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Archives en perdition
Les archives, on le savait, sont en piteux état. Rien ou presque n?est pourtant mis en ?uvre pour tenter de les sauvegarder. Une situation qui révolte quelques passionnés d?Histoire et indiffère les autres, tout spécialement ceux-là mêmes chargés de leur gestion.
Une petite visite dans le sous-sol abritant les archives de la municipalité de Beau-Bassin- Rose-Hill durant la semaine écoulée permet de se faire une idée précise du piteux état de nos archives (voir photos). Des pans entiers de l?histoire municipale de la ville jonchent un sol crasseux, recouvert d?une épaisse couche de poussière, quand il ne s?agit pas tout simplement d?excréments d?insectes.
Un peu plus loin, l?humidité a eu raison des épaisses reliures qui se désintègrent dès qu?on pose le doigt dessus. Au milieu des feuilles jaunies trônent balais, photocopieuses hors d?usage, chaises et tables endommagées et fils électriques dénudés. L?endroit ressemble davantage à une décharge qu?à un lieu abritant tout un pan de l?histoire de la ville. « Nu pe met enn tigit lord la », lâche, comme si de rien n?était, un employé municipal. Si bien que l?on n?ose à peine imaginer comment étaient les lieux avant cette « opération de nettoyage ». Les archives sont ici dans le même état que le théâtre du Plaza : en décrépitude.
« Des cashbooks utilisés comme marchepieds »</B>
L?on comprend un peu mieux la réaction d?un conseiller municipal, Paul Lemière, qui s?est indigné, il y a une semaine, du traitement réservé aux archives. Des cashbooks, datés de 1962, étaient utilisés comme marchepieds, alors que des employés s?affairaient à jeter le contenu des archives dans une benne à ordure. Même s?ils ont agi conformément à la législation en vigueur ? qui stipule que ces documents peuvent être détruits après dix ans ?, ce traitement a de quoi faire grincer des dents.
« Le conseil municipal n?avait nullement été informé de la destruction d?une partie des archives municipales. Il aurait dû y avoir un comité mis sur pied pour veiller au bon déroulement de cette opération. On ne peut tout simplement pas mettre à la poubelle des documents sans même en évaluer l?importance historique », explique Paul Lemière, qui compte interpeller le maire sur ce dossier lors du prochain conseil trimestriel.
Le maire des villes s?urs, Ramalingum Maistry, affirme pour sa part qu?un tri a bien été fait avant de nettoyer le sous-sol. « Les documents que nous avons jetés n?étaient simplement plus utilisables. Ils ont été complètement détruits par les termites. Nous avons pris soin de mettre de côte des documents qui ont une valeur historique importante,ainsi que ceux qui datent de moins de dix ans, conformément à la loi », souligne le maire. Et d?ajouter que ces opérations de nettoyage ont été rendues nécessaires avec la prochaine rénovation du théâtre du Plaza.
Cette situation, hélas, ne touche pas que la municipalité des villes s?urs.
« Peu de gens le savent, mais tous ces documents qui témoignent de l?évolution du pays, et également de notre histoire, disparaissent de plus en plus chaque année. Nous arriverons à un point où il nous sera impossible de mettre la main sur les procès- verbaux de la municipalité d?il y a trente ou quarante ans », explique une employée de la municipalité de Port-Louis, très au fait de la situation.
Sans être alarmiste, l?ancien lord-maire, Reza Issack, concède toutefois qu?il y aurait des progrès à faire en ce qui concerne la gestion de ce « patrimoine ». « Le drame, c?est que les archives ne sont pas stockées dans des endroits appropriés, à l?abri de tout ce qui serait susceptible de les détériorer », explique l?ancien lord-maire.
L?apathie des autorités en matière de sauvegarde des archives indigne l?historien Benjamin Moutou. « Il est consternant de voir que les gens chargés de veiller sur les archives ne savent absolument pas faire leur travail. D?ailleurs, ils s?en fichent complètement. De nombreux documents d?importance primaire, retraçant dans les moindres détails l?histoire de ce pays, sont condamnés à disparaître », explique celui qui se désigne comme un « débroussailleur de l?Histoire ».
Des accusations rejetées par les maires</B>
D?autant que les archives sont, pour cet historien, la matière première dont il extrait des informations pour ses livres sur l?histoire de l?île. « Ces documents primaires, que je suis souvent amené à consulter, m?ont permis de découvrir des faits qu?il m?aurait été impossible de connaître autrement », soutient-il.
La législation, qui régit la destruction des archives ne serait, au dire de certains employés municipaux, pas respectée. « La destruction de tout document doit être précédée de la mise sur pied d?un Internal board of survey sous la direction du Chief Executive de la municipalité. Ce comité est chargé d?évaluer les documents qui peuvent être détruits et ceux qui ne le sont pas. Ce n?est souvent malheureusement pas le cas », font-ils ressortir. Des accusations que rejette l?ensemble des maires qui estiment que tout est fait dans les règles.
Quoi qu?il en soit, détruits ou pas, les conditions dans lesquelles les archives du pays sont stockées laissent à désirer. En attendant un éventuel sursaut des autorités, les nombreux documents témoignant de notre histoire restent en voie de disparition.
La numérisation : Une solution d?avenir</B>
Face à l?inexorable détérioration des archives, une solution s?impose peu à peu : l?archivage numérique. Ce procédé, déjà adopté par de très nombreux pays, a fait ses preuves. Il permet non seulement de préserver le contenu de précieux documents, mais facilite également leur consultation, sans parler du gain de place considérable. S?il est résolument la solution d?avenir, l?archivage numérique n?en demeure pas moins coûteux. Une barrière que refuse de prendre en compte Alain, un féru d?histoire à la retraite. « Le prix à payer en cas de destruction de ce patrimoine sera bien plus lourd qu?un éventuel investissement financier. Il y a un choix à faire. Et il doit être fait rapidement », explique-t-il. Tout comme Alain, ils sont une dizaine de passionnés à déambuler chaque semaine entre les étagères surchargées de la Bibliothèque nationale, à la recherche de « petits et de grands moments de l?Histoire ».
Certains, il faut bien le reconnaître, se sont, depuis longtemps, rendu compte de l?urgence de la situation. Ainsi, la Bibliothèque nationale a eu recours au microfilmage, un procédé long et lent, qui consiste à photographier les documents un à un. Le problème est que cette méthode ne s?applique qu?aux journaux. Faute de volonté et de moyens, tous les autres documents sont donc condamnés à disparaître dans l?indifférence.
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