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Sinaloa, un État sous la coupe des « narcos »

13 juillet 2008, 00:00

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Au Mexique, secoué par les guerres de la drogue, la Sinaloa fait figure de berceau des cartels. C?est là que tout a commencé, durant la Deuxième Guerre mondiale, lorsque les autorités américaines, craignant une pénurie de morphine après la fermeture des routes asiatiques de l?opium, ont découvert que le climat de cette région du nord-ouest du pays convenait au pavot.

« À cette époque, des Chinois sont venus montrer aux Mexicains comment on s?y prenait », raconte Don Manuel, un habitant de la sierra. Tel l?apprenti sorcier, les États-Unis n?ont jamais pu interrompre le flux. Pourtant, ceux qui récoltent à la sueur de leur front se plaignent que les cartels prélèvent des pourcentages léonins.

Dans le village de Santiago, seulement une ou deux propriétés cossues et l?église flambant neuve attestent que l?argent circule. Plus visibles sont les véhicules utilitaires, ou encore les petites cuatrimotos japonaises, qui permettent aux jeunes de se faufiler partout, de jouer les guetteurs.

Trop d?hommes meurent avant trente ans

Leur principal souci : les incursions des militaires. Patrouilles et destructions de plantations ont fait chuter les bénéfices depuis que le gouvernement fédéral a décidé d?affronter les narcos, fin 2006.

Cette pression entraîne des bavures.

À La Joya, en juin 2007, un barrage militaire a causé la mort d?une femme et de ses deux enfants, mitraillés dans leur voiture. Exploitant l?indignation populaire, les chefs du cartel de la Sinaloa ont alors organisé des manifestations de rue.

Mais la bonne société sinaloense s?est longtemps accommodée du problème. Désormais, les meilleurs collèges privés acceptent les enfants des narcos, et même le très sélect domaine de Los Alamos, où les propriétaires ne sont admis que par cooptation, se serait ouvert à des fortunes d?origine douteuse.

Rares sont ceux qui refusent ce climat de complicité. « Ce sont les narcos qui dépensent, pas le peuple ! », constate Alejandro Gaxiola, chauffeur de taxi à Culiacan.

Et il déplore la baisse du chiffre d?affaires depuis que les fédéraux ont contraint les « capos » à se cacher.

Le 15 juin, jour de la fête des Pères, il y avait surtout des femmes aux cérémonies orchestrées, à grand renfort de musique, dans le cimetière des jardins du Humaya, celui des narcos. Une mère y pleurait son fils, tué en mars, à 17 ans. Trop d?hommes, ici, meurent avant d?avoir atteint la trentaine, et certains jours la morgue n?a plus de place pour accueillir les cadavres.

Une étrange fascination

Malgré le sang répandu avec toujours plus de brutalité, l?univers des narcos continue de susciter une étrange fascination.

À Culiacan, on invite le touriste à un parcours pittoresque : la villa décrépie de Rafael Caro Quintero, ex-roi de Tierra Blanca, dont le revolver clouté de diamants orne le musée de la brigade antidrogue américaine ; la façade criblée de balles devant laquelle, en mai, cinq agents fédéraux sont tombés, tués par des grenades.

S?attaquer aux narcos, les autorités le savent, implique de risquer une déstabilisation sociale. « La piétaille qui travaille pour ces gens gagne un minimum de 5 000 pesos par semaine. Vous croyez qu?ils vont accepter de bosser pour 800 ou 1 000 ? », s?alar-me Alejandro.

L?économie souffre, admet Rafael Calde-ron, un commerçant rencontré au centre culturel régional, construit à l?emplacement de l?ancienne prison de Culia-can. « Mais, ajoute-t-il, elle était ?narcotisée?, ce n?était pas une prospérité réelle. » Avec sa femme, il ne manque jamais un concert de l?orchestre symphonique de la Sinaloa, fondé en 2001 par l?Américain Gordon Campbell, qui a eu bien du mal à rassembler 62 musiciens. Étoffé par de jeunes instrumentistes venus d?Europe de l?Est, l?orchestre est un pavillon de résistance qui flotte crânement sur une mer de résignation.

@ 2 008 Le Monde ? Joëlle Stolz ? (Distribué par The New York Times Syndicate)

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