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Le syndrome fromager
«Il n?y a ni TVA ni frais de douane sur les fromages. Pourtant les prix grimpent. Le produit fromage est aujourd?hui révélateur de la tendance inflationniste des prix en raison de la fluctuation du taux de change ou du coût des intrants. Même les produits dont les prix sont contrôlés subissent ce sort», analyse d?emblée, Jayen Chellum, directeur de l?Associa-tion des consommateurs de l?île Maurice (ACIM). Cette logique peut sembler farfelue pour un certain nombre de spécialistes. Mais il n?empêche qu?ils sont tout aussi nombreux les consommateurs à se demander comment le prix des fromages peut connaître des hausses aussi intrigantes.
Dans le monde abracadabrant de la consommation, les baisses de prix annoncées depuis la présentation du dernier budget n?ont pas rempli toutes leurs promesses. Certes, il y a eu des baisses effectives mais la marge n?est pas à la hauteur des attentes. Cela est compréhensible du fait que le montant des intrants, le CIF (coût, assurance et fret), varie d?une cargaison à une autre. D?où l?importance d?un fonctionnement rationnel des mécanismes de contrôle.
De ce côté-là, c?est la satisfaction. Que ce soit au sein de la Consumer Protection Unit (CPU) du ministère des Droits de la femme, du Développement de l?enfant, du Bien-être de la famille et de la Protection des consommateurs ou la Price Fixing Unit (PFU) du ministère de l?Industrie, des Petites et moyennes entreprises, du Commerce et des Coopératives, on est confiant de faire son travail comme il le faut. «On fait un grand travail sur le terrain et délibérément, on médiatise notre travail afin d?en faire un outil dissuasif pour les commerçants qui peuvent être tentés par les marges excessives. D?autre part, il faut que le public sache ce qu?on fait et ainsi il est mieux averti», soutient, à cet effet, Amita Gunesh, responsable du volet éducatif à la CPU. «Le mécanisme en place nous permet de faire un suivi effectif», commente, de son côté, Naaz Sobdar, Higher Executive Officer de la PFU.
Du côté des associations de consommateurs, c?est à l?évidence un autre son de cloche. Jayen Chellum rappelle ainsi qu?un comité élargi a été constitué après le budget pour traiter de la question des prix. Le fait même qu?il y a eu un appel auprès des commerçants pour qu?ils «jouent le jeu» démontre que tout le monde ne s?accordait pas à laisser la concurrence jouer en faveur des consommateurs. «À l?ACIM, nous avions plaidé pour un comité technique afin de mesurer véritablement les incidences sur les prix de l?appréciation de la roupie et de la baisse ou de l?abolition des frais de douane sur un certain nombre de produits. C?est la meilleure formule pour un travail scientifique», plaide Jayen Chellum.
La formule n?a pas été adoptée et il semblerait que les techniciens se limitent à une approche minimaliste. Soit une approche qui repose sur la vérification des prix des produits contrôlés. Donc 17 produits dont neuf sont soumis aux règlements sur la marge maximale de profit et huit dont les prix à la vente sont fixés. Dans ce dernier cas, on retrouve des produits de base comme le sucre, le riz et la farine, soit les produits de première nécessité. (Pour la première catégorie de produits, voir le tableau encadré).
La tâche de la PFU consiste, comme son nom l?indique, à fixer les prix ou la marge de profit selon les deux catégories précitées. «Auparavant, il y avait beaucoup de produits dont les prix étaient fixés. Aujourd?hui, cela a changé. Les produits pour lesquels nous fixons les marges, nous nous basons sur les documents qu?on nous soumet pour chaque cargaison importée. Ces documents permettent de chiffrer le montant payé par l?importateur. À partir de là, nous travaillons les prix. Si nous avons des doutes, nous enquêtons. Nous travaillons aussi en étroite collaboration avec la douane. À partir de là, je peux identifier tous ceux qui ne nous soumettent pas les documents relatifs à leurs importations. Lorsque nous approuvons les documents et que nous parvenons à un chiffre, nous communiquons ces données aux officiers de la CPU. Il leur revient de faire le travail de suivi», explique Naaz Sobdar.
Toute la procédure sert à rationaliser le mécanisme de calcul des prix. Dans le finalité évidemment à protéger les consommateurs. Cependant, il est également bon de faire ressortir que la protection des droits des consommateurs n?est pas seulement une question de contrôle de prix. D?ailleurs ce procédé peut produire des effets contraires aux objectifs fixés.
Aujourd?hui, à travers le monde, les associations de consommateurs, voire les regroupements informels de consommateurs, ?uvrent dans le sens de la formation et de la sensibilisation. Les consommateurs sont informés des subtilités des affichages de prix à l?unité et au kilo, par exemple. Ils sont, dans certains cas, poussés vers les produits génériques.
À Maurice, malgré leur activisme, les associations de consommateurs ne sont pas toujours soutenues par les autorités et par les consommateurs eux-mêmes. Explications de Jayen Chellum : «Nous sommes dans une société de consommation qui incite les gens à une frénésie d?achats à travers des campagnes promotionnelles et une concurrence parfois artificielle. Nous ne fonctionnons pas comme ces pays industrialisés où la classe moyenne fonde ses achats sur les magazines spécialisés des associations de consommateurs.» Si elles sont aussi efficaces, c?est que ces associations s?appuient sur des lois qui protègent les consommateurs, sur un marché qui favorise la compétition et une bataille des prix.
À Maurice, les carences sont multiples. Le Competition Act est un espoir mais il faudra voir dans la réalité comment il sera mis en place. Au niveau de l?application des lois, malgré ce qu?on dit, on relève un personnel insuffisant. «Quelque part, la corruption existe. Enfin, il faut souligner que la télévision et la radio publiques ne jouent pas le jeu des consommateurs. En situation de monopole, la MBC ne fait pas suffisamment de place aux ONG et à la société civile. L?ACIM n?a pas été invitée par la MBC durant ces trois dernières années ou alors on n?a qu?une présence superficielle dans sa couverture de nos activités», soutient Jayen Chellum.
Entre-temps, à cause d?une conjoncture internationale contraignante et d?un marché mondial qui subit de plein fouet les crises énergétique et alimentaire, les prix continuent à prendre l?ascenseur. Toutes les initiatives pour qu?il n?y ait pas d?abus butent contre un système opaque. La croissance, comme on le dit, résoudra-t-elle les problèmes ? «On nous dit qu?il ne faut rien faire qui puisse compromettre la croissance. Aucun interventionnisme donc qui pourrait incommoder les importateurs, les distributeurs et les commerçants et laisser, par extension, la compétition faire les choses. C?est une propagande qui n?a pas toujours les effets escomptés dans les faits», avance Jayen Chellum.
Dans les faits, le marché devient de plus en plus complexe. Et il ne joue pas toujours en faveur des consommateurs. Ce sera par notre capacité à agir sur ce qui se passe à l?intérieur de nos côtes et à ne pas subir les aléas du marché international qu?on arrivera à rendre aux consommateurs leurs droits. Autrement, c?est le syndrome fromager qui régnera?
Protection et communication
La ?Consumer Protection Unit? (CPU) a été fondée en juin 1997. Elle prend le relais de deux organismes : l?«Enforcement Branch» et l?«Education Unit». La nouvelle entité veut déjà à sa création donner un nouveau dynamisme à l?éducation et à la protection des consommateurs. Au fil des années, le travail de l?organisme doit s?adapter à l?évolution du marché et du consommateur. «Aujourd?hui, le consommateur est un acheteur sophistiqué qui a beaucoup d?options. Afin de le responsabiliser, nous mettons l?accent sur la communication et sur des campagnes de sensibilisation. Ainsi en 2006, pour la première fois à Maurice, on a célébré la Journée mondiale des droits des consommateurs. Nos campagnes d?éducation sont continues», affirme, en ce sens, Amita Gunesh, responsable du volet éducatif de la CPU. Dans un contexte où le contrôle des prix est devenu archaïque, il s?agit surtout d?informer les consommateurs de leurs droits et devoirs. «On ne contrôle plus les prix hormis pour 17 catégories de produits. L?important, c?est de faire le suivi pour qu?il n?y ait pas d?abus. C?est ainsi que nous avons une liste de produits sensibles dont les ménages ont le plus besoin. On fait des visites surprises afin de vérifier leurs prix», assure Amita Gunesh. Face aux critiques qui soutiennent que la CPU ne dispose pas d?un personnel adéquat pour faire son travail, elle maintient qu?avec 25 officiers, l?efficacité est atteinte même si un surcroît de main-d??uvre ne serait pas négligeable. D?ailleurs, elle précise que dans des cas extrêmes, l?unité peut compter sur le soutien de la police. «On peut être l?objet de certaines critiques mais il faut aussi savoir que nous effectuons des visites surprises dans des boulangeries à 2 heures du matin. Ou encore, nous devons faire face à l?agressivité de certains commerçants», confie notre interlocutrice.
QUESTIONS À?
Mosadeq Sahebdin
Porte-parole de l?Institut pour la protection des consommateurs (ICP)
● Dans un contexte de quasi-libéralisation des prix, le travail de la «Consumer Protection Unit» est remis en question. À quoi sert de vérifier les prix si le marché est libre ?
Les associations de consommateurs mauriciennes ont à faire face à de multiples difficultés. Les ressources humaines et financières sont limitatives. Elles n?ont pas la même influence que ces associations qui influent sur la politique de consommation et sur celle des décideurs en la matière. À Maurice, on ne devient membre d?une association que lorsqu?on a un problème. Du côté des dirigeants, il a toujours existé une minimisation de l?importance des associations de consommateurs.
● Dans une économie de marché, plaider en faveur du contrôle des prix, n?est-ce pas faire preuve d?un combat d?arrière-garde ?
Nous maintenons que le contrôle des prix des produits de première nécessité sert à protéger les intérêts des consommateurs. Contrairement à ce qu?on croit, il y a de nombreuses économies libérales qui font provision permettant des interventions protégeant les consommateurs. On ne milite pas pour un contrôle radical. D?autre part, croire que la loi suffit à assurer la concurrence serait une erreur dans le cas de Maurice tant le marché est restreint. Par exemple, lorsqu?on prend le prix des fromages, on peut se demander s?il n?y a pas connivence. Il y a trop de dysfonctionnements pour s?en remettre à la seule logique du marché. Dans le même ordre d?idées, on a constaté que l?appréciation de la roupie n?a pas vraiment profité aux consommateurs. Du fait qu?il n?y a pas de contrôle de prix, il n?existe aucune transparence. C?est ainsi qu?on s?est retrouvé avec des commerçants faisant 40 % de profit sur le lait en poudre ou encore 75 % sur le gros pois.
● Pourtant les décideurs disent prendre les dispositions et créer les institutions nécessaires pour garantir une concurrence saine?
On a un Profiteering Court qui ne fonctionne pas parce que les procédures sont complexes. On devrait avoir une Commission sur la compétition mais en attendant sa mise en place et la formation de ses officiers et des juges, on reste dans un vide institutionnel. Entre-temps, le «panier ration», constitué de 44 produits de base, que nous préparons se chiffre désormais à Rs 4 500. Comment s?en sortira un éboueur avec un salaire de Rs 5 200 ? En termes d?institution, la Consumer Protection Unit n?a ni les moyens, ni l?effectif, ni la formation nécessaires pour faire son travail.
● Les prix de certains produits devaient enregistrer une baisse après la présentation du budget. Qu?en est-il en réalité?
La baisse programmée de certains produits a été effective, même s?il n?y a aucun moyen de vérifier si les marges reflètent la baisse ou le retrait des tarifs douaniers. Cependant, ces baisses n?ont aucune incidence positive sur le «panier ration» car elles ne concernent pas les produits de première nécessité.
● Avez-vous l?impression que les importateurs, les distributeurs et les commerçants jouent le jeu ?
On ne sait plus aujourd?hui quand il y a des baisses et quand il y a des promotions. Lorsqu?une grande surface propose un produit à un prix moins élevé qu?au coût où elle l?a acheté, c?est qu?elle vend à perte. C?est une pratique anticoncurrentielle et illégale. Même si elle profite à court terme au consommateur, dans le long terme elle finit par éjecter des concurrents hors du marché.
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