Publicité
La fin d?une hégémonie
Dans son édition du «Mauricien» en date du 16 janvier 1936 Raoul Rivet débutait sa première page par une petite note :
«A NOS LECTEURS»
«On nous excusera de ne pas donner un éditorial aujourd?hui. Martial et moi (il s?agissait de Gabriel Martial) nous n?avons pas eu l?après-midi à nous. Nous avons trouvé en notre ami Jules Koenig un suppléant inattendu ; cordial merci pour cela.»
«Le Mauricien» publiait donc sur trois colonnes une longue lettre de Jules Koenig en date du 14.01.36. Nous ne pouvons pas reproduire cette lettre in extenso, mais ceux qui s?intéressent à l?histoire de notre île en général, et de la ville de Port Louis en particulier, pourrons la retrouver aux archives.
En fait si Jules Koenig débutait sa lettre, intitulée «Le Point Final», en s?adressant au rédacteur du «Mauricien», Raoul Rivet, il s?en prenait véritablement au Dr Edgar Laurent.
Pour comprendre la genèse de la lettre de Koenig, il faut refaire l?histoire de la vie municipale de l?époque. Edgar Laurent avait fait son entrée dans la vie politique de la ville dans les années 1920. Il avait été élu pour la première fois, comme conseiller municipal, grâce à l?appui de Goolam Mamode Issack, membre éminent de la communauté musulmane et du vote musulman.
Dans sa lettre, J. Koenig, s?adressait à Laurent : «Vous étiez le fondateur de l?Union mauricienne, vous en étiez le leader.» Nous pouvons donc aborder l?étude de la lettre de Koenig puisque tout tourne autour de l?Union mauricienne et de Laurent.
Aux élections municipales de décembre 1933 l?Union mauricienne, avec Laurent comme chef de file et Raoul Rivet comme second, remportait la victoire. Parmi les conseillers élus, il y avait des représentants de la communauté blanche, de la population de couleur, et de la communauté indo-mauricienne. Dans ces années-là, les hindous et les musulmans formaient une seule communauté.
En décembre 1933, après sa victoire, l?Union mauricienne choisit Raoul Rivet comme maire, et lors de cette séance, Laurent, au nom de l?Union, promit solennellement le mairat de 1935 à Goolam Mamode Dawoojee Atchia, déjà conseiller municipal sortant et membre du conseil législatif, comme «nominée» depuis 1926.
L?harmonie en ce décembre 1933 semblait régner entre les différentes communautés de l?île mais un nuage devait apparaître dans le ciel municipal au cours de l?année 1934. On s?aperçut que le bicentenaire de la création de notre bonne ville de Port Louis allait être célébré en 1935. Et Koenig révèle dans sa lettre le sentiment qui se développa dans l?opinion, non seulement parmi des responsables politiques, mais aussi de certains secteurs de la population. Koenig signala dans sa lettre «le point de vue suivant : il serait plus logique qu?un chrétien représentât Port Louis lors du bicentenaire de sa fondation par une civilisation essentiellement chrétienne ; il pourrait, mieux qu?un non-chrétien, faire ressortir cet aspect historique et religieux». Après consultation, Atchia donna son accord à l?élection de Raoul Rivet comme maire avec la promesse que le mairat de 1936 lui reviendrait.
La célébration du bicentenaire impliquait des dépenses additionnelles et la gestion financière de Rivet fut critiquée par bien de gens. Et c?est parce qu?Atchia avait eu l?impudence de réclamer des précisions au cours d?une séance du conseil municipal que l?orage allait éclater.
L?élection mairale du 23 décembre 1935, l?Union mauricienne, reniant son engagement, refusait l?élection d?Atchia, proposée par Jules Koenig et élisait Edgar Laurent comme maire de Port Louis pour l?année 1936.
À la proclamation de l?élection de Laurent, cinq membres du conseil municipal, Jules Koenig Leopold Bour, Marcellin Savrimoutou, Abdul Hack Noormahomed, et G.M.D Atchia démissionnèrent.
Laurent accusait Atchia, pour se justifier, de manque de loyauté et de solidarité. Il interprétait à sa façon, le fait d?avoir osé questionner la gestion financière de son collègue Rivet, comme un crime.
Koenig, dans sa lettre s?adressant encore à Laurent écrivait : «Mais vous-même, mon cher Docteur, n?avez-vous pas voulu justifier votre attitude? Je lis ceci dans votre discours de dimanche.»
«D?aucuns reconnaissaient que M. Atchia n?avait pas les aptitudes spéciales pour être maire? c?est le mérite seul qu?on doit reconnaître.»
Et Koenig terminait sa lettre en écrivant : «En tout cas l?Union mauricienne a vécu. Une autre «Union» naîtra autrement de ses cendres, mais elle ne sera pas, elle ne pourra être celle de mes candeurs des premiers âges, la seule que j?ai voulue, la seule que je voudrais toujours, envers et malgré tout, pour notre pays.»
En rétrospective on pourrait qualifier à l?attitude de Laurent et de ses amis de raciste. Les membres de la population de couleur qui acceptaient avec difficulté le préjugé dont ils s?estimaient victimes de la population blanche, pratiquaient d?une certaine façon un préjugé racial vis-à-vis des Mauriciens d?origine indienne. Les gens de couleur acceptant avec difficulté leur ascendance africaine et dans beaucoup de cas, indienne, n?aspiraient qu?à être considérés comme «Français». Laurent d?ailleurs n?aurait-il pas milité en 1922 au moment de la «rétrocession», pour le re-attachement de l?île Maurice à la République française.
Laurent, au cours de la séance du conseil municipal du 23 décembre, avait déclaré: «Je suis candidat au mairat en raison d?une question de prestige.» Mais Koenig affirmait dans sa lettre que «ce maire (Rivet), cette victime d?Atchia, avait déclaré : c?est parce que Laurent a voulu être maire que je me dois de voter pour lui et non pas en raison des griefs que Laurent allègue contre Atchia».
Laurent dirigea la municipalité en 1936, mais aux élections de décembre 1936, sa liste, l?Union mauricienne allait connaître la défaite. La liste menée par Samuel Fouquereaux et G.M.D Atchia, l?emporta.
Samuel Fouquereaux fut choisi comme maire pour l?année 1937 et en décembre 1937 le conseil municipal élisait G.M.D Atchia comme maire et Arthur Rohan comme adjoint. G.M.D Atchia allait, au cours de 1938, représenter la ville de Port Louis à la célébration du bicentenaire de la ville de St Denis. Sa présence ne souleva aucun problème religieux ou racial à l?île s?ur.
Ainsi, en décembre 1937, pour la première fois dans l?histoire de l?île Maurice et de Port-Louis un Mauricien d?origine indienne devenait le «premier magistrat» de la ville. Une page se tournait et c?était la fin d?une hégémonie et la promesse d?une accession des Indo-mauriciens de plus en plus importante à la politique de l?île Maurice.
«Un vieux Port Louisien»
Publicité
Publicité
Les plus récents