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La vie, rien d?autre

14 mars 2008, 00:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

● <B>Olivier Voutch trouvez-vous encore, par les temps qui courent, des raisons de rire ?</B>

Oui, il faut bien. Sinon je serais au chômage. C?est nécessaire. Au fait, je vous dirais qu?il y a de plus en plus de raisons de rire. Ce qui m?amuse beaucoup, ce sont les nouvelles technologies. Donc, vous comprenez pourquoi je dis qu?il y a de plus en plus de raisons de rire?

● <B>L?aliénation qui en résulte ?</B>

Oui, comme une sorte de décalage entre l?offre publicitaire théorique et la réalité des choses. Par exemple, juste avant de partir et de prendre l?avion pour Maurice, mon fournisseur d?accès internet, m?envoie un mail en me disant : on va faire un changement de nom mais ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer. Effectivement tout s?est très bien passé. Je suis parti de chez moi, je n?avais plus ni téléphone ni mail. C?est magnifique ! Et on est complètement impuissant devant des choses comme ça. C?est totalement magnifique?

● <B>De plus en plus d?outils de communication, de moins en moins de possibilités pour les hommes de communiquer entre eux. Nous vivons une époque formidable?</B>

C?est ça? En plus, on devient complètement dépendant. Voilà des gens qui décident un jour, pour leur convenance personnelle de changer votre adresse mail. C?était comme si quelqu?un vous téléphonait demain matin en vous disant : on vous a changé de maison. Vous étiez peut-être bien là, mais nous avons décidé de vous déménager. Vous étiez peut-être bien là mais on trouve plus pratique que vous soyez ailleurs. Et vous n?avez personne à qui vous adresser pour dire : excusez-moi, je ne veux pas bouger. C?est ahurissant ! Voilà ce qui me fait rire. Ce sont les aberrations qui en découlent. Mais voilà, raconter tout ça en un dessin, ce n?est pas évident. Je n?arrive pas toujours à trouver l?angle.

● <B>Synthétiser en un dessin une situation, des caractères, c?est toute la difficulté du dessin humoristique?L?art de la synthèse.</B>

Sans doute. Il faut tout dire en une phrase, un dessin. Pas facile. Alors, j?attends que se produise l?illumination. Mais d?abord je veux dire que je ne considère pas ce que je fais comme de l?art. Je ne suis pas un artiste. Déjà, si on me dit : vous êtes un bon dessinateur d?humour, je suis ravi, je suis au top de la satisfaction. La synthèse est capitale. Il faut faire rire les gens en très peu de temps, qu?ils aient tout compris en peu de temps. Les embarquer dans une situation, une petite histoire, une atmosphère et très vite une chute. Tout ça dans un dessin?

● <B>On a souvent comparé la technique du dessin humoristique à celle de l?éditorial?</B>

Vous parlez là de gens comme Plantu. Nous ne faisons pas tout à fait le même métier. J?ai la chance de ne pas m?intéresser à l?actualité immédiate pour faire mon métier. Le dessinateur de presse qui s?occupe de l?actualité a souvent des sujets imposés par l?actualité justement. Il a quelques heures à peine pour trouver l?idée. Et on le sait, cela n?arrive pas toujours. Et Plantu, dans ce cas, doit fournir l?idée qui lui paraîtra la moins pire. Il est obligé de publier. Non, c?est un métier très difficile. Moi, je n?ai pas cette obligation.

● <B>Le luxe de l?intemporel ?</B>

Tout à fait. J?ai du temps. Si je n?ai pas l?idée aujourd?hui, je peux attendre plusieurs semaines ou plusieurs mois. C?est un grand luxe. J?attends d?être entièrement satisfait de mon idée. Les idées sont aléatoires, vous le savez bien. Cela peut être très laborieux comme ça peut venir très rapidement. J?ai souvent travaillé sur commande. Ce que je trouve difficile, c?est de travailler pour satisfaire plus que la commande. C?est-à-dire que le dessin que vous allez donner existerait toujours même sans l?article qu?il illustre. Cela ce n?est pas facile.

● <B>Le rêve suprême, c?est le dessin autonome, qui dit tout par lui tout seul ?</B>

Ben oui ! C?est le rêve, l?idéal. De se dire que votre dessin est en lui-même un tout autonome. Quand je mets mes dessins dans mes livres, ils n?ont pas d?autres supports qu?eux-mêmes, il faut qu?ils tiennent debout seuls.

● <B>«Chaque jour est une fête» est le titre d?un de vos livres. Peut-on y voir votre définition de la vie ?</B>

Non, c?est de l?humour. Je ne disais pas cela sérieusement, voyons?

● <B>Pourquoi ? Est-ce ridicule, à ce point, de penser que chaque jour est une fête ?</B>

Non, non, ce n?est pas ce que je veux dire. En fait, c?est vrai, chaque jour devrait être une fête. Cela ce serait de la philosophie. Mais malheureusement, nous savons tous que cela n?est pas possible.

● <B>Qu?est-ce qui peut faire d?une journée une fête?</B>

C?est de trouver une très belle idée. Pour le travail, mais il y a bien sûr d?autres choses plus personnelles qui me mettent en joie. Mais je ne veux pas en parler ici? Quand j?ai trouvé une belle idée, je me couche le soir content de moi?

● <B>Vos personnages utilisent toujours un langage très précis. On se dit que finalement un dessinateur d?humour doit être aussi précis dans son trait que dans sa langue ?</B>

Oui, vous savez la mécanique de l?humour est quelque chose de précis. C?est de l?horlogerie. Et en dessin d?humour encore plus puisque c?est un problème de temps. Celui qui regarde doit comprendre tout et tout de suite. La langue est très ramassée. Il ne faut pas qu?il y ait le moindre mot ambigu. Il faut être très précis si on veut que les gens aillent où je veux qu?ils aillent. Et qu?ils arrivent à la chute de l?histoire en ayant bien compris ce qui s?est passé avant. C?est une obligation du genre. Mais par ailleurs, c?est vrai que je suis aussi quelqu?un qui aime le langage précis.

● <B>Il plane sur l?univers de vos dessins une atmosphère étrange, faite de cynisme et de mélancolie. C?est un univers construit, ou tout simplement retranscrit ?</B>

Je ne comprends pas trop ce que vous voulez me dire.

● <B>Avez-vous construit cet univers ou est-ce celui dans lequel vous vivez en permanence ?</B>

Le fait de ne pas avoir compris votre question va, je crois, répondre à la question. J?ai l?impression de dessiner des choses normales de ma vie, de mon quotidien. Si vous y voyez d?autres choses, c?est que tout ça s?est fait à mon insu. Moi, j?ai l?impression de raconter la vie normale. Si ce n?est pas perçu comme cela, c?est que ma manière de voir est différente des autres.

● <B>Vos personnages sont souvent pathétiques, déroutants et vos dessins en accentuant le trait, les rend presque mélancoliques?</B>

L?être humain, c?est certain, a une dimension pathétique. Ce qui le rend comme ça, c?est le décalage entre ce qu?il est et ce qu?il voudrait être. La vie est faite de petites choses pour nous faire comprendre que cette vie justement tient à peu de choses. Mais je voudrais vous dire que le mot que vous utilisez pour mes personnages est juste : pathétique. Plusieurs fois j?ai voulu mettre ce mot dans le titre d?un de mes livres. Je n?ai pas encore trouvé le moyen. Mais le pathétique pour moi n?est pas triste. Il crée du rire.

● <B>?pour celui qui observe, pas pour celui qui l?est !</B>

On peut quand même rire un peu de soi, si on a beaucoup d?humour, on peut être son propre spectateur.

● <B>L?homme pathétique est toujours en deçà de ce qu?il devrait être ?</B>

Non, de temps en temps il est même porté par son élan et va au- delà de ce qu?il est. Mais j?aurais du mal à développer cela.

● <B> «Dans les bars le soir, après quelques bières» disait Jacques Brel, «on rencontre des notaires qui voudraient être pilotes de chasse, peintres ou écrivains». Nous sommes tous des notaires résignés ?</B>

Pas tous heureusement. Mais Brel a raison : nous sommes tous nos propres ratés. Nous avons une petite vie de rien du tout. On ne peut pas réaliser toutes nos ambitions. D?autant plus que ces ambitions sont souvent en contradiction les unes avec les autres. Le problème c?est ça: nous n?avons qu?une seule vie.

● <B>Et vous ? Vous êtes au coeur de votre ambition quand vous dessinez ?</B>

Complètement. J?ai toujours eu l?idée que nous étions tous sur terre pour faire Une chose. Nous sommes tous surdoués en au moins UNE chose. Tous sans exception. Souvent une vie entière se passe à chercher laquelle. C?est mon postulat de la vie. Et moi, j?ai cette impression d?être dans mon truc, dans mon bouillon. Je suis dans ma petite maison. Je suis heureux.

● <B>Vous pouvez l?être. Un sondage japonais publié récemment affirme que seulement 5 % de gens font le métier qu?ils ont envie de faire?</B>

Je suis heureux et je réalise souvent ma chance. Vous savez je ne suis pas arrivé directement au dessin d?humour. J?ai fait les Beaux-Arts, j?ai travaillé et je me suis égaré dans beaucoup de choses. Les Beaux-Arts étaient indispensables. Ils m?ont ouvert les yeux. J?ai vécu 15 ans à faire autre chose que ce que j?étais fait pour. J?ai travaillé dans la publicité. C?est un monde dérisoire. Je fais beaucoup de dessins sur le monde du travail. Souvent, on me demande comment je comprends aussi bien l?univers du travail. Mais il est partout pareil. Quel que soit le commerce ou l?industrie, les rapports restent les mêmes. Une hiérarchie, une codification qui restent les mêmes. La hiérarchie dans le monde du travail me fait beaucoup rire.

● <B>Les dessinateurs d?humour s?inscrivent dans le monde de l?humour contemporain et pourtant ils échappent complètement à la vulgarité en cours chez les humoristes de scène, les "stands ups" pour qui s?attaquer au physique du président de la République ou parler de c... sont les grands ressorts du rire. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi ?</B>

Indéniablement, je pense que l?on peut faire rire sans aucune vulgarité. Je vais plus loin dans la définition de la vulgarité. Je déteste le jeu de mots par exemple. Cela me sort par les trous de nez. Quand on voit les humoristes de scène, ils ne font que ça. Et je suis absolument navré de voir ça. Je suis très Anglo-Saxon de ce côté. Je pense que le jeu de mots, c?est le degré zéro du rire. La dernière marche, le début du sous-sol.

● <B>Raymond Devos, par exemple et sa jonglerie des mots vous laisse froid ?</B>

Pas du tout. Là vous prenez une exception. Devos c?est une exception culturelle. J?ai vu ses spectacles et j?ai eu la chance de le rencontrer ? nous sommes chez le même éditeur. Devos a réussi à faire quelque chose d?extraordinaire. Il part du jeu de mots pour emmener les gens vers l?absurde. Il ne fait pas des jeux de mots pour en faire. Les Français n?ont pas la culture de l?absurde. Lui a créé un pont avec le jeu de mots qui emmène vers un autre univers. La finalité de Devos, c?était l?absurde, pas le jeu de mots. Même si ses jeux de mots avaient une poésie.

● <B>Avec quels yeux lisez-vous «Astérix» vous qui avez une aversion pour le jeu de mots ?</B>

Le jeu de mots ne fait pas rire. Mais dans Astérix, il y d?autres choses aussi. Les dessins, le caractère de ces Gaulois. Mais c?est vrai qu?il y a cette culture du jeu de mots qui me fatigue un peu. Ce que j?aime pardessus tout c?est l?absurde. Or, le jeu de mots est tout, sauf cela. Ce que j?aime, c?est partir dans un autre univers que le nôtre. Et qui nous permet de comprendre le notre aussi. Un effet miroir. Pour en revenir à votre question de tout à l?heure, je crois que le rire n?est pas automatiquement lié à la provocation, à la surenchère. On peut rire tout simplement d?une idée, d?une situation.

● <B>Qu?est-ce qui cause, selon vous, ce dérapage systématique vers la vulgarité ?</B>

J?ai la chance de connaître un de ces humoristes dont nous parlons. Et j?ai discuté de son métier longuement avec lui. Ils ont une salle à faire rire. Un spectacle réussi, c?est un spectacle qui crée l?adhésion d?un groupe de gens. Alors ils sont obligés de mettre un peu d?huile dans les rouages quelquefois? Et ça ne marche pas tous les soirs. Mon ami, dont c?est le métier, me dit qu?il y a des salles catastrophiques, on le sent dès le premier sketch. Le dessin d?humour n?a pas toutes ces contraintes. Nous n?avons pas de public. Pas d?interaction. Nous sommes comme des écrivains qui écrivons dans le silence. J?ai le luxe de me dire : je dessine ce que je veux et chacun le prend comme il veut.

● <B>Et si c?était tout simplement notre siècle qui est devenu celui de la vulgarité et qui a donc ses représentants comme les humoristes dont nous parlons ?</B>

Bien sûr. On peut toujours servir la soupe. C?est-à-dire donner aux gens ce qu?on croit qu?ils méritent, ou ce qu?on imagine qu?ils veulent. C?est un nivellement par le bas. Notre système, malheureusement est comme ça. Cela devient du pur marketing. La vulgarité, je la trouve plus dans les journaux people que dans l?humour.

● <B>Tout le monde trouve que c?est vulgaire, mais les tirages de ces journaux battent tous les records? Quelqu?un ment, non ?</B>

Chacun se renvoie la balle. Mais adapter une offre artistique à la demande me paraît, de toutes les manières, une mauvaise démarche. On ne crée pas pour quelque chose. On crée parce qu?on a besoin de créer. Un artiste n?est pas là pour satisfaire des besoins qui auraient été déterminés par des entreprises de sondage ou de marketing. Tous les grands succès sont des choses qui n?ont jamais été prévus. Et qui sont souvent contre toute logique. Des choses inattendues. Répondre aux attentes du public est une attitude de businessman, pas d?un artiste. C?est ce que j?appelle servir la soupe. J?ai eu une discussion qui a tourné très mal avec un grand journal parisien avec lequel je n?ai jamais travaillé. On m?a demandé des dessins pour les voir et un rédacteur en chef m?a appelé pour me dire : vos dessins sont très drôles. C?est génial. On a vraiment beaucoup ri à la rédaction. Mais nos lecteurs ne vont pas comprendre. Ils sont bas de gamme. Cela m?a scandalisé. Que l?on puisse avoir une idée aussi basse de celui qui achète votre journal.

<I>«On ne crée pas pour quelque chose. On crée parce qu?on a besoin de créer. Un artiste n?est pas là pour satisfaire des besoins qui auraient été déterminés par des entreprises de sondage ou de marketing.»</I>

● <B>Cette manière de se prendre pour le nombril du monde, c?est une attitude que l?on trouve souvent dans le milieu de la presse, non ?</B>

Pas tout le monde heureusement. Ceux qui sont comme cela font des journaux, des radios, des télés de merde. Et puis il y a ceux qui prennent leurs lecteurs pour des gens intelligents en leur offrant des choses qui les élèvent. Mais il y a aussi cette vision qui consiste à prendre des gens d?emblée pour des crétins.

● <B>Les grands acteurs comiques rêvent tous souvent de jouer un rôle dramatique à un moment de leur carrière comme pour prouver on ne sait quoi. Ce phénomène vous touche-t-il ? Avez-vous rêvé de construire une oeuvre dramatique ?</B>

(Long silence) Probablement oui. Elle est étrange votre question, elle me plaît bien. Elle m?oblige à regarder certaines choses. Faire rire est vraiment quelque chose de très compliqué. Et les gens qui y arrivent, ce sont des saltimbanques, des gens de cirque. On ne doit jamais voir l?effort. On doit croire que c?est facile. On ne doit pas sentir les centaines d?heures de travail. Pour le rire, c?est la même chose. Plus ils sont au sommet de leur art, plus on croit que c?est facile. Justement parce qu?ils ont sublimé tout. Et souvent, en plus, les comédiens comiques sont époustouflants quand ils jouent des rôles dramatiques. Je pense à Bourvil dans Le Cercle Rouge de Jean Pierre Melville, c?est lui qui porte le film. Regardez Michel Serrault sur la fin de sa vie.

● <B>C?est un travail sérieux que de faire rire?</B>

Oui, il faut être vigilant à tout. C?est de la mécanique de haute précision.

● <B>Votre travail de dessinateur se situe hors de l?actualité immédiate, mais en même temps, elle est aussi au coeur de votre travail si l?on en juge par les thèmes que vous abordez.</B>

Je ne suis pas dans l?immédiat, mais j?essaie de dégager de cette actualité ce que j?appelle les tendances lourdes. Distiller les événements et essayer de les mettre en perspective. Le dessin d?humour a cette fonction-là. Les technologies nouvelles sont par exemple une tendance lourde de nos sociétés. Le look par exemple est devenu une tendance. Au milieu de la guerre au Moyen-Orient, de la famine, on vous parle du dernier défilé de Christian Lacroix. On achète des services internet, des forfaits téléphoniques qui ne marchent jamais, mais ce n?est pas grave, on l?a? Et on accepte.

● <B>Il y a des choses qui vous inquiètent dans nos sociétés actuellement ?</B>

Oui, mais je ne suis pas un catastrophiste. Toutes les choses finissent par trouver leur équilibre. Je suis bien sûr inquiet de voir ce qui se passe avec le climat de la planète. Mais on oublie une chose : à l?échelle de la planète et du temps, c?est rien du tout. Mais ce n?est pas une raison pour continuer. Pendant la période du Moyen Age français, une période très longue, il y a eu des problèmes climatiques terribles, l?Atlantique a gelé, il y avait des fraises en décembre sur La Loire. Il existe des notes de chroniqueurs. Tout ça sur quelques siècles. Nous avons une durée de vie de moustique et c?est pour cela que nous trouvons cela catastrophique. A l?échelle géologique, c?est différent.

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