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L?écriture : une forme de conscience ?
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L?écriture : une forme de conscience ?
L?écriture même : A propos de Barthes, Susan Sontag,
Editions Christian Bourgois.
C?est un livre magnifique, l?un des meilleurs sur Roland Barthes, écrit par l?un des plus grands essayistes des Etats-Unis.
Au début de «L?écriture même : A propos de Barthes», Susan Sontag dit sa conviction que, parmi les notabilités intellectuelles apparues en France depuis la Deuxième Guerre mondiale, Roland Barthes est celui dont l??uvre est la plus sûre de durer. Elle rappelle que Barthes, pédagogue, homme de lettres, moraliste, philosophe de la culture, connaisseur en idées fortes, lecteur protéen de soi-même, est en pleine activité, publiant sans cesse depuis plus de trois décennies, quand il est renversé par une camionnette en traversant une rue de Paris, en 1980. Cette mort, souligne-t-elle, est ressentie par ses amis et ses admirateurs comme atrocement prématurée. « Mais l?heure du retour douloureux sur le passé est aussi celle de la conscience qui confère au corpus abondant et en constante mutation de ses écrits, comme à toute ?uvre majeure, sa complétude rétroactive. L?évolution de l??uvre de Barthes paraît maintenant logique, et plus que cela, exhaustive.»
Pour Susan Sontag, l?écriture est ce dont Barthes parle en permanence : « Il n?est probablement personne depuis Flaubert (dans sa correspondance) qui ait réfléchi avec autant de brillant et de passion sur ce qu?est l?écriture. La plus grande partie de son oeuvre est consacrée à la description de la vocation de l?écrivain.»
Malgré son admiration pour les critères ascétiques d?intégrité établis par Flaubert, Barthes conçoit l?écriture comme une forme de bonheur : c?est l?essentiel de son essai sur Voltaire et de son portrait de Fourier. Dans ses derniers textes, il aborde directement sa propre pratique, ses scrupules, sa jouissance. « Barthes fait de l?écriture une forme de conscience idéalement complexe : une façon d?être à la fois passif et actif, social et asocial, présent et absent à sa propre vie. L?idée qu?il se fait de la vocation de l?écrivain exclut la claustration que Flaubert jugeait inévitable et n?admettrait aucune possibilité de conflit entre la nécessaire intériorité de l?écrivain et les plaisirs de la mondanité.» C?est un peu Flaubert corrigé par Gide.
Un peu plus loin, Susan Sontag souligne qu?une grande partie de l??uvre de Barthes est consacrée au répertoire du plaisir, la grande aventure du désir . « Recueillant un modèle de félicité dans tout ce qu?il étudie, il assimile la pratique intellectuelle elle-même à la pratique érotique. Barthes appelait désir la vie de l?esprit, et se souciait de défendre la pluralité du désir. Le sens n?est jamais monogame. Sa joyeuse sagesse, son gai savoir offrent l?idéal d?une conscience libre, avide et pourtant satisfaite, l?idéal d?une condition où l?on n?a pas à choisir entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, où la justification n?est pas nécessaire.» Barthes s?intéresse aux textes et aux entreprises qui lui semblent défier ces anti-thèses.
Susan Sontag ne manque pas d?examiner les rapports entre Barthes et Sartre. Sur le plan éthique, écrit-elle, l?utopie littéraire de Barthes se situe presque à l?opposé de celle de Sartre. « Son caractère éthique apparaît dans les rapports qu?il établit entre désir et lecture, entre désir et l?écriture, l?insistance avec laquelle il affirme que sa propre écriture est plus que tout, le produit de l?appétit.» En effet, des mots tels plaisir, jouissance et bonheur reviennent sans cesse dans son ?uvre et rappellent Gide par la façon dont s?y mêlent volupté et subversion.
Par ailleurs, poursuit Susan Sontag, Barthes partage les écrivains entre ceux qui écrivent quelque chose ( ce que Sartre désignait par écrivain ) et ceux qui n?écrivent pas quelque chose, mais qui, simplement, écrivent. «Ce sens intransitif du verbe écrire, Barthes ne l?assume pas seulement comme source de la félicité de l?écrivain mais aussi comme modèle de la liberté. Pour lui ce n?est pas l?engagement que l?écriture prend à l?égard de quelque chose d?extérieur (à l?égard d?une cause morale ou politique) qui fait d?elle un instrument d?opposition et de subversion, mais c?est une certaine pratique de l?écriture même, pratique excessive, enjouée, complexe, subtile, sensuelle : normes de langage qui ne peuvent jamais être celles du pouvoir. Chez Barthes, la célébration de l?écriture comme activité gratuite, libre, est en un sens une attitude politique.» Car il conçoit la littérature comme un renouvellement incessant du droit à l?affirmation individuelle. Et tous les droits sont en fin de compte politiques!
Susan Sontag s?attarde sur un livre qui occupe une place unique dans l??uvre de Barthes : le fameux «Roland Barthes par Roland Barthes», livre que l?auteur consacre à lui-même, et où il se désigne tantôt comme «je», tantôt comme «il». Tout ceci, précise Barthes à la première page, doit être considéré comme dit par un personnage de fiction. Ainsi, sous la catégorie de représentation, la frontière entre l?autobiographie et la fiction est brouillée, ainsi que celle qui sépare la fiction de l?essai. Que l?essai s?avoue presque un roman, déclare Barthes. «L?écriture enregistre de nouvelles formes de tension dramatique, qui ont le moi pour objet : l?écriture est l?incarnation des compulsions et des résistances à écrire. En étendant davantage ce point de vue, l?écriture même devient le sujet de l?écrivain.»
Comme tous les grands esthètes, souligne Susan Sontag, Barthes est maître en l?art de ne rien exclure. L?écriture est donc pour lui, à la fois, une relation généreuse avec le monde ( l?écriture en tant que production perpétuelle ) et une relation de défi ( l?écriture en tant que révolution perpétuelle du langage, hors du champ du pouvoir ).
On l?aura compris : à travers son livre sur Barthes, Susan Sontag tente en fait de déchiffrer quelques procédés fondamentaux de la modernité littéraire et de la vision esthétique du monde.
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