditionnel. C?est là que les grands groupes peuvent être des opérateurs de micro-crédit, à l?instar du Médine Entrepreneur Scheme. Toutefois, il convient de responsabiliser les emprunteurs : on ne les subventionne pas, mais on leur reconnaît la dignité de personnes capables de tenir leurs engagements. Sur ce plan, la Banque de Développement a failli à son devoir.
D?autre part, il ne suffit pas de libérer le talent d?entrepreneur des gens pauvres, mais encore faut-il leur ouvrir un marché. Un grand groupe, qui assemble de nombreuses compagnies en son sein, constitue en lui-même un marché. Il doit faire un effort de devenir la clientèle des petits entrepreneurs, moyennant bien sûr que leurs produits soient de bonne qualité.
En créant ainsi un tissu économique avec eux, les entreprises n?exploitent pas les pauvres. En revanche, l?exploitation médiatique de la pauvreté sert les intérêts bien compris des altermondialistes ayant la gâchette facile. Ils ne ciblent pas les pauvres, mais tirent sur les autres.
<I>(www.pluriconseil.com)</I>
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