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Le cinéma de la censure

18 mai 2008, 00:00

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Nos censeurs ont le blues ! Leur business connaît la crise ! Et tant mieux pour la liberté d?expression. D?abord des changements dans la forme : à partir de cette année, le Film Censor Board change d?appellation pour celle de Film Classification Board. Qu?à cela ne tienne, le terme « censure » semble avoir fait sourciller le législateur qui l?a remplacé par « classification ». Pêle-mêle, on a rangé les ciseaux qui massacraient les films et on a recyclé les censeurs en spécialistes de l?histoire du cinéma et en grands amateurs du septième art.

Dans cette veine de modernisation, les films sont désormais classifiés selon cinq étiquettes basées sur l?âge de l?auditoire - Visa U (universel), Parental Guide (sous autorité parentale), 15 (interdit au moins de 15 ans) et 18 (interdit au moins de 18 ans). Et comble de la modernité, un film n?aura plus jamais un Visa X? le X devient 18 R, signifiant réservé à un public averti, ayant plus de 18 ans. Ainsi Romance X, film érotique, dispose d?un certificat de 18 R. Hey Ram, film de Bollywood basé sur des conflits communaux recevait aussi un 18 R.

La Passion du Christ reçut un 18 R, même si certains adultes ont été choqués par les violences du film et les thèses de culpabilité qui y sont véhiculées.

« Désormais, on ne coupe plus les films. Avec la classification, on fait appel au sens de responsabilité de tout un chacun. L?objectif de ces nouvelles signalétiques, c?est d?aider les parents à faire le choix des films et protéger leurs enfants. On est en phase avec les normes internationales et il s?agit d?un assouplissement de la loi », déclare un cadre du nouveau Film Classification Board (FCB), qui a tenu à garder l?anonymat.

Un organisme de lutte contre le piratage ?

A fortiori, on pourrait donc croire que notre époque aura finalement eu raison des ciseaux et de la détermination de nos censeurs. Détrompez-vous ! Car le comité de classification dispose encore de beaucoup de pouvoir d?influence. Exemple : « Si un film obtient un 18 R devant le comité, c?est qu?il n?est alors destiné qu?aux adultes. Or, cela réduit considérablement le marché auquel le film est destiné. Alors, basé sur un raisonnement commercial, l?importateur peut être amené à enlever de son propre gré certaines scènes du film pour satisfaire les exigences du comité et obtenir un certificat moins restrictif », soutient Mohammad Vayid, ancien président du comité pour revoir la censure des films et des spectacles à Maurice. Dans les années 90, ce dernier avait fait des recommandations au ministère des Arts et de la Culture pour la révision de la censure et l?application à la place d?un système de classification.

Pour Mohammad Vayid, la philosophie de la classification s?articule autour de l?interprétation de l?esprit de la loi et il importe aux membres du Film Classification Board de ne pas tomber dans le piège de la rigidité bureaucratique et administrative. « Si on fait une erreur, elle doit être en faveur de la liberté », maintient-il. Bref, qu?il ne s?agit pas aux membres du comité d?être la police des m?urs.

Or, un rapide survol indique qu?une grosse partie des 300 membres du comité de classification sont des nominés politiques qui n?auraient aucune qualification dans les arts ou dans les métiers du cinéma. Au fait, il s?agit de membres dont la nomination relève « de la prérogative du ministre de la Culture », indique-t-on dans les milieux concernés.

Alors, pour ce qui est de la sensibilité artistique, il faudrait peut-être repasser? sans compter sur les risques d?erreur et d?appréciation. Imaginez le décryptage que certains d?entre eux feront du film Orange mécanique qui, rappelez-vous, racontait l?histoire d?Alex DeLarge, un jeune délinquant passionné par la musique de Beethoven, obsédé par le sexe et adepte de la violence !

Avec cette nouvelle philosophie, faut-il comprendre que l?ancien Censor Board est désormais ressuscité en un organisme de lutte contre le piratage des vidéos ? La classification des films serait-elle un moyen de lutter contre le piratage ? On évoque beaucoup cette thèse dans les milieux concernés. En effet, à partir de cette année, tous les importateurs ? y compris de vidéo, CD, VCD et DVD ? seront obligatoirement appelés à s?enregistrer auprès du Film Classification Board et à lui soumettre leurs films pour classification. « On sortira bientôt un communiqué pour demander aux importateurs de vidéos de s?enregistrer auprès du comité. Nous exercerons un contrôle sur les Film Regulations, y compris sur les video shops », laisse entendre un cadre du comité.

Dans certains milieux, on rit sous cape

Or, dans certains milieux, on rit sous cape. « Chaque année, j?importe 50 000 titres. Avec son personnel squelettique, même si le comité visionne trois films par jour, ce sera impossible pour lui de nous livrer une signalétique pour chacun de nos films. Il faut espérer que la classification est une stratégie détournée de lutte contre le piratage. Ainsi, si le Film Classification Board dispose d?un hologramme sur la pochette des films et travaille de manière soutenue avec la police, la douane et l?aéroport, il va aider à assainir le marché des vidéos », rétorque Gilles Damou (nom modifié), un importateur local des films.

Selon lui, la classification ne demeure qu?une convention sociale destinée à rassurer le public. Or, ce qui devrait être prioritaire, c?est la formalisation du marché des vidéos qui « a été pris dans les tentacules du piratage ». Pour lui, le phénomène du piratage de vidéos aurait pris une telle ampleur à Maurice que même certaines salles de cinéma envisageraient de déposer le bilan.

Gérard Louise, directeur de la Mauritius Society of Authors, soutient, pour sa part, qu?il ne faut pas se faire d?illusions. « La classification n?a jamais été un remède contre le piratage. Quelqu?un peut télécharger légalement un film sur Internet et l?utiliser dans un circuit commercial. Est-ce qu?il sera, pour autant, considéré comme un importateur ? Et devra-t-il s?enregistrer auprès du Film Classification Board ? », se demande-t-il.

La technologie a changé la donne

Censure ou pas, la technologie ne fera pas marche arrière. Que le Film Classification Board le veuille ou non, les flux de communication et d?images continueront inlassablement à infiltrer notre société. La technologie a changé la donne pour le meilleur et le pire. Rappelez-vous cette sordide affaire en début de semaine. Une adolescente de 16 ans dont les ébats sexuels ont été filmés et diffusés sur les téléphones portables. Face à la déferlante de la technologie du mobile et de l?internet, au lieu de chercher la parade, nos censeurs ont vite intérêt à se recycler en éducateurs et à informer sur les dangers du sexe exacerbé et la dégradation de l?image de la femme.

C?est ce que confirme Mohammad Vayid. « Nous avons un degré de libéralisation technologique qui dépasse le pouvoir des autorités, y compris l?autorité parentale. Il faut miser sur une éducation morale et sociale qui promeut chez les jeunes des valeurs de vie et d?intégrité. »

Et pas seulement chez les jeunes, mais aussi chez les revendeurs et autres propriétaires de vidéoclubs. Car, lorsqu?on s?autorise une petite tournée dans certains vidéoclubs de la capitale, on se rend vite compte que quelques revendeurs n?hésitent pas à appâter nos jeunes avec des produits prohibés. Et que les jeux vidéos qu?ils revendent peuvent comporter des scènes d?une violence inouïe?

Il importe donc aussi d?éduquer les Mauriciens quant à l?importance de comprendre la nouvelle classification du Film Classification Board. Mais cela est d?autant plus difficile, car la communication semble être le talon d?Achille du Board et le travail en synergie avec les autres institutions d?éducation, encore un v?u pieux. « Il est grand temps d?introduire l?éducation sexuelle, saine et non moralisante dans les écoles pour que les enfants puissent comprendre l?importance du sexe et la déviance sexuelle que représente la pornographie », estime Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Ombudsperson for the Children.

Alors, il faut espérer que nos anciens censeurs trouvent rapidement une vocation dans le domaine de l?éducation?

QUAND LA CENSURE DERANGE

En 2006, le Board de la censure avait défrayé la chronique lorsqu?il avait souhaité censurer une pièce de théâtre. Reza Isaack, l?ancien maire de Port-Louis, s?en souvient encore. « Il y avait une pièce de théâtre qui devait être présentée au Théâtre de Port-Louis. Le Board de la censure m?avait contacté pour me demander si la pièce avait été présentée devant lui et j?avais dit qu?il était inconcevable que l?on censure une pièce de théâtre. Jusqu?au bout, j?ai maintenu ma position et les artistes ont pu présenter leur ?uvre. L?expression de l?Art est trop sacrée pour être dépecée », déclare Reza Isaack. « Mais il faut censurer les tartuffes. »

« FILM CLASSIFICATION BOARD » :

Comment ça marche ?

Des milliers d?heures de visionnage de films sont comptabilisées par le nouveau Film Classification Board. Pour chaque film, quatre à cinq membres sont convoqués et à chaque projection, un président de séance est nommé. Chaque film est évalué selon des critères prédéterminés relatifs à la qualité du film, au scénario et aux aspects concernant la violence et le sexe. À la fin de la séance, le président soumet un rapport en accord avec les membres présents et attribue une classification au film. Parmi les membres du comité, on peut retrouver des fonctionnaires, des cadres du privé et des membres des associations socioculturelles.

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