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Merde? des gros mots

28 juin 2008, 20:00

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On les entend tous les jours, ils sortent de toutes les bouches, se retrouvent dans tous les milieux et ont le même impact dans toutes les langues?

Eux, ce sont les jurons. De « gogot », « pilon », en passant par « merde », « fais chier », « kouyon », que ça fait du bien de les voir écrit. Et pour le politiquement correct, tant pis ! Exprimer sa colère, réprimander l?autre, ou tout simplement se défouler, les jurons s?insinuent dans notre quotidien, jusqu?à passer inaperçus. Homme politique, adolescent, vous et moi, nous traversons tous cette étape, qui peut parfois nous être utile et nous libérer.

Il y a des situations où il est très difficile de se retenir et un gros mot peut parfois s?avérer être de bon augure. Qui n?a jamais prononcé un nom d?oiseau au volant ? Exprimer sa colère, lorsqu?on est seul en voiture peut parfois éviter l?affrontement direct avec autrui et l?agression physique. Le juron se définit comme une interjection, une exclamation grossière ou familière qui traduit une réaction vive de colère, de dépit ou de surprise. «Le juron peut être perçu à deux niveaux. Il peut être exprimé dans un contexte religieux ou dans un contexte lié au corps », indique Juliette François, psychologue clinicienne.

« God Dam ! », « Ayo Bondié Mama ! », « Segner Mari Zozef ! ». Dieu et les personnes ou choses sacrées sont les premières victimes des jurons. Un grand nombre d?entre eux sont issus de la religion. « Le mot ?juron? est formé à partir du verbe ?jurer? dont le sens primitif renvoie à faire serment en prenant Dieu, quelqu?un ou quelque chose (que l?on considère comme sacré) à témoin. Au sens propre du terme, il s?apparente au blasphème, lorsque le nom de Dieu ou de la chose ou la personne sacrée sont invoqués », explique Arnaud Carpooran, professeur en linguistique et chef du département de français à l?université de Maurice.

Contrairement aux idées reçues, le juron ne sert pas uniquement à insulter. Sa fonction peut être multiple. Ainsi, les spécialistes reconnaissent qu?il y a une nuance entre le gros mot, le juron et l?insulte.

Si le premier est une expression grossière, le deuxième a une fonction expressive. Le troisième, quant à lui, vise à outrager et à déstabiliser quelqu?un. « Un gros mot est un mot grossier, qui choque les bienséances, la pudeur », souligne Issa Asgarally, docteur en linguistique.

« A la différence du juron qui a une fonction expressive permettant à celui qui jure de se libérer de quelque chose, l?insulte est nécessairement relationnelle et directive au sens où elle implique la présence, même imagée d?un autre.

On insulte quelqu?un, mais on jure pour soi », nuance Arnaud Carpooran.

Beaucoup de jurons, qu?on qualifiera cette fois de gros mots, relèvent du registre scatologique et sexuel. Ce qui appartient à l?esprit humain ou au spirituel est valorisé, considéré comme beau et noble, en revanche ce qui appartient au corps humain et à ses fonctions tels que la digestion ou la reproduction, est décrié et vulgaire : « fesse », « gogot ». « Comme l?écrit Martine Morenon, les jurons servent à désigner des parties du corps concernées par la pudeur comme ?cul?, ?bite?, ?gueule? ; des émissions corporelles comme ?foutre?, ?merde? ; des actes corporels ?chier?, ?baiser? ; ou des comportements sexuels perçus comme libérés par la pudeur ? putain? », avance Issa Asgarally.

De la même manière, les gros mots se font l?écho des préjugés et des stéréotypes d?une société, souvent à caractère sexiste. En créole, les gros mots ont tendance à faire référence à la mère, la génitrice. « En créole, les gros mots traduisent un mépris de la femme en particulier de la mère, d?où la série de mots se terminant par ?torma?, de même que ?falou? toujours associé à la mère », ajoute-t-il.

Cependant, retracer l?origine des gros mots se révèle très difficile. Leur invention ne dépend pas de règles préétablies, ils sont avant tout créés par le peuple. « L?origine de certains jurons est parfois surprenante. Ainsi, ?con? viendrait, selon Allegro, du sumérien ?gun? qui signifie ?fardeau?. Il donnera lieu à ?gyn? en grec, qui veut dire la femme, puis ?cunus? en latin, et finalement ?conin? qui désigne au Moyen-Age, le sexe féminin », explique le linguiste.

Mais un gros mot n?aura pas le même impact sur tout le monde. Nous prenons des distances avec les gros mot prononcés dans une langue étrangère.

Par exemple, le mot « merde », même si il est connu pour être un gros mot en français, peut ne pas choquer l?oreille d?un Mauricien. A l?inverse, le mot « bobok » ne choquera aucunement un Français, mais provoquera une vive émotion chez le Mauricien.

Parallèlement, jurer a plusieurs fonctions. On peut en distinguer quatre. « On peut jurer pour insulter ou humilier une personne, pour attirer l?attention, mettre l?emphase sur quelque chose ou exprimer une émotion négative », explique Juliette François. Le juron est employé surtout dans la vie privée, dans un contexte familial ou amical. A noter que les hommes entre eux emploient souvent un langage fleuri. Mais les jurons prononcés ne sont pas des insultes qu?ils se lancent, mais plutôt un moyen de communication, de faire passer des messages?

Dans la vie sociale, qui est régie par les règles de politesse, le juron se fait plus rare. Il y a des lieux où l?on n?a pas le droit de jurer. Par exemple, dans les salles de spectacle, dans les salles de cours, à la télévision, ou encore à la radio. Mais c?est précisément dans ces lieux que le juron peut avoir le plus de retentissement et devenir un acte de transgression. Celui qui jure dans ces lieux le fait d?une manière intentionnelle et réfléchie. « Jurer reste le plaisir de la transgression des règles et de la provocation. C?est comme lire un livre ou voir un film interdit ! », avance Issa Asgarally.

Mais la psychologue Juliette François ajoute que le juron reste une forme de communication négative. « En profondeur, on se cache derrière les jurons pour ne pas exprimer ce qui se passe au fond de soi. Le juron peut cacher un manque de sécurité », explique-t-elle.

Le juron a toujours existé et existera toujours, il a tendance à se démocratiser face à une société dont les règles de courtoisie sont plus souples qu?auparavant. Toutefois, sans la censure, les jurons, les gros mots et autres insultes perdraient tout leur pouvoir de transgression?

EXPERIENCE

Ne pas jurer pendant deux jours. C?est le challenge lancé à un inconditionnel des jurons.

Son témoignage.

« Le défi semblait insurmontable. Ne plus prononcer

un seul juron durant quarante-huit heures. Un pari difficile d?autant que les kozer mama ponctuent quelquefois mes phrases. Vulgaire, moi ? Jamais ! Tout le monde vous dira, les jurons en créole ont cette touche folklorique qui leur enlève toute agressivité. On peut donc en abuser, n?est-ce pas ?La nouvelle de mon challenge s?est très rapidement répandue. Inutile donc de dire que l?on a pris un malin plaisir à me provoquer et à me faire sortir de mes gonds. Mais en vain. Il m?a fallu, durant ces deux jours, garder mon calme au volant (très difficile), faire attention à ne pas terminer mes phrases par des ponctuations salaces (très difficile aussi), et faire attention à ne pas utiliser d?expression à double sens avec les collègues.

Une fois la machine en branle (euh? désolé), impossible de l?arrêter. Bref, c?est dans ces moments-là que l?on se rend compte que les mauvaises habitudes ont la vie dure. Inutile de dire mon soulagement à l?issue de ces deux dures journées à faire attention à ce que l?on dit.

Il faut l?avouer, je m?en suis sorti haut la main. Une idée folle m?a traversé l?esprit : pourquoi pas continuer l?expérience ? Une résolution séduisante. Et puis est arrivé le déjeuner entre collègues?

Si vous souhaitez tenter l?expérience, allez-y.

Quant à moi, je vous dis merde. »

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