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Une histoire, un devenir

11 mars 2008, 20:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

L?histoire s?écrit au présent. Elle se raconte dans une dynamique de mouvement. Quarante ans, c?est l?âge de la renaissance à une deuxième vie. Une renaissance d?autant plus d?actualité que le pays est englué dans les méandres d?une impitoyable mondialisation.

C?est quatre décennies d?indépendance. Mais auparavant, il y avait une histoire de revendication et de luttes. Pour toujours faite de guerres et de sang. Mais une lutte pour sortir de la décolonisation. C?est la distinction que fait l?historien Satyendra Peerthum. «Je voudrais aujourd?hui introduire le concept des faits historiquement significatifs. A ce titre, je parlerai davantage de décolonisation plutôt que de libération lorsqu?on évoque la période précédant l?indépendance», explique, à cet effet, l?historien. Pour lui, s?il faut se réjouir qu?il n?y ait pas eu de conflits armés menant en tant que tels à l?indépendance, il faut aussi pouvoir reconnaître que cela aboutit au fait que le 12 mars 1968 pourrait ne pas être considéré par certains comme le moment d?un acte fondateur de la nation.

Cette lecture participe d?une certaine conception de l?histoire. On a toujours tendance après des décennies d?indépendance à glorifier les faits, voire les hommes. On a encore une plus grande propension à occulter tout ce qui ne traduit aucunement un quelconque esprit d?héroïsme. Les nations ont besoin de héros. Mais on ne peut tout de même pas en fabriquer en sachant que cela va pervertir l?histoire.

L?histoire mauricienne, elle, s?abreuve des efforts et des convictions de femmes et d?hommes qui ont su rechercher le consensus, qui ont refusé d?antagoniser leurs rapports avec les Britanniques et qui ont su prendre en marche le train de l?indépendance programmée par les colons. Il importe donc de mettre les choses en perspective. «Durant les années 1950, on constate que le continent africain est en feu. A Maurice, on relève que le chemin qui mène à l?indépendance n?est pas fondé sur un mouvement anticolonialiste mais davantage sur un mouvement de décolonisation. On pourrait nous critiquer. Mais il faut rétablir les faits. C?est notre honnêteté par rapport à notre histoire qui détermine notre présent et notre avenir. Il faut admettre qu?il y a eu une oligarchie qui, jusqu?en 1948, détenait la totalité des pouvoirs politiques, placés sous administration britannique. Par la suite, une nouvelle bourgeoisie tentera de prendre sa place ou du moins de partager un peu de son pouvoir. C?était des gens qui parlaient avec l?accent de la Tamise. On disait d?eux qu?ils étaient très british. C?est aussi pour cela que nous n?avons pas vécu l?indépendance comme une déchirure», souligne Satyendra Peerthum.

«Il faut se réjouir du parcours réalisé»

Il ne sert à rien d?être des révisionnistes. Mais il importe de rappeler que pour bon nombre de Mauriciens, le passage au statut de République n?a souvent été perçu que comme un moyen pour changer le gouverneur général en président de la République. Ce sont de telles représentations qui dérèglent le rapport des Mauriciens à l?Histoire.

Aujourd?hui, il reste des questions cardinales qu?on s?obstine à ne pas aborder. La nette tendance à la présidentialisation de la fonction de Premier ministre et un nécessaire rééquilibrage des pouvoirs entre le président de la République et le Premier ministre est l?un des enjeux qui mérite d?être abordé. On peut, de la même manière, se réjouir de la séparation des pouvoirs entre le législatif, le judiciaire et l?exécutif. Mais n?est-il pas aussi temps de penser à la séparation entre le pouvoir politique, qui est soumis aux aléas des consultations et humeurs électorales, et la présidence de la République qui assure la permanence de l?Etat ? C?est en cela aussi que se pose la question de savoir s?il ne faudrait pas passer à une Ile République. Dans le même ordre d?idées, la réforme du système électoral bute sur des résistances d?une autre époque. Le scrutin uninominal à un tour n?a-t-il pas fait son temps ? La modernisation de la société politique ne passe-t-elle pas par le financement des partis ? On continue, par contre, à assister à un leurre sur ce dossier des dépenses électorales avec des comptes de campagne truqués avec des financements parallèles inévitables. Les partis sont des émanations de la société civile. A ce titre, celle-ci a une responsabilité à son égard. N?est-ce pas ce même sens de responsabilité qui appelle à l?introduction de la pratique référendaire ! Ce sont autant de facteurs qui expliquent la crise de confiance du citoyen à l?égard du politique, des institutions de l?Etat et de la République.

Nous célébrons donc le 40e anniversaire de l?indépendance et le 16e de la République. «Notre pays, notre fierté», dit le slogan officiel. Certes. Mais le patriotisme aujourd?hui est un concept qui résiste difficilement aux vents venus du grand large. Ne parlons même pas du nationalisme.

Il faut se réjouir du parcours réalisé. De la constance dans le respect des équilibres démocratiques. De l?engagement citoyen, politique et social pour que le destin de la nation soit dans un rapport d?adéquation avec les aspirations d?un peuple. Nous avons des raisons d?être fiers de cette île. Nous en aurons davantage lorsque nous assumerons nos 40 ans sans les lieux communs et les fantasmes identitaires qui consacrent une forme d?infantilisation.

■ L?indépendance. Le 12 mars 1968 marque le début de l?histoire contemporaine de l?île Maurice. C?est tout un système politique ? dans son acception première, l?organisation des affaires de l?Etat? qui a dû être mis sur pied. La Constitution en est la pierre angulaire. L?ancienne puissance coloniale a participé à l?élaboration de la Constitution. Il ne faut pas perdre de vue que ce texte fondateur a été construit pour l?île Maurice proche de la déroute d?après de nombreux observateurs pour le moins pessimistes.

L?historien Jocelyn Chan Low rappelle que «La Constitution de 1968 a été établie dans un contexte d?insécurité démographique, alimentaire, économique et social de fragmentation. Cela s?est traduit dans la Constitution par l?adoption, malgré la réticence des Britanniques eux-mêmes, du «Best Loser System» visant à garantir la place des minorités dans la logique des droits humains.» Par ailleurs, pour assurer une totale indépendance des forces de l?ordre face au politique, il a été décidé que le commissaire de police ne devait pas être sous le contrôle du Premier ministre. Bien qu?il s?agisse d?un poste constitutionnel lui conférant une indépendance totale, le commissaire de police doit néanmoins rendre des comptes au chef du gouvernement.

Dès le départ, nous apprend Jocelyn Chan Low, «le ?Best Loser System? ne devait être que temporaire et donc disparaître de lui-même». Cependant, force est de constater qu?il s?est induré dans la culture politique mauricienne. L?institutionnalisation de ce système de représentation des minorités a favorisé le concept de communautés tant sur le plan politique que sur les plans économique et social.

Un détour par la période de l?indépendance permet déjà de comprendre des éléments de la construction du politique à Maurice. La première Constitution a porté en elle les germes de revendications divisionnistes. «Les Mauriciens avaient à apprendre à vivre ensemble» et donc à se défaire du «Best Loser System» entre autres.

En 1992, l?avènement de la République s?est fait dans un contexte d?alliance électorale, notamment pour résoudre un problème de partage du pouvoir entre deux partis selon Jocelyn Chan Low. Dès l?indépendance, «la République était dans le programme des partis politiques». Passer d?une colonie britannique à une République souveraine totalement indépendante. Mais à l?évidence, «on ne pouvait pas couper trop brutalement le cordon ombilical avec Londres», note l?historien. Poursuivant, il estime qu?«il n?y a pas eu assez de réflexion» sur les tenants et aboutissants du passage à la République.

Pour Sanjeev Radhay, de la Convention pour une Ile République de Maurice (C2RM, groupe de réflexion d?étudiants établis en Europe), «la première République est toujours basée sur une Constitution rédigée essentiellement par les Britanniques [?] Quarante ans après l?indépendance de l?île, les institutions se font vieilles et surtout de plus en plus inadaptées au contexte local, ce qui explique la difficulté pour le pays de résoudre des problèmes récurrents depuis 1968».

Le régime parlementaire reconnaissant pour chef de l?Etat la Reine d?Angleterre représentée par le gouverneur général a été délaissé au profit d?une République avec à sa tête un président désigné par le Parlement. Le chef de l?Etat, le président de la République ? Commander in Chief ? a des pouvoirs relativement limités ? nomination des membres de certaines commissions d?Etat, telle que la «Public Service Commission». L?exécutif reste bien entre les mains du chef du gouvernement, le Premier ministre.

La République a-t-elle été une bonne option dans l?histoire politique de Maurice ? Clairement, le passage à la République marque un pas supplémentaire dans l?histoire de l?île Maurice indépendante. Pour Jocelyn Chan Low, «il y a une tendance trop forte à se calquer sur les modèles européens». Cette posture eurocentrée est, selon l?historien, préjudiciable à l?avènement d?une République typiquement mauricienne. Il s?agit de tenir compte des courants et pensées politiques autres dont l?influence se fait sentir à Maurice. Le cas de l?Inde est à ce titre intéressant. La République mauricienne doit mettre au centre de ses préoccupations et donc de son système «la diversité en créant des ponts, des passerelles qui éviteraient le cloisonnement». «La société mauricienne a besoin d?une nouvelle Constitution pour trouver son équilibre dans un contexte multiethnique, où la recherche perpétuelle de la notion d?identité est en permanence court-circuitée par des poussées communautaristes, fragilisant ainsi le concept de nation mauricienne indivisible», selon le groupe C2RM.

Une révision de la Constitution entraînerait l?émergence d?une seconde République. Mais avant d?envisager une deuxième République, Jocelyn Chan Low est d?avis qu?il «est nécessaire de s?intéresser d?abord aux enjeux du présent : la lutte contre la pauvreté et l?exclusion, la réduction des inégalités». Il insiste surtout sur «le problème central qu?est le repli identitaire». Contrairement à ce que l?on serait tenté de croire, ce repli et le recours à l?ancestralité ? et l?instrumentalisation de l?Histoire ? ne sont pas uniquement le fait de la mondialisation. «Les revendications sont le fruit d?un partage inégal du gâteau national.» Une seconde République n?est donc envisageable qu?une fois les problèmes du présent résolus.

L?égalité sociale et la gestion de la diversité sont deux thématiques fortes auxquelles la République actuelle doit trouver des réponses qui ne prennent pas racine dans l?histoire du pays ou l?ancestralité de la population. Jocelyn Chan Low a «l?intime conviction qu?il existe une identité mauricienne faite de 300 ans de vivre-ensemble, on ne peut pas annexer la culture et l?identité aux enjeux économiques et sociaux actuels».

QUESTIONS A? IVAN COLLENDAVELLOO

Le régime républicain actuel est souvent décrié. Peut-on parler d?une Ile République ?

L?expression de l?Ile République est probablement un cliché journalistique dont il faut sérieusement se méfier pour éviter tout dérapage. Une réforme constitutionnelle doit être envisagée, pas parce qu?on a 40 ans mais parce qu?il faut continuellement se remettre en question. Je ne suis pas d?accord avec le style gadget qui préconise la disparition des communautés. Je crois qu?il faut se pencher avec minutie sur notre système électoral au lieu de «causer en l?air en l?air». Les petites formules ne servent pas la cause de la liberté. Adressons-nous donc au problème de la représentation du peuple mauricien. Deuxièmement, n?oublions pas que notre Constitution a fait ses preuves. La clé de voûte du système, c?est l?indépendance du judiciaire.

Il n?empêche qu?un équilibrage des pouvoirs du Premier ministre et du président de la République est un dossier qu?il faut ouvrir?

Il est certes vrai que c?est dangereux qu?un seul homme ait autant de pouvoirs. Mais il est également dangereux d?aboutir à des équilibres qui causent des blocages. C?est entre ces deux extrêmes qu?il faut trouver des solutions. L?avènement de la République a permis d?enlever des pouvoirs excessifs au Premier ministre. Cependant, il ne faudrait pas s?aventurer plus loin sans une réflexion approfondie.

De réflexions, il y en a eu sur la réforme du système électoral. Pourtant, les choses n?avancent pas !

Il y a eu la Commission Sachs et le Comité d?élite du Parlement. Le MMM et le PTr ont manifesté leur accord sur les réformes préconisées dans les deux rapports. Mais le MSM considère dangereux de changer le système actuel. Or, une réforme électorale ne peut être imposée. Au Lesotho, des experts ont mis tout le monde autour d?une table afin de trouver un consensus. Je ne vois pas pourquoi un tel exercice ne peut avoir lieu à Maurice. La question du mode de scrutin devrait être le plus grand thème de ces 40 ans de l?indépendance. Aujourd?hui, je crois que les Mauriciens sont prêts pour la proportionnelle, a fortiori lorsque c?est une proportionnelle ajustée.

De la même manière, on occulte tout débat sur le référendum?

Nous n?avons pas une culture référendaire. Le danger du référendum demeure la complexité de la décision. Les Anglais s?y sont essayés ainsi que les Français chez qui c?est un phénomène bien ancré. Mais le problème, c?est que le référendum tourne vite au règlement de comptes politique comme on l?a vu avec le dernier référendum français sur l?Europe. Je ne crois pas que les Mauriciens aient cette culture référendaire.

Enfin la question du financement des partis semble, elle aussi, vouée à n?être qu?un v?u pieux !

Ce dossier passe par le financement public, les subventions de l?Etat. Sans cela, on ne peut pas mettre de l?ordre. S?il n?y pas de consensus, cessons d?en parler. S?il y en a, avançons !

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