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La grand-messe du père Grégoire

20 avril 2008, 00:00

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« Je parle de millions d?hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d?infériorité, le tremblement, l?agenouillement, le désespoir? »

(Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire : 26 juin 1913- 17 avril 2008)

Que les chauffeurs d?autobus boudent les meetings traditi-onnels du 1er Mai, à la rigueur, cela relève du chantage folklorique auquel sont habitués les états- majors politiques dans l?organisation de leur grand-messe annuelle. En revanche, le rassemblement de Joce-lyn Grégoire au stade de Rose-Hill risque de brouiller les données des prochaines alliances et de tourner bien des pages de la bible politique locale. Le choix du 1er Mai et celui de la ville de Rose-Hill ne sont pas tombés du ciel, même si nous avons ici affaire à un homme d?Église qui invoque souvent Dieu dans son discours. Jocelyn Grégoire aura beau nous dire qu?il est un prêtre, et pas un politicien, il ne pourra nier le fait qu?il se lance aujourd?hui dans une con-frontation politicienne et non pas une action de grâce au Seigneur.

À l?image sacrée des évangelistes afro-américains, la référence religieuse devient prétexte pour des avancées en droits humains.

Après son incroyable succès d?affluence en octobre dernier au Champ-de-Mars ? entre 30 000 et 70 000 Mauriciens, selon les diverses estimations ?, Jocelyn Grégoire tente, pour ce 1er Mai, une autre démonstration de force et cette fois-ci, à Rose-Hill, dans le fief du MMM. Grégoire a compris la psychologie des foules. Le prêtre a prouvé qu?il dispose d?excellentes capacités mobilisatrices pour alors évoquer des enjeux politiques. Habile, il a su bénéficier d?un coup de main de la plupart de ses frères religieux, sans vraiment se brouiller avec la hiérarchie de l?Église, surprise elle-même par le succès populaire du père Grégoire.

La démarche mobilisatrice de Grégoire ne peut qu?indisposer certains poli-ticiens-opportunistes de la communauté créole parce qu?ils voient bien que le père rassemble un électorat jusqu?ici éclaté sous une appellation-bateau : population générale. Capi-taine de la Fédération des créoles mauriciens, Grégoire veut mener le bateau créole à bon port, sans toutefois créer de vagues parmi les autres communautés.

Si au départ, par réflexe identitaire, accueillis et rassemblés eux aussi par Grégroire, des politiciens de tous les principaux partis sont montés sur son estrade au Champ-de-Mars, dans une rare et impressionnante communion, cette fois-ci les données ont changé. Puisque le père s?érige, ni plus ni moins, comme un de leurs adversaires du 1er Mai.

Ce qui explique pourquoi certains politiciens, issus de partis dits nationaux, auraient, dit-on, essayé de convaincre Jocelyn Grégoire de remettre son rassemblement à une date autre que le 1er mai. Car pour leur propre logique mathématique, ils ont détourné la fête du Travail pour en faire un baromètre politique dans le jeu des alliances. Et c?est pourquoi les dirigeants politiques se disputent souvent avec la presse, en doublant, triplant, le nombre de personnes réunies à leurs meetings.

C?est justement sur un échiquier politique, où rien n?est encore joué, que le père Jocelyn Grégoire avance avec une stratégie remarquable. Alors que les politiciens boudent Roche-Bois et ses chômeurs, Jocelyn Grégoire va souvent y tenir des sessions de prière.

Il connaît les angoisses de ceux qui se sentent abandonnés parce qu?il communique avec eux à travers l?île. Témoins des ravages d?une misère qui ne se cache plus, il pose des questions légitimes : pourquoi ce sont toujours les mêmes personnes qui sont laissées sur le carreau de la vie économique et politique du pays ? Pourquoi ne reconnaît-on pas le créole comme une langue nationale qu?on apprend à l?école ? Deux questions occultées par les partis politiques nationaux, et ce, dans un souci de ne pas brusquer d?autres équili-bres ethniques.

Grégoire a repris un troupeau abandonné, exclu des partis politiques, et relance le combat créole. Ce combat n?est plus celui du PMSD depuis longtemps, ou celui du MMM, pris dans sa recherche du bon « Vaish » quand il ne tente pas de reconquérir la base musulmane. Il y a aujourd?hui un vide politique ? identique à celui de 1969 quand Duval a quitté l?opposition pour rejoindre le gouvernement de SSR ? autour des créoles et Grégoire s?y engouffre, tel le MMM d?antan.

Grégoire sait comment s?y prendre pour inspirer beaucoup de Mauriciens. Pragmatique en politique, il ne tient pas un langage technique ou décalé de la réalité de la vie. Comme Césaire, il sait que ceux qui souffrent de la misère se fichent de l?idéologie politique. Les fidèles de Jocelyn Grégoire veulent des transformations sociales urgentes, la fin de la misère traditionnelle, du travail, des accès aux loisirs. Grégoire dit ne pas vouloir jouer au messie, mais il a été choisi par des milliers et des milliers de personnes défavorisées, parce qu?il est présent sur le terrain négligé par les politiques.

S?il réédite son miracle du Champ-de-Mars au stade de Rose-Hill, Jocelyn Grégoire pourrait établir un nouveau record de foule, mais plus important : un nouveau rapport de forces politiques à Maurice. Messieurs Ramgoolam, Jugnauth et Bérenger auront alors besoin de quémander une au-dience au père Grégoire pour une thérapie confessionnelle.

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