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Machin ?
b«Machin » fait partie de ces mots-limite, empruntés à l?argot, mais largement employé pour combler un creux du langage, ou pallier le manque de précision à définir un objet, désigner une personne dont on a oublié le nom, etc. Dans le même registre, on trouve : chose, truc, bidule, fourbi (machin compliqué). Ce sont les roues de secours du langage courant. L?argot a ainsi des ressources infinies, d?autant qu?il se renouvelle avec les époques, et que l?on admet de plus en plus ces familiarités populaires dans ce qui fut le « beau langage ».
Il y a un argot snob, qui fait irruption dans les propos sérieux, les échanges de bonne compagnie, en famille et jusque dans la presse « bien écrite ». Par exemple, le « ras-le-bol ». En avoir ras-le-bol, c?est en avoir assez, par-dessus la tête, être fatigué de supporter l?insupportable?
Il existe aussi un argot littéraire, chez Boris Vian, chez Raymond Queneau, un passionné de la langue qui, le premier, fit remarquer qu?il y avait deux langues parallèles : le parler et l?écrit. On le sait, on n?écrit pas comme on parle. Céline, dans ses romans, introduit l?un dans l?autre, surtout un argot classique de dialogues. Queneau choisit l?effet comique de mots contrefaits, le français « kiscose », comme disait Robert Beauvais, recourant à l?orthographe phonétique, par exemple dans son poème « Maigrir » :
« Y en a qui maigricent sulla terre/Du vente du coq-six ou des jnous
Y en a qui maigricent le caractère/Y en a qui maigricent pas du tout
Oui mais moi j?mégris du bout des douas/Oui du bout des douas
Moi j?mégris du bout des douas/Seskilya dplus distinglé, etc. »
Ces jeux de style sont amusants, mais il est évident que si l?on fait sortir une langue des rails de la grammaire, du respect de l?orthographe, c?est-à-dire si chacun se met à écrire à sa guise, selon sa fantaisie, cela devient vite incompréhensible. Une langue crée d?abord un lien entre ses pratiquants?
Dans « machin », on discerne deux fonctions : ou bien le mot, avec son rapport à « machine », désigne un objet absurde, ne servant à rien de précis ou dépassant nos compétences, une « chose » réservée aux spécialistes. ? « Ces ingénieurs du thermo-nucléaire élaborent un tas de machins qui me sont inconnus. » Ou bien, on connaît le terme correspondant à notre pensée, mais on vient de l?oublier, et on le remplace provisoirement par un « machin » qui viendra combler le trou de mémoire. ? « Là-bas, le long de l?autoroute, je l?ai montré ce machin qui contrôle la vitesse des voitures? » On vient d?oublier « radar kilométrique ». ? « Pour stationner dans cette rue, il faut mettre de la monnaie dans le machin de contrôle? » On a oublié « horodateur »? Notamment dans la technique de pointe où le vocabulaire s?enrichit sans cesse de nouveaux objets à désigner. Et si l?on n?est pas du sérail, dans la course, notre réserve sémantique ne suffit pas.
Par ailleurs, il est de plus en plus toléré que les jeunes en âge scolaire s?expriment de façon incohérente, par termes imprécis, impropres, avec des « trucs », ponctués de bruits : bof, beurk, wouah, waouh, où l?on reconnaît l?influence de la bande dessinée, économe de littérature? Cette négligence d?une pensée informelle est entrée à l?école par l?usage courant, contre lequel l?académisme, même le plus timide, reste inopérant. La langue parlée envahit de plus en plus la langue écrite, alors qu?auparavant il était entendu que ces deux domaines ne devaient pas se « contaminer ». C?était, il est vrai, un temps où l?on s?efforçait de bien parler, avec élégance et logique. Temps révolu. Les animateurs de télé batifolent avec espièglerie dans un charabia de mode, et, naturellement, ils sont plus écoutés que les enseignants? Lesquels se sont lassés de corriger, rectifier, clarifier les propos décousus de leurs élèves, combat perdu d?avance? Mac Luhan avait prédit l?avènement de cette « galaxie Marconi » au langage volatil, qui n?est plus fixé par l?écrit, lequel d?ailleurs se laisse envahir par la parole en liberté?
En somme, notre « machin » n?est qu?un anodin détail dans la grande débâcle de notre langue qui ? soit dit sans dramatiser ? est une rupture de civilisation. Car le langage est l?indicateur majeur d?un degré de culture, laquelle module et illustre une civilisation. Dès que l?on proclame que « tout est culturel », ce qui est une sottise totalitaire, la Culture dilapide ses repères, et tout vaut n?importe quoi. Notre siècle étale abondamment cette consternante confusion?
Un mot de Rivarol (1785) pour conclure : « La syntaxe française est incorruptible. De là résulte cette admirable clarté. Ce qui n?est pas clair n?est pas français. »
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