Publicité

?Mes neuf ans sans Kaya?

23 février 2008, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Elle habite toujours cette petite maison en tôle au fin fond du village de Beaux-Songes. Cette maison où elle avait élu domicile en décembre 1998, quelques mois avant la mort de Joseph Reginald Topize dans une cellule de la prison d?Alcatraz. Bientôt, elle devra laisser ce lieu pour sa nouvelle maison à Bambous. Elle éprouve une certaine tristesse à l?idée de laisser ainsi cette petite case témoin de son histoire, de sa peine durant ces neuf années.

«J?ai connu des hauts et des bas. Cette douleur de se retrouver veuve à 28 ans avec deux enfants de 6 et 8 ans sur les bras.» Des enfants courent dans l?herbe qui leur arrive jusqu?aux genoux. Véronique toujours en habit de femme de ménage nous accueille. On est en avance. En attendant qu?elle se prépare, on se contente de visionner le concert de Stephen Marley dans ce petit salon au décor simpliste mais chaleureux. Empreint de mémoires douces et amères. Des souffrances solitaires d?une mère, tenant dans ses bras des enfants qui ne comprenaient pas pourquoi leur père n?était plus là.

La guitare d?Azaria, le fils de Kaya, est allongée sur une chaise. Le fils veut-il prendre la relève du père ? Lumia, l?autre enfant du seggaeman, toujours en habit de collégienne s?affaire dans la cuisine.

Le bruit de cris d?enfants résonne encore dans la cour. Véronique est prête. Elle s?installe sur une chaise, grille une cigarette? le regard vif avec l?attitude d?une femme décidée. Egrainant les années de sa vie sans Kaya. Retraçant ces neuf ans d?absence d?un père et d?un époux, lui demande un peu effort. « C?est difficile d?être à la fois mère et père. Je suis obligée, bien souvent, de m?occuper que de l?essentiel pour mes enfants sans plus,» relate-t-elle.

Pour ces derniers, c?était douloureux ce manque de père. «Etant petits, à sa mort, ils croyaient qu?il était parti en voyage et qu?il allait revenir.» Un jour, sa fille lui a demandé avec cette innocence dans la voix : «Pourquoi je n?ai pas de père alors que mes amis à l?école en ont ?». Que répondre face à une telle question ? Un ange passe. Dans ce genre de situation, Véronique a choisi d?être franche. De leur dire que papa n?allait jamais retourner. «Cela faisait mal, mais il fallait le dire ainsi,» dit-elle. Il a fallu du temps avant que Lumia et Azaria acceptent cette triste vérité.

«Mon fils pleurait à chaque fois qu?il écoutait une chanson de son père. Il n?avait que ça en héritage, son seul souvenir.» A l?époque, malgré le fait que les enfants savaient que leur père était mort, Véronique n?osait pas leur avouer les circonstances de cette tragédie. Peu à peu, elle s?est confiée à eux. «Mon fils aura bientôt 18 ans et il veut tout savoir sur son père. Il apprend à le connaître au travers de sa musique et par les histoires des amis de Kaya.»

Même pour elle, il a fallu près de cinq ans avant d?accepter la mort de Kaya. «Je culpabilisais mais j?ai accompli mon devoir en luttant pour connaître la vérité. Je lutte encore aujourd?hui.» La compensation de Rs 4,5 millions ne suffira pas pour lui faire oublier que la vérité est encore loin d?être connue.

«Cet argent donné par l?Etat prouve qu?il reconnaît son erreur et avoue sa faute dans la mort tragique de mon époux. Mais la vérité sur sa mort doit être dite. C?est cela mon combat. Cette compensation ne va rien changer dans mon engagement. C?est pour moi, mais plus pour mes enfants que je mène ce combat.»

<B>Après la compensation

Rien n?a changé</B>

Après les Rs 4,5 millions reçus de l?Etat, la vie de Véronique n?a pas changé. Elle vit toujours dans sa maison en tôle. Certes « j?ai pu acheter un terrain et construire une maison pour mes enfants. Pour moi, la vie suit son cours. » Elle continue toujours à travailler dans son salon de coiffure à Camp-Levieux. « J?aime mon métier et pour moi une personne doit travailler et vivre à la sueur de son front. L?argent ne va rien changer à ma souffrance. Il ne va pas remplacer Kaya.» Cette compensation, dit-elle, doit servir à assurer l?avenir de ses enfants.

<B>Seggae never die</B>

La musique de Kaya ne mourra jamais. Véronique Topize en est convaincue. «C?est une certitude,» dit-elle. Elle trouve que le seggae a connu une série de métamorphoses. «Je ne m?adapte pas au seggae actuel. Ce n?est peut-être pas de mon temps. La musique ne sonne pas Kaya. Je ne me retrouve pas dedans. Peut-être suis-je trop habituée au seggae de Kaya ?» Kaya a-t-il trouvé un digne héritier pour sa musique ? « Celui qui assurera la relève de Kaya, il faut que l?image de Kaya le désigne,» dit Véronique. A-t-elle un nom en tête ? Oui, mais ne le dira point.

<B>Kaya, mon amour</B>

Il fut sa plus belle histoire d?amour. Provoquée par une rencontre inopinée lors d?une répétition musicale du groupe de Joseph Reginald Topize, à Plaisance. «C?était ma cousine, dont l?époux jouait avec Kaya à l?époque, qui m?avait emmenée avec elle à une des répétitions.» Là-bas, elle entend pour la première fois cette sonorité qui allait, quelque temps après, révolutionner le paysage sonore d?ici. «J?étais émerveillée par cette musique. Je me suis dit : ?C?est une nouvelle musique ?? »

Après la répétition, elle a fait la connaissance de Kaya. Ils ont pris le même bus pour le trajet du retour. «Je lui ai dit que je voulais apprendre à jouer de la guitare. Il m?avait gentiment offert son aide. Mais jusqu?à présent, je suis incapable de passer un accord,» dit-elle avec le sourire. Depuis ce jour, Kaya venait souvent chez son cousin pour tout et rien. «Et à chaque fois que je le voyais, il n?osait m?avouer la raison de sa visite». Il était timide. Il a fallu un peu de temps avant que Kaya puise lui révéler ses sentiments.

«Il m?avait envoyé une lettre pour me le dire,» raconte Véronique, que Kaya allait par la suite surnommer Dalida. Quelque temps après, ils se sont mariés. «Kaya était un homme calme et généreux et vivait avec une simplicité extraordinaire. Rien ne le dérangeait. Il s?adaptait à toutes les situations.» Kaya, poursuit Véronique, avait aussi le sens de la famille. C'était la chose la plus importante pour lui. Si elle concède que Kaya avait des défauts, elle ne veut pas s?appesantir sur cela. «Je veux qu?on conserve une image positive de lui, maintenant qu?il n?est plus là. Pour que là où il est, il sache toujours qu?on l?aime.»

De Kaya, elle conserve aussi ce souvenir d?un fin cuisinier. « Il aimait faire la cuisine. Il pouvait passer des heures en cuisine, en y mettant un désordre pas possible. Il n?aimait pas faire la vaisselle. Mais ses plats étaient succulents.» Kaya, se souvient-elle, parlait souvent de la mort. Dès 1993, il donnait des signes précurseurs de son départ. «Au fond de lui, il savait qu?il allait partir bientôt, dit Véronique. Je ne pense pas que je vais trouver quelqu?un comme Kaya un jour. C?était un homme extraordinaire, exceptionnel.» Pour ses neuf ans, elle lui redira, comme elle le fait tous les jours : «que je l?aime et ses enfants aussi. Qu?un jour on se reverra et qu?on reformera notre famille?»

Publicité