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De la police aux citoyens, un mal profond

22 février 2008, 00:00

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Au c?ur de toutes les interrogations : les causes de la violence ambiante qui semble d?une gratuité déconcertante, et ces méthodes de dissuasion et de répression de la police qui ne produisent pas toujours les résultats escomptés. La société mauricienne et certaines de ses institutions sont-elles aussi exsangues ? Au point que des politiques plaident pour une réintroduction de la peine de mort ! Que des citoyens réclament un durcissement des pratiques policières ! Que les tribunaux et les centres pénitentiaires ne savent plus quoi faire avec des présumés coupables et des détenus avérés ! Bref, le système souffre d?insuffisances graves. Sans amplifier le mal, on peut interroger de manière rationnelle le désarroi qui gagne la société mauricienne.

«On emploie à tort et à travers une série de concepts à Maurice tels le Community Policing, zéro tolérance ou encore Problem Solving Policing?, lâche d?emblée Rima Hitié. Ce sont des expressions qui ont été créées dans des contextes précis pour répondre à des problèmes distincts dans des pays étrangers. A Maurice, lorsqu?on les utilise, ce ne sont souvent que des contenants sans contenu.» Le constat de cette jeune femme, qui assurait des cours de criminologie à l?université de Maurice et qui a entrepris des études en sciences sociales, nous rapproche de la réalité. On parle souvent de choses qu?on ne maîtrise pas à Maurice. «C?est ainsi que j?ai toujours essayé de faire comprendre la nécessité de passer la police d?une culture de force à une culture de service», ajoute-t-elle.

N?empêche ? et les Mauriciens en font souvent l?expérience ? que pour les policiers, il s?agit d?appliquer les règlements à la lettre, de faire peur au citoyen ou encore, dira Rima Hitié, «d?appliquer la loi avec rigidité et autorité». Pourtant, nous n?évoluons plus dans ce monde d?un autoritarisme primaire. L?île Maurice, c?est cette ambition de nouvelles valeurs qu?on conjugue avec de vieilles pratiques. Et lorsque les crimes deviennent crapuleux, on tourne tous le regard vers les parias de la société, ceux qui, justement, ne sont pas passés par le processus socialisant. Le problème se corse, note Rima Hitié, lorsque «la police opère au-dessus de la communauté».

Malgré les bonnes intentions, dont celle d?une police de proximité, il semblerait que la formule appropriée n?a toujours pas été identifiée. «Mais en même temps, on ne peut pas se croiser les bras et attendre que la force policière fasse tout. C?est souvent là qu?on a des cas de dérives», prévient Rima Hitié. Un avis qui est partagé par le travailleur social et président du Mouvement pour le progrès de Roche-Bois. Ce dernier relève, en effet, un dysfonctionnement au niveau global des institutions et du système en général.

«Si les institutions ne répondent pas aux attentes des citoyens, comment veut-on que les citoyens aient confiance ou collaborent avec ces institutions. Le système se signale aujourd?hui par son opacité, ses décisions arbitraires, ses magouilles? Tout cela alors qu?on parle de good governance et de transparence ! constate, à ce chapitre, Lindsay Morvan. Aujourd?hui, nous agissons en pompiers et présentons comme apprentis sorciers ceux qui tiennent un langage de vérité. Tout ce qui est sale ou qui fait mal, nous les glissons sous le tapis pour ne pas les voir. Mais une fois que la réalité éclate, nous basculons dans des propositions extrêmes.»

C?est ainsi que la question de la peine de mort est revenue sur le tapis. Si pour le travailleur social, elle relève surtout d?un opportunisme politique de certains, pour Rima Hitié, elle témoigne plutôt d?une rupture avec les principes démocratiques (voir encadré). «Peut-être que la répression extrême a marché à une époque. Mais aujourd?hui, à l?ère de la psychologie, de la sociologie et des nombreuses études scientifiques entreprises sur la nature humaine, on dispose d?autres outils pour affronter le crime et ceux qui le commettent. Il faut intervenir au niveau des déterminismes sociaux et faire en sorte que les conditionnements ne deviennent pas des fatalités», souligne-t-elle.

Mais la police mauricienne est-elle équipée pour faire ce type de travail ? «Un policier n?applique pas la loi aveuglément. Il dispose d?une discrétion d?opération en tant que professionnel. Il doit pouvoir juger quand une personne est une menace pour la société ou non. En ayant en tête que le monde carcéral est un gage de stigmatisation qui ôte toute possibilité de réintégration sociale, fait ressortir avec force Rima Hitié. On doit aspirer à une force policière qui ne soit pas dictée par un système préétabli et qui pense qu?il n?y a pas d?autres méthodes que celles traditionnellement utilisées. Il faut former des policiers qui soient capables de prendre des décisions justes q?ils vont pouvoir justifier devant la société.» Elle plaide pour une police intégrée à la communauté. Autant qu?elle estime nécessaire une responsabilisation de la société sur son rôle et ses fonctions.

<B>L?Autre, un étranger</B>

Il y a dans toute la problématique, une question de fond. Aujourd?hui, comme le déclare Rima Hitié, pour un délinquant, un téléphone portable a plus de valeur que le fait de ne pas voler. «Cela relève de la responsabilité de la société qui n?a pas su proposer des repères», maintient-elle. Sans repères, on devient encore plus vulnérable. On est doublement condamné : une fois par la cour de justice et une autre fois par la prison où, par exemple, on y entre en tant que fumeur de gandia pour en sortir héroïnomane.

D?autre part, il y a souvent cette tentation d?assimiler le crime à une catégorie de citoyens. Notamment ceux qui vivent dans des régions périphériques aux grandes villes. «Pendant ces 15 dernières années, je me demande combien de millions, voire de milliards de roupies, ont été consacrées à la lutte contre la pauvreté. Quels sont les résultats ? Je pense qu?on a besoin d?un état des lieux et d?une redéfinition des stratégies pour combattre la pauvreté et les zones dites à risques», assure Lindsay Morvan.

Face à un système qui reproduit les maux, il voudrait d?une politique de logement qui nous sorte du ghetto ethnique. Car, selon lui, c?est souvent dans le cloisonnement qu?apparaissent les graines de la violence. «Il faudrait attribuer les logements sociaux aux plus méritants mais qu?en même temps, ils soient de toutes les communautés. Lorsqu?on vit au sein d?une seule communauté, qu?on va à l?école avec des jeunes de sa communauté, qu?on grandit avec, l?Autre devient un étranger qui peut représenter une menace. C?est ce genre de mal qu?il faut combattre autrement la question de l?insécurité ne sera attaquée que de manière artificielle», insiste Lindsay Morvan.

Lorsqu?un problème perdure, c?est souvent parce qu?on a posé de mauvaises questions. Et, évidemment, on a obtenu les mauvaises réponses. L?insécurité est grandissante, posons les bonnes questions pour éviter la chute.

<B>Peine de mort : faux débat</B>

■ La question mérite d?être posée. Les politiques y voient souvent une solution facile. Encore faut-il se demander si c?est vraiment une solution? Pour rappel, la peine de mort a été abolie depuis 1995 à Maurice. Depuis, à chaque flambée de violences, il se trouve des politiques et des citoyens pour réclamer sa réintroduction. D?emblée, il faut faire ressortir que Maurice a déjà voté une résolution des Nations unies en décembre 2007 où elle s?est engagée, avec d?autres Etats, à ne pas réintroduire la peine de mort. «Alors que 65 % des pays du monde ont aboli la peine de mort, aujourd?hui, en fait ou en pratique, comment penser à réintroduire la peine de mort, meurtres prémédités par l?Etat», se demande Lindley Couronne, directeur de la section mauricienne d?«Amnesty International». Celui-ci s?interroge aussi sur le fait de savoir si l?insécurité est la seule motivation de ceux qui plaident pour une reprise de cette pratique. «Nous avons la ferme conviction qu?un Etat qui se dit civilisé ne peut emprunter le même chemin que celui des civilisations anciennes qui démembraient et écartelaient les ?coupables? quand elles ne les jetaient pas dans l?huile bouillante ou la fosse aux lions», lance Lindley Couronne. Pour lui, la peine de mort n?est pas la réponse au problème de l?insécurité. «La barbarie n?engendre que la barbarie. Les pays qui utilisent le plus la peine de mort pour divers délits dans le monde, la République de Chine, les Etats-Unis et l?Arabie Saoudite, n?ont jamais pu décourager ceux qui veulent enfreindre la loi. La montée de l?insécurité dans le pays est certainement une source de préoccupation légitime et elle devrait nous interpeller tous en tant que citoyens. Mais l?expérience internationale nous montre que tuer des délinquants n?a jamais résolu ce problème autrement plus complexe que l?insécurité. Sinon les Etats-Unis d?Amérique ou la Chine devraient être des havres de paix?», laisse-t-il entendre avec une pointe de sarcasme. La section mauricienne d?«Amnesty International» réaffirme, par conséquent, son rejet de la peine de mort comme sanction et aurait souhaité qu?au contraire, tous les partis politiques du pays s?engagent à enlever cette peine à jamais de la Constitution de Maurice pour que la République de Maurice soit au diapason de ce qui se fait de mieux au sein de la communauté internationale.

QUESTIONS À?

<B>Jean-Claude Lau Thi Keng,</B><I> Sociologue</I>

● <B>Sommes-nous dans une situation inédite de violence ?</B>

Je ne le crois pas, même s?il y a pas mal de cas symptomatiques. Par contre, l?expression d?une sorte d?atrocité dans les actes perpétrés est frappante. Ce n?est presque pas intéressé, ou alors l?intérêt est ailleurs. Lorsqu?on commence à basculer dans la sorcellerie, il faudrait commencer à étudier la violence comme un phénomène qui dépasse le cadre conventionnel ou les explications courantes. Je lie cela à une montée de ferveur religieuse. Les gens commencent à entrer dans des croyances superficielles mais avec des pouvoirs d?influence énormes. Enfin, c?est assez logique de penser que si on croit en la religion, on peut tout aussi bien croire dans la sorcellerie. C?est la même dualité qu?entre le bien et le mal.

● <B>N?est-ce pas une forme d?impuissance devant ses propres limites et une réalité qui étouffe ?</B>

L?impuissance serait autant le fait de croire dans un sens ou dans l?autre. La mentalité obscurantiste, c?est, en quelque sorte, une manière de sortir de la réalité. En fait, je ne pense pas qu?il y ait un déterminisme systématique entre la pauvreté et la violence. Par contre, je crois en un lien direct entre la violence et une dépréciation dans la façon de concevoir son avenir.

● <B>On s?auto-exclut de la société alors...</B>

Ce serait plutôt une sorte de fin de trajectoire. C?est au bout de l?exclusion qu?on découvre la violence. C?est quelque part aussi lié à la perception qu?on a des pouvoirs politiques. Si au sommet des instances politiques décisionnelles, on transgresse les règles, alors les gens ont tendance à reproduire le schéma ou à se dire que c?est le règne de la permissivité. C?est un style de pouvoir qui laisse croire qu?on est là pour protéger ou renforcer ses intérêts. Le problème s?aggrave lorsqu?on constate qu?un ancien président de la République est traité d?antipatriotique. La vérité est simple : si on pousse la roue, on subira des conséquences catastrophiques.

● <B>La société mauricienne serait-elle malade ?</B>

Le gros problème de ces dernières années, c?est la dérive vers le communalisme. Ce processus ne peut qu?être dangereux. La violence n?est pas toujours liée à la seule question économique. A Maurice, on devrait repenser les bases du caractère laïc de l?Etat. Comment parler de modernité lorsqu?on préserve en vie le système de best-loser ? C?est un déni de la citoyenneté pleine de l?individu mauricien.

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