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Amuser la galerie
Une cause perdue ? En tout cas difficile. Ouvrir une galerie d?art contemporain. Bien sûr, pas juste l?ouvrir. Mais surtout la garder ouverte. L?installer dans la durée, dans le paysage pictural local. Paysage tourmenté. Ankylosé.
Dans ce monde où les désillusions font parfois office de convictions, Charlie d?Hotman débarque. Avec la fraîcheur de ses yeux couleur d?eau, parfois bleus, parfois verts. Avec un projet frais lui aussi. Qui a de quoi refroidir les frustrés en tout cas : celui de tenir une galerie où s?exposeront art contemporain et design, du côté de Pointe-aux-Canonniers.
Objectif : accueillir le premier public dans deux semaines. Charlie, qui préfère son diminutif à son prénom de baptême, Charlotte ? parce que «c?est comme quelqu?un d?autre» ? ne pense plus qu?à cela. A Imaaya. Son bébé, sa création. Sa galerie.
Un cocon qui elle l?espère, en plus de montrer des «choses invendables», saura «partager l?authenticité des artistes».
Evidement qu?en tâtant le terrain, en sondant les pensées des uns et des autres, qu?elle s?est heurtée au scepticisme de certains. Aux négations d?autres. Au pessimisme, aux sourcils froncés de beaucoup. Qu?à cela ne tienne, Charlie y croit. «Parce que de tout ce que j?ai vu, il n?y a pas encore cela à Maurice».
Un lieu où Charlie puisse se créer ? le temps de l?exposition d?ouverture ? une famille de sensibilités : Nirveda Alleck, Nirmal Hurry, Françoise Hardy, Rishi Seeruttun, Yves Pitchen?
Vivre de l?art. Délicate mission. Quand elle est rentrée à Maurice après son passage aux Beaux-Arts à Londres, Charlie d?Hotman a gagné sa vie en donnant des cours particuliers, en animant des ateliers à Floréal, pour adultes autant que pour des bouts de choux de quatre ans. Oui mais voilà, à force de montrer aux autres comment faire, Charlie s?est vite usée. Est arrivé, «le moment où j?ai senti que je n?avais plus rien à donner, cela devenait automatique. Je ne voulais pas le faire juste pour les sous. Je voulais continuer à donner le meilleur de moi-même». Alors, elle a tout arrêté. D?autant plus que son propre travail en pâtissait, qu?elle se retrouvait avec moins de temps pour exercer ses capacités.
Basta ! Plus de cours. Charlie, qui a tout de même pris la précaution de mettre de l?argent de côté, décide de vivre de ses économies. En acceptant de temps en temps les commandes de tableaux, que lui trouve une amie, architecte d?intérieur. «Mais j?évite, parce qu?il y a tout le temps trop de choses qu?il ne faut pas faire pour respecter les v?ux du client».
Ce qui lui laisse du temps pour se consacrer à sa peinture. Sauf que demander à Charlie d?Hotman de qualifier ce qu?elle fait, de s?étiqueter, c?est la voir se lever prestement de son siège pour proposer : «vous voulez voir ?»
Avant de nous montrer «la série que j?aime beaucoup», ce qu?elle appelle ses «skinscapes». Des cadres où le corps devient paysage. Très rouge, parfois ocre. Avec un peu de vert dans le fond. «Je préfère que l?on parle de mon travail après qu?on l?ait vu. Moi-même quand je visite les expos, je fais d?abord le tour, après je vais me renseigner».
«Je veux un endroit où les artistes pourront être libres, être vrais. Un endroit où j?aurai moi-même aimé exposer, sans contraintes».</I>
Pour ce projet, elle a accolé deux prénoms japonais : aaya pour «l?art et le design», ima qui signifie le présent. Fruit de trois semaines de concentration. Entre les «grandes conversations avec les copains» et les «recherches sur internet», Charlie a construit son monde.
A son image. «Je veux un endroit où les artistes pourront être libres, être vrais. Un endroit où j?aurai moi-même aimé exposer, sans contraintes».
Fine comme une liante, Charlie laisse couler les mots sur elle. Des pauses pensées. Des moues révélatrices. Des poses d?adolescentes. D?ailleurs, la jeune femme, qui nous reçoit au bord de son nid, à Pointe-aux-Canonniers a l?air d?avoir dix ans de moins que l?âge de ses artères : «27 ans pour encore deux jours».
Par la porte d?entrée entrouverte, les rideaux écartés, c?est le fouillis de l?atelier qui pointe son nez. Les tableaux rangés dos à dos, les pinceaux. La table autour de laquelle nous sommes invités à nous attabler est maculée de peinture, encombrée de tout le nécessaire du peintre ? des chiffons informes où l?on essuie ses pinceaux, aux pots de peinture, sans compter les cadavres d?une demi-douzaine de chopines de bière.
Une fêtarde Charlie ? «J?ai mes moments», répond-t-elle. Plans de carrière, plans sur la comète. «Je suis une artiste». Résumé très direct d?un besoin de liberté, de l?attitude que l?on sent très prononcé chez cette personnalité secrète qui confesse seulement qu?elle s?ennuie très vite.
Alors, il lui faut bouger. Après une enfance dorée entre Curepipe et Trou-d?Eau-Douce, entre son père «qui est chez IBL» est sa mère, une infirmière anglaise, et une s?ur aînée, Charlie se force, s?efforce de passer son bac en filière économie. Limitant ses instincts aux cours privés de dessin, «parce que je n?avais pas le choix», elle affirme son choix tout de suite après l?épreuve du feu.
Ce sera une école d?art, la Central Saint Martins pour une année de cours de base, avant de s?inscrire en BA Fine Arts à la Byam Shaw School of Arts, à Londres. C?est là-bas que germe l?idée de galerie. Qui germe maintenant que Charlie a décidé que «sa maison, c?est plus ici qu?en Angleterre».
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