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Dev Virahsawmy : «La littérature m?a ouvert les yeux»

10 mars 2008, 00:00

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Dev Virahsawmy : «La littérature m?a ouvert les yeux»

Un demi-siècle d?écriture. Est-ce l?occasion d?une relecture de vos ?uvres ?

Ceux qui auront la chance d?avoir toutes mes ?uvres? Puisque que c?est la veille de mes 66 ans (NdlR : Dev Virahsawmy les aura le 16 mars), je vais dire les choses ouvertement?Comment peut-on être un disciple de Jésus et permettre qu?on détruise la planète ?

Vous êtes croyant ?

Je suis devenu croyant. Mon Dieu s?appelle Jésus.

Il est là présent dans ce que vous écrivez ?

Il est toujours-là. Il est même présent dans la première grande ?uvre que j?ai écrite : Li. Li c?est Jésus, il meurt en prison. On a cru que c?était de moi que je parlais, mais non. C?est le symbole de lutte pour la liberté. Il a toujours été présent dans ma vie. Même à l?époque où je croyais que j?étais athée. Quand j?ai écrit Li, j?étais athée, mais Il était présent.

Croire donne-t-elle de l?épaisseur à une ?uvre ?

La littérature m?a ouvert les yeux. Par exemple, dans une certaine lecture de l?Etranger de Camus, Murso est un nouveau Christ.

N?est-ce pas là tomber dans un autre «extrême», celui des «certaines lectures» ?

On voit très souvent des Christs au féminin. Même ceux qui ne croient pas ne réalisent pas qu?ils ont été influencés par cette image forte qu?est Jésus. Il y a des Christ noir, ce qui est le cas dans nombre d??uvres africaines. Dans Le roi Lear, Cordelia, c?est le Christ au féminin. Le Christ est un symbole, c?est pas juste un personnage. Ceux qui auront la chance d?avoir mes ?uvres complètes verront combien présent Jésus est.

Dev Virahsawmy mystique ou est-ce une autre étiquette dont vous n?avez que faire ?

Je ne crois pas que je sois mystique. Je suis plutôt ouvert aux nouvelles idées. Et attiré par un Dieu symbole d?amour et de liberté. Ce qui m?intéresse c?est son combat contre les faiblesses de sa société et contre l?empire romain. Pour utiliser un terme un peu galvaudé, c?est une lutte anti-impérialiste (Il sort un livre de Terry Eagleton, universitaire britannique catholique marxiste).

Ceux qui l?attaquent disent que c?est un «armchair revolutionnary». Il a donné une nouvelle lecture de l?Evangile. Cela va influencer mes écrits. Pardon. Requiem est influencé par cela. C?est un «afropera» comme dit mon ami Eric Triton. Eh enn zoli term selman sa afropera, sa boug la ena enn manyer zoue avek langaz.

Vous en êtes où ?

Le texte est prêt. Alex Macca s?occupe de regrouper les musiciens, de la mise en scène. Mon travail, l?écriture est terminé.

Vous serez impliqué dans la mise en scène ?

Je ne suis pas compétent pour cela.

Vous avez une préférence de metteur en scène ?

Je préfère qu?Alex Macca décide?

Quand vos pièces ont été mises sen scène, vous avez accordé pareille liberté aux metteurs en scène. A raison ?

La mise en scène est une recréation. Mais il y a eu des dérapages.

Exemple ?

Une pièce clairement satirique qui est présentée au public comme une farce. C?était Galileo Gonaz. Cette mise en scène a créé un froid entre Rajoo Ramana et moi. On a pu se voir récemment et le problème est réglé.

Vous retravailleriez ensemble ?

Je lui ai donné une autre pièce, Sir Toby. Rajoo n?est pas à Maurice en ce moment. A son retour, il a l?intention de monter Sir Toby.

Qu?est-ce que c?est ?

Ah, féministe. Li apel Sir Toby, mais le personnage central s?appelle Béatrice Shakti. Béatrice pour la bien aimée de Dante. Shakti est l?équivalent féminin d?un dieu.

Avez-vous cherché à choquer pendant ces 50 ans ? A commencer par le choix de s?exprimer en créole.

J?ai besoin de dire aux gens que je vois la réalité différemment. Je crois dans le métissage biologique, culturel. Ma vision du monde est métissé. Mon choix linguistique est métissé. Mon espérance est métissée. J?ai écris pour choquer le poème Metis, me mo fier mo enn metis. J?y raconte un peu ma vie. C?est pour dire qui je suis. Comment je me sens. La pureté raciale ou culturelle est un mensonge monumental.

«J?ai dû faire une grève de la faim pour avoir du papier des crayons... Les choses sérieuses ont commencé en prison avec une pièce qui s?appelle «Li». On a cru que je parlais de moi.»

Pareil pour le combat de la langue ?

J?ai la satisfaction de pouvoir dire que les choses ont avancé. Il y a l?expérience de Prevokbek. Auparavant il y a eu la prise d?assaut du théâtre par la langue créole. La grande révolution théâtrale que Maurice a connue à travers Zozef ek so plato larkansyel, Li, Zeneral Makbef, Tras d?Henri Favory. Il y a eu une révolution culturelle, notamment quand je regarde les chansons engagées des années 70. Aujourd?hui il y a aussi un grand mouvement qui se dessine. La langue créole a trois fonctions : c?est la langue ancestrale des afro créoles. Dans ce pays, toutes les langues ancestrales sont reconnues mais pas le créole. La langue créole c?est langue maternelle de plus de 80 % de la pop. Pour ceux qui ne pratiquent pas comme langue première mais langue seconde, utilisée par 100 % de la population. Troisième fonction c?est quelle est langue nationale de facto. Voilà une langue qui a trois fonctions qui n?est pas reconnue, mais les choses ont commencé à changer.

Vous sympathisez avec la cause de la Fédération créole mauricien (FCM)?

Oui. J?ai eu une très longue conversation avec Jocelyn Grégoire en qui je vois une personne qui a une mission extraordinaire.

Vous êtes d?accord avec l?idée de quota de 35 % d?emplois de fonctionnaires alloués à une catégorie de citoyens ?

Pour les fonctionnaires c?est un détail. Il faut qu?on m?explique 35 % pourquoi. Parce que les euro-créoles vont sauter sur l?occasion et les afro créoles resteront «deryer midi». Là j?ai des réserves. Mais que l?on pratique le positive discrimination, en faveur des afro créoles, là je suis pour. Et puis, comme me le disais un ami, c?est pas FCM, mais FKM

J?ai vu là une mission très noble. Nous sommes tombé d?accord : où Jocelyn Grégoire croit que je peux l?aider, je le ferais.

C?est une nouvelle phase d?engagement. La littérature c?est le prolongement du combat politique chez vous ?

J?ai fait de la politique active, mais après j?ai manqué de patience. C?est comme écrire un poème et pour trouver le titre, il faut passer devant un comité central. Cela prend du temps. Je n?ai pas la patience pour cela.

Comment avez-vous articulé cette production littéraire sur le CD? Par périodes ?

Les périodes c?est la vision du critique, pas du créateur. Je fonctionne par rapport à une idée, une inspiration. Je suis impressionné par ce qui se passe autour de moi, par mes contacts.

Au fait, comment êtes-vous tombé dans le « polank » ?

Tout commence vers 14 ? 15 ans. J?ai fait la connaissance de Madeleine Ly Tio Fane qui a donné une certaine orientation à ma vie. Elle est toujours vivante. Elle me donnait des leçons particulières. Elle m?a initié à la littérature : Macbeth, Chaucer, Dickens. A travers la littérature, elle m?a fait comprendre un concept qui a changé ma vie : le féminisme. Je parle des années 50. Elle m?a fait comprendre que Lady Macbeth n?était pas une sorcière, mais une femme qui s?est sacrifiée pour que son mari devienne roi. Elle n?a pas fait que cela. Elle m?a aussi fait comprendre la peinture moderne, le jazz. Soudain j?ai découvert qu?il y avait une nouvelle façon de voir les choses, qu?on pouvait regarder la réalité d?une autre façon et ainsi la recréer. Ma mère génétique a été ma mère linguistique, elle m?a donné l?amour pour la langue créole. Madeline Ly Tio Fane a été ma mère spirituelle et intellectuelle.

Pratiquement 50 ans plus tard, vous avez quel regard ? Celui de l?homme qui a eu raison ?

Idéaliste que j?ai toujours été?

Vous l?êtes toujours malgré ou à cause de tout ce qui s?est passé ?

C?est peut-être parce que je suis idéaliste que j?arrive à garder une certaine sérénité et aussi à continuer le combat parce qu?on ne peut pas écrire des poèmes, des pièces de théâtre, des chansons si on n?a pas la certitude que demain sera définitivement meilleur. Quand je reviens au pays et que j?entre dans la pratique, j?ai eu en face de moi beaucoup de résistance et beaucoup de méchanceté.

Jusqu?à quel point ?

C?est surtout des insultes, il y avait ceux qui me traitaient d?ennemi public numéro. Dans ma rue, on ricanait quand je passais. On me prenait pour un fou. Il a fallu combattre. Il a fallu persévérer.

Et le découragement ?

D?autre part il y avait des gens qui me respectaient non pas parce qu?ils étaient d?accord avec moi mais parce qu?ils sentaient qu?il y avait dans tout cela un courage et une détermination que rien ne pouvait arrêter.

Qui ?

Comme le Dr Philippe Forget, qui lui m?a soutenu dès le départ. Qui ne m?a jamais laissé tomber dans ce domaine. Il aurait pu ne pas être d?accord avec les autres choses que je fais, mais au niveau de mon travail sur la langue il m?a soutenu. Il m?a ouvert les colonnes de son journal, il m?a laissé parler. Il est devenu un convaincu. Il a même dit que j?avais raison. Ce travail a duré des années. Entre-temps j?ai essayé de faire avancer les choses en utilisant divers moyens. A un certain moment c?était la politique et très vite il y a eu le désenchantement. J?ai toujours cru que pour faire avancer les choses, il fallait investir dans la création littéraire, qu?une langue se développe pas seulement par l?usage, mais à travers la création littéraire. J?ai toujours cru que les écrivains avaient un rôle extraordinaire à jouer, mais comme j?étais très actif en politique j?avais très peu de temps. Quand le gouvernement des années 70 me met en prison, on me privait de ma liberté, on me privait de ma vie de famille, de mon militantisme mais j?avais le temps pour écrire. Au départ, j?ai dû faire une grève de la faim pour avoir du papier et des crayons. Ce que j?ai fait. Auparavant j?ai écrit des petites choses mais les choses sérieuses ont commencé en prison. Une pièce de théâtre qui s?appelle Li. Un recueil de poèmes qui s?appelle Disik sale et un long poème féministe Lafime dan lizie. A partir de ce moment, je savais que le besoin de se dire allait prendre contrôle de tout mon être.

Quelle est votre forme de féminisme ? C?est souvent très cliché. La perception fait de ses défenseurs des femmes hystériques. Des bonnes femmes qui crient.

?Ou des déformations, où on dit fam bizin vot pou fam? La théoricienne qui m?a le plus influencée c?est Germaine Greer et Shulamith Firestone, ainsi que les ?uvres de Bernard Shaw et Jean Paul Sartre. Mon féminisme peut être aujourd?hui défini comme gender equality.

Il est débordant d?amour?

Il y a d?abord dans mes ?uvres mon amour pour Loga.

Vous ne le cachez pas?

Je refuse de le cacher. Elle est tellement importante dans ma vie. Je crois que la femme est l?avenir de l?homme. Dans Dokter Nipat, Daniel Bajonie a écrit en préface, c?est la femme qui est l?empêcheuse de tourner en rond. Il faut qu?il y ait des gens qui continuent à rêver. Un demi-siècle est passé.

Que souhaiteriez-vous qu?on dise de vous ?

Qu?on me traite de fou heureux.

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