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Après le déluge, la détresse
Il n?a que vingt jours. L?odeur qui entoure ce nourrisson, dont les yeux sont à peine ouverts, est celle de la moisissure du vêtement qui l?enveloppe. Sa mère, qui le serre contre sa poitrine, ne semble pas remarquer ces remugles. Car cela fait plus d?une semaine que cette famille vit dans une bicoque en tôle qui baigne dans l?humidité et la moisissure. Et deux jours que le père, chômeur, n?a pas ramené de quoi nourrir le pauvre petit.
Depuis six heures, cette famille attend le représentant de la Sécurité sociale au centre communautaire de Poste-de-Flacq, pour la compensation aux victimes des pluies diluviennes de la semaine dernière. À la clef, Rs 5 000 pour leur survie, pour tenir encore un peu. Mais cette famille attendra en vain. À 18 heures, le responsable du centre commence à récupérer les fauteuils en plastique sortis pour accueillir la cinquantaine de personnes dans la cour. Personne ne viendra.
Pourtant, face à ces quelque 3 000 fa-milles sinistrées par les inondations dans les régions nord et est du pays, les autorités avaient cru mettre en place le mécanisme adéquat. Un haut gradé de la police de la région affirme d?ailleurs qu?il y a « une collabo-ration étroite entre les officiers du ministère de la Sécurité sociale et la police ».
Ainsi, à jeudi, la police de la région de Flacq était toujours sur le terrain, à constater les dégâts dans les foyers éligibles pour la compensation du gouvernement. À raison de 200 enquêtes par jour, la situation aurait du être résolue en une semaine pour cette région. Mais une grande confusion persiste, malgré tous les efforts des autorités.
Meubles inutilisables, nourriture avariée</B>
À 18 heures jeudi dernier, dans la cour du centre communautaire de Poste-de-Flacq, Na-tacha Paha-sing, mère de famille d?une trentai-ne d?années, manifeste son mécontentement. « Ce matin, nous sommes partis au bureau de la Sécurité sociale de Flacq pour nous informer du versement de la compensation. Ils nous ont répon-du qu?il fallait se rendre au ministère, à Port-Louis. Là-bas, on s?est fait rabrouer, et les officiers nous ont dit de revenir à Poste-de-Flacq où le décaissement devait être fait à midi. »
Natacha attendra jusqu?à ce qu?il commence à faire nuit, malgré le fait que son fils, en bas âge, est chez elle à Camp-Raffia. Car Natacha a appris que, la veille, les officiers du ministère de la Sécurité sociale et des policiers sont arrivés à 18 heures, vu que les gens présents avaient bloqué la route, pendant que d?autres, dont elle, ont préféré rentrer chez eux. À 23 heures ce mercredi, environ 300 familles avaient reçu leur compensation. Un « exercice » qui se répétera un peu partout à travers le pays au courant de la semaine : quand on manifeste, les autorités répondent.
Tant de témérité pour Rs 5 000 s?explique par le fait qu?une semaine après les inondations causées par les pluies torrentielles, ces familles sont en proie à un tel désarroi que le Premier ministre lui-même a tenu à effectuer plusieurs visites sur le terrain, dont la dernière vendredi après-midi. Une fois que les flots se sont retirés, c?est un spectacle de désolation qui est visible dans les régions les plus gravement touchées.
Et les éboueurs ont eu fort à faire avec des meubles rendus inutilisables, des appareils électroménagers maculés de boue, ou encore de la nourriture avariée et rongée par la moisissure. Résultat : aujourd?hui ces gens vivent dans la précarité.
Il en va ainsi de cité Argy. Ceux qui habitent à la périphérie de la localité ont été les plus affectés, et une semaine après, c?est dans l?humidité que vivent ces résidents. Le soleil timide des jours suivants n?a pas aidé à sécher les canapés, les matelas et vêtements trempés, mais rescapés des flots. Dans le souci de s?assurer un minimum de confort, ces familles ont finalement décidé de faire avec. Et par conséquent, les conditions d?hygiène dans ces demeures laissent à désirer.
Infections et allergies</B>
À l?entrée de la cité, la mère de Cyrielle, un nourrisson de neuf mois, montre des taches et des croûtes qui apparaissent sur les bras et les jambes de sa fille. « Nous sommes partis à l?hôpital et le médecin nous a prescrit un médicament. Mais ça n?a pas l?air de marcher et nous n?avons pas eu d?autre rendez-vous. » Trois autres mères de familles ont le même souci avec leurs enfants : Joanda, six ans et Jonceley, un an, dont le visage est enflé pour des raisons que les médecins n?ont pu expliquer aux parents.
Et les plus fragiles n?ont, hélas, pas été épargnés. Les autorités n?ont, quant à elles, fait aucun suivi sanitaire dans la région et aucune structure n?a été mise en place pour évacuer les eaux qui se sont accumulées dans les cours des maisons. Les habitants déplorent que les services sanitaires n?aient pas fait une campagne de fumigation dans la cité, les laissant en proie à des infections pulmonaires et autres allergies.
Quelques maisons plus loin, c?est dans une pièce sans revêtement au sol que joue la fille de Marie-Lourdes Bazerque, car l?eau a emporté le vinyle qui recouvrait le sol il y a encore une semaine. Dans les autres pièces, les vêtements que Marie-Lourdes a réussi à sauver sont entassés dans des sacs, car les armoires étaient? introuvables après le passage des eaux.
Dans un coin, un feu de bois chauffe une théière. Pas la peine de chercher des traces d?appareils électroménagers, il n?y en a pas. Marie-Lourdes Bazerque survivait avec le strict minimum. Un minimum qu?elle a, hélas, perdu. Heureusement qu?elle a déjà reçu la compensation.
La mort dans l?âme</B>
« Bizin aste manze avan. Pou bann zanfan sirtou. Apre inpe meb si kapav. » Mais elle ne se fait pas d?illusion : avec les Rs 5 000 qu?elle a obtenues de l?État, elle ne pourra même pas remplacer le lit qu?elle a perdu.
« Ce n?est pas de l?aide financière de l?État qu?on a le plus besoin, déclare Dario Vyapooree, un travailleur social de la périphérie de Flacq, c?est surtout de nourriture, de vêtements et d?autres dons matériels qui soulageraient ces familles nécessiteuses. » Car les pluies torrentielles ont laissé derrière elles une réelle souffrance. Et les récentes manifestations ne sont que l?écho d?une détresse profonde dans laquelle ces familles se sont retrouvées.
Or, les mécanismes mis en place par l?État ne répondent pas aux be-soins immédiats de ces gens, dont le quotidien était déjà assez rude sans cette épreuve. Et las d?attendre les autorités, c?est avec la mort dans l?âme que le père du nourrisson de vingt mois décide de quitter le centre communautaire de Poste-de-Flacq avec sa famille. Il reviendra le lendemain.
FILM AMATEUR
<B>Une vidéo compromettante pour les services de secours</B>
L?image furtive d?un policier spectateur, des scènes épiques de villageois sauveteurs? À Mon-Goût, tout le monde ne parle que de ce petit film amateur tourné l?après-midi du 26 mars. Il montre des habitants livrés à eux-mêmes, organisant les secours avecles moyens du bord : quelques cordes, beaucoup de sang-froid, le bon conseil au bon moment.
Ces images prises sur le vif laissent penser que la police et les pompiers sont arrivés après la bataille.
Ce qui frappe, c?est d?abord le cri assourdissant de la rivière en furie. Un torrent d?eau boueuse coupe Mon-Goût en deux. Piégés au milieu, automobilistes et villageois jouent leur vie. Une BMW disparaît sous les flots, une femme en mauvaise posture est en pleurs, un enfant se réfugie dans un manguier, des badauds observent. D?autres s?improvisent sauveteurs. Calmement. « Pa panike madam, pa panike? » Méthodique-ment. « Avoy lakord ! » L?image est stable, à peine granuleuse. Coquetterie de vidéo-reporter amateur : les six dernières minutes ? le film en fait 34 ? ont été « piquées » aux journaux télévisés de la MBC. L?auteur du film veut rester anonyme.
Selon nos informations, il aurait transmis la vidéo à un ami, qui a eu l?idée de la copier. Bingo ! Vendus à Rs 100 l?unité, quelque 400 exemplaires auraient déjà été écoulés?
<B>Récupération politique : Mon-Goût amer</B>
Debout devant la rivière maudite, un planteur de Mon-Goût cultive la métaphore : « Kan ena disik, fourmi vini. Depi katastrof dilo, nou trouv tout kalite figir politisien. Kouma dir kampagn elektoral pe koumanse? » On croirait entendre le sage du village. « Bann politisien zot koste pou ed nou, li normal », poursuit-il. « Mais ena osy ki pe profit la sitiasion pou gaign popilarite lor ledo maler dimounn. »
Le vieil homme s?interrompt. Il veut nous montrer son champ, ou plutôt ce qu?il en reste : un tas de terre et quelques branchages. Mais il ne se plaint pas. S?il fait les gros yeux, hausse les sourcils, écarte les bras, c?est parce que « rien n?échappe à la politique ». Pas même les lendemains d?une catastrophe sans précédent.
Ainsi va l?après-26 mars à Mon-Goût : il attire chaque jour sa colonne de « fourmis » indélicates. Georges, 61 ans, en a chassé quelques-unes. « Le MMM a eu le culot d?envoyer ses agents ici. Ils sont venus à deux ou trois faire leur cinéma. Balancer sur le gouvernement. Dire qu?il ne faisait pas son travail, et que la population était en danger, comme si c?était le moment ! ». Comme si la reconstruction n?était pas assez désorganisée?
Pis, des agents mettraient leur grain de sel dans l?attribution des aides de l?État. Leckrani, dont le mobilier sèche sur la terrasse, en est convaincue. « On a subi les mêmes dégâts ma voisine et moi, Sauf qu?elle a reçu ses Rs 5 000 et pas moi. Quand je lui ai demandé comment elle avait fait, elle m?a fait comprendre qu?elle était du bon côté politique? » Dans le même registre, Manesing est à bout de nerfs. Sa maison, toute proche de la rivière Citron, a été frappée de plein fouet par la montée des eaux. Mais c?est une autre habitation qu?il nous montre du doigt.
« Get sa lakaz la, li pou enn azan politik sa. Tou bann dimounn ki ena lakaz de letaz gaign zot kass. Mais boukou ti dimounn ki pe pass dan maler pa ankor gaign narien. Personn vine zouen mwa, ki fer ? Mo envie kone? »
Au fond, malgré les fantômes qui peuplent leurs nuits sans sommeil, les sinistrés de Mon-Goût n?ont pas tout perdu.
Le village est lucide, et c?en est même frappant de discernement. Si les habitants ne mettent pas en cause le « travail admirable » accompli par les uns, ils ont aussi quelques têtes dans le collimateur. « Bann viziter oportinis », c?est comme ça que Rajoo les appelle, ceux qui avancent masqués derrière le voile de la solidarité. Pour lui, « des deux côtés du pouvoir », la tentation est forte d?exploiter la catastrophe à des fins politiques. « Le gouvernement sait qu?il a perdu des points ici. Alors les Faugoo, les Jhurry viennent presque tous les jours essayer de rattraper le coup. Quant à l?opposition, elle essaie de capitaliser sur l?inefficacité des secours et la lenteur des aides. » Parmi les visiteurs jugés « indésirables », deux noms reviennent souvent : celui du député-trublion Madun Dulloo et du MSM Prakash Maunthrooa. Comme si des deux côtés de la rivière Citron, on s?était fait une raison : Mon-Goût post-diluvien rimera avec solidarité, compassion? et petits calculs.
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