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Quel est l?avenir des nations et du nationalisme ?
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Quel est l?avenir des nations et du nationalisme ?
Nations et nationalisme depuis 1780 : Programme, mythe, réalité, Eric Hobsbawm, Editions Gallimard, Traduit de l?anglais par Dominique Peters, 384 pages.
Au début même de Nations et nationalisme depuis 1780, l?historien Eric Hobsbawm (EH) précise que le terme «nationalisme», entendu habituellement comme la conception de la «nation» («nacion», avant 1884 ), est assez récent et qu?il utilise ce terme dans le sens défini par Gellner : «Le nationalisme est essentiellement un principe qui exige que l?unité politique et l?unité nationale se recouvrent.» Il ajoute aussitôt que ce principe implique aussi que le devoir politique des «Ruritaniens» envers l?Etat, qui englobe et représente la «nation ruritanienne», l?emporte sur toutes les autres obligations publiques. Comme les historiens sérieux qui ont étudié le nationalisme, EH ne le considère pas comme une entité sociale fondamentale ou immuable. Il appartient exclusivement à une période particulière, et historiquement récente. EH consacre trois parties de son livre à des périodes précises, à savoir 1870 ? 1918 (La transformation du nationalisme), 1918 ? 1950 (L?apogée du nationalisme) et la fin du 20e siècle caractérisée par le déclin du nationalisme. C?est cette dernière période qui retient l?attention, car le déclin est paradoxal.
En effet, on pourrait croire que les changements survenus en 1989 et depuis dans les anciens régimes communistes de l?Est sont principalement dus à des tensions nationales. Ce n?est pas le cas, affirme EH, puisque ces tensions restèrent efficacement contrôlées, comme en Pologne et en Yougoslavie, par le parti central au pouvoir. Il est plutôt d?avis que ces changements sont surtout dus à la décision prise par le régime soviétique de se réformer et ce faisant de ne plus soutenir ses régimes satellites. «Le nationalisme fut le bénéficiaire de ces changements mais non, si l?on considère les choses sérieusement, un facteur important de leur apparition.» De même, EH rejette la prédiction de certains soviétologues pour maintenir que ce ne sont pas des tensions nationales internes qui sont à l?origine de l?effondrement de l?URSS, mais ses difficultés économiques. Paradoxalement, poursuit-il, les mouvements nationalistes sont plus puissants en Occident, plus précisément chez certains des plus anciens Etats-nations : le Royaume-Uni, l?Espagne, la France.
EH fait une observation intéressante sur les mouvements de libération nationale dans le tiers-monde : «Alors que ces mouvements étaient théoriquement modelés sur le nationalisme de l?Occident, dans la pratique, les Etats qu?ils tentèrent de construire étaient en général à l?opposé des entités ethniquement et linguistiquement homogènes qu?on en vint à considérer comme la forme standard de l?Etat-nation en Occident.» D?où les conflits actuels entre certaines composantes de la population dans les anciennes colonies comme l?Algérie et l?Inde.
L?angoisse et la désorientation, écrit EH, qui se traduisent par une quête d?appartenance, et donc par une politique d?identité, pas forcément d?identité nationale, ne sont pas une force motrice de l?histoire. «On est en présence de symptômes de maladie plutôt que de diagnostics, sans parler même de thérapie. Cela crée néanmoins l?illusion que nations et nationalisme sont des forces montantes irrésistibles prêtes à affronter le troisième millénaire. De plus, la force réelle du nationalisme, quelle qu?elle soit, est obscurcie par une illusion sémantique : tous les Etats sont aujourd?hui officiellement des nations (et membre des Nations unies), même si à l?évidence ils n?en sont pas.»
EH rappelle que la «nation» aujourd?hui est en train de perdre une part importante de ses anciennes fonctions, en particulier celle de constituer une «économie nationale» limitée par le territoire, par rapport à «l?économie mondiale», plus vaste. Depuis les années 60, le rôle des économies nationales est miné par de grandes transformations dans la division internationale du travail, dont les unités de base sont des entreprises multinationales de toutes tailles.
Comment caractériser la période que nous traversons ?: «Une curieuse combinaison de technologie de la fin du XXème siècle, de libre-échange du XIXème siècle et de renaissance de centres interstitiels du type de ceux qui caractérisaient le commerce mondial au Moyen-Age. Les villes-Etats comme Hong Kong et Singapour revivent, les zones industrielles extraterritoriales se multiplient au sein d?Etats-nations théoriquement souverains, et les paradis fiscaux insulaires prospèrent dans des îles dont la seule fonction est, précisément, de soustraire les transactions économiques au contrôle des Etats-nations.» L?idéologie des nations et du nationalisme, précise EH, n?a rien à voir avec tous ces phénomènes. Par ailleurs, EH constate que les anciennes nations sont confrontées, pour les mêmes raisons, à une crise de la conscience nationale. «Cette conscience, telle qu?elle apparut dans l?Europe du XIXème siècle, se situerait dans le quadrilatère formé par les points Peuple-Etat-Nation-Gouvernement. Théoriquement ces quatre éléments étaient identiques et interchangeables. Mais cela n?est plus possible dans les grands Etats-nations historiques ou établis de longue date.» EH cite un sondage d?opinion effectué en République fédérale d?Allemagne en 1972 qui révèle que 34 % des répondants n?avaient aucune idée de la façon de définir ou de décrire la nation, cette grande incertitude provenant de la rupture de l?ancien accord entre peuple, nation et Etat.
Il faudrait lire et relire les dernières lignes de Nations et nationalisme : «Il n?est pas impossible que le nationalisme décline en même temps que l?Etat-nation sans lequel être Anglais ou Irlandais ou juif, ou une combinaison des trois, n?est qu?une façon dont les gens définissent leur identité, parmi beaucoup d?autres qu?ils utilisent selon les circonstances. Il serait absurde de prétendre que ce jour est proche. Cependant, j?espère qu?on peut au moins l?envisager. Après tout le fait même que les historiens commencent enfin à progresser dans l?étude des nations et du nationalisme laisse entendre que, comme souvent, le phénomène a dépassé son zénith.»
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