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Une presse sans Gutenberg ?

9 mars 2008, 20:00

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Une presse sans Gutenberg ?

Cet essai découle de l?expérience de Jean-François Fogel, journaliste et écrivain, et de Bruno Patino, vice-président du directoire du groupe Le Monde. Chargés au début de l?été 2000 de participer à la création de l?audience et de la rentabilité du site Internet fondé par le quotidien Le Monde, ils étudient depuis le développement du journalisme en ligne.

Au début du XXIe siècle, écrivent les auteurs, c?est à l?aune du terrorisme que se mesure un impact médiatique. La destruction des Twin Towers, le 11 septembre 2001, n?a pas illustré la puissance d?Internet, car beaucoup de sites sont peu fréquentés alors que les journaux et la presse audiovisuelle atteignent des sommets d?audience. Cependant, la plupart des sites battent leur record d?audience lors des attentats de Madrid, le 11 mars 2004. Outre la fluidité du trafic, le contenu du média ne se limite plus aux textes et photos, mais s?étend aux cartes, graphiques, forums et chats. Mais Internet prend toute sa dimension avec les attentats londoniens, le 7 juillet 2005, lorsque le réseau achemine un contenu diversifié tout au long de la journée. Ainsi, le site du Guardian accueille 1,3 million de visiteurs, dont plus d?un demi-million, langue oblige, des Etats-Unis.

Mais le média va étendre le périmètre du public et les limites de son réseau . D?abord la frontière entre les journalistes et leur audience disparaît. JFF et BP rapportent ces propos de Helen Boaden, directrice de l?information à la BBC : «Quelques minutes après la première explosion, nous avions reçu les premières images du public. En moins d?une heure, nous en avions cinquante.» L?expression spontanée est aussi forte qu?une marée : en vingt-quatre heures, 20 000 e-mails, plus de 1 000 photos et 20 vidéos utilisables. Une seconde frontière, entre Internet et les médias, s?efface. Non seulement les chaînes de télévision de la BBC, ITV et Skynews ainsi que les quotidiens The Daily Mail et The Guardian puisent dans Internet des témoignages en vue de la préparation des informations, mais les uns diffusent des vidéos alors que les autres publient, en première page, des photos prises sur le réseau.

La création d?Internet, rappellent les auteurs, complète d?une troisième démarche celles de la presse qui rapporte l?activité des élites, puis l?accompagne d?un suivi de la vie sociale, du progrès des savoirs et de la chronique des faits divers : «Rendre compte d?une société de l?information qui explose sur le réseau mondial et ne se confond pas avec les élites ou avec la société tout court. Il s?agit d?une dimension si neuve du journalisme ? informer sur l?information ? quelle passe souvent inaperçue. Mais elle a façonné les sites d?information dès leur création survenue pour l?essentiel en 1996 et 1997.»

Les auteurs citent Pablo Boczowski, professeur en organisation au MIT, qui fait une distinction intéressante : «Un journal est bâti autour d?un groupe de professionnels de la presse qui recueillent des informations hors de la rédaction, dans la société, pour les mettre en forme et les publier. En revanche, une rédaction en ligne vit de façon constante comme un producteur d?informations dans un environnement où la production de nouvelles est l?affaire d?une multiplicité d?autres groupes qui appartiennent ou non à la presse.»

Les auteurs évoquent même une révolution réalisée par Internet. En effet, tous les sites classent des informations selon leurs thématiques et leurs types de traitement journalistique (portfolios d?images, vidéos, chats, blogs, etc). Ainsi, un ensemble de photos sur la situation alimentaire au Soudan figure aussi bien sous la rubrique «International» que sous celle de «Portfolio» : «Le résultat obtenu est donc d?une indétermination sans précédent dans l?histoire de la presse. Historiquement, tout média a eu parmi ses missions d?offrir une représentation du monde. Cette tâche est si essentielle que le classement des informations dans les quotidiens est un des symptômes de l?idiosyncrasie d?une société et de son organisation politique. Sans les rendre apparents, les radios et les télévisions s?appuient sur ces classements de la presse écrite pour dérouler leurs sujets à la manière d?un tapis. C?est donc bien une révolution copernicienne que réalise Internet en entraînant l?audience dans des sommaires multiples et fragmentés. Chaque jour, les sites d?information disent par l?affichage de leur contenu qu?il existe plusieurs manières de voir le monde et que le désordre voire la contradiction ont une place à part entière dans sa représentation.»

Les auteurs ne manquent pas de souligner certains effet pervers en observant, par exemple, que les internautes s?habituent à une hiérarchisation de l?information sous forme de classements : contenu le plus récemment en ligne, le plus consulté, le plus recommandé par l?audience, le plus renvoyé par e-mail, etc. «Ces listes gérées par un ordinateur instaurent un journalisme de palmarès. Elle sont en empathie avec une évolution où l?encre fluorescente du surligneur passée sur un texte remplace les notes de synthèse. La formulation de l?essentiel s?efface devant la distinction du meilleur.»

Si Internet a bouleversé le journalisme, quelle est ?évolution future du journal imprimé ? Philip Meyer, auteur de Vanishing Newspaper, constate une baisse annuelle de 5 % des ventes des journaux aux Etats-Unis ? elle est de 3 % en Europe ? et annonce la fin des quotidiens imprimés en 2040 ! Le rapport du Commissariat au plan, publié en France en 2005, prévoit la fin de la presse payante bien plus tôt ! Un film d?animation, Epic 2014, le musée de l?histoire des médias, raconte comment les acteurs numériques supplantent les médias traditionnels dans l?exercice du pouvoir d?informer. Que pensent Jean-François Fogel et Bruno Patino de ces prévisions crépusculaires ? C?est ce que nous examinerons dans la prochaine chronique.

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