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Ciblage
par Eric NG PING CHEUN
Le mot est à la mode. Le ciblage est une méthode pour rendre l?Etat providence moins lourd mais plus efficace. En subventionnant directement les pauvres sur des produits et des services de base, le ciblage social entend promouvoir une nouvelle forme de justice sociale, à savoir l?équité, à la place de l?égalité. Mais voilà qu?un capitaine d?industrie prend à son compte ce concept en venant affirmer sans vergogne que, «pour le bien du secteur textile», le dollar doit être à Rs 30, la livre sterling à Rs 62, et l?euro à Rs 45.
Le ciblage, c?est pour réduire la pauvreté, pas pour gonfler la profitabilité des entreprises. La Banque de Maurice (BoM) l?a maintes fois dit : elle ne compte pas cibler les taux de change, n?étant pas mandatée à faire de l?Exchange Rate Targeting. Selon la section 5 du Bank of Mauritius Act 2004, la BoM doit déterminer, en accord avec le ministre des Finances, «the accepted range of the rate of inflation during a given period consistent with the pursuit of the price stability objective». Sans doute la BoM est-elle appelée à faire de l?Inflation Targeting sans le dire explicitement, car l?inflation est l?ennemie des pauvres.
Le budget 2007-2008 a fixé comme objectif une inflation de 7 % pour la présente année financière. Force est de constater que ce taux ne sera pas atteint. Alors qu?elle prenait une courbe descendante durant les six derniers mois de 2007, l?inflation en glissement annuel est remontée à 8,9 % en janvier. Dans un contexte où la roupie s?apprécie et où le taux d?intérêt sur le dollar chute, ce sursaut inflationniste doit embarrasser le gouverneur de la BoM, Rundheersing Bheenick.
Ce dernier fait partie des cinq membres du Comité de politique monétaire qui ont voté pour une baisse de 25 points de base du Repo Rate, les trois autres membres s?étant exprimés en faveur d?une plus large réduction. La décision du comité fut prise la veille de la publication par le Bureau central des statistiques du taux d?inflation pour le mois de janvier. Le Comité était-il en présence de cette information au moment où il se réunissait ? Heureusement que le montant de la baisse du taux d?intérêt n?a pas été plus important.
Un concours de facteurs peut justifier cet assouplissement monétaire prématuré. Beaucoup de choses ont changé depuis la hausse du Repo Rate effectuée le 30 juin dernier, et la BoM n?a fait que suivre le marché. D?abord, les taux de rendement des bons du Trésor avaient fortement reculé, le Bank Rate passant de 11,5 % à 9,3 %, soit une perte de 220 points de base.
Puis, le différentiel de taux d?intérêt entre le dollar et la roupie s?était largement accru dans la mesure où la US Federal Reserve (Fed) avait réduit son taux directeur par un total de 225 points de base. Cela a rehaussé l?attractivité de la roupie au point que le taux de change du dollar a cédé Rs 4. Les entrées des investissements étrangers ont renforcé davantage la roupie et ont créé, avec les recettes d?exportation, un excédent de devises sur le marché local.
Ensuite, le taux d?inflation avait quand même diminué par 1,9 point de pourcentage depuis son niveau de 10,7 % atteint en juin dernier. Enfin, les dépôts à l?épargne, qui étaient tombés à Rs 62,7 milliards en octobre, se sont reconstitués pour s?établir à Rs 66,7 milliards en décembre.
La baisse du Repo Rate est donc minime. Comme deux membres du Comité ont voté pour 50 points de base et un troisième pour 100 points de base, cela laisse entrevoir d?autres baisses à l?avenir. Mais est-il opportun de le faire à la prochaine réunion du 24 mars ?
Un comité monétaire qui affiche trois courants de pensée sur le taux d?intérêt est déjà un mauvais signal en soi. Non seulement les huit membres votants sont divisés, mais on se demande sur quelles nouvelles informations ils s?appuieront alors que des indicateurs économiques seront publiés après le 24 mars (les indices des prix à l?exportation et à l?importation le 25 mars, l?emploi et le chômage le 26 mars, la croissance et l?investissement le 31 mars).
Le comité aura à se fier à des indicateurs monétaires. Mais là, on ne prévoit pas de grand bouleversement dans les données d?un mois à l?autre. Au cas où l?inflation ne s?améliorerait pas sensiblement en février, la BoM aura du mal à justifier une deuxième baisse rapide du taux directeur. Le taux d?intérêt réel à l?épargne s?avère déjà négatif. De plus, le crédit bancaire au secteur privé a enregistré une croissance mensuelle de 12 % en décembre 2007, et une hausse annuelle de 20 % à cette date. La masse monétaire croît trop vite et s?accélérera avec les prochaines augmentations salariales dans la fonction publique.
Même si la Fed assouplit de nouveau son taux le 18 mars, ce ne sera pas une raison suffisante pour la BoM de la suivre. Si le différentiel de taux d?intérêt devient le facteur déterminant de sa politique monétaire, cela voudra dire que la BoM cible les taux de change plutôt que le taux d?inflation. Or, sur le marché monétaire, il vaudrait mieux intervenir sur la quantité, et non sur le prix.
Dans cette optique, l?intention de la BoM d?acheter directement des devises auprès des exportateurs textiles constitue un moindre mal. On croit comprendre que l?initiative ne sera prise que dans des circonstances exceptionnelles, lorsque les banques ne peuvent plus absorber des devises pour ne pas dépasser la limite de leur Tier-1 Capital. La BoM agira comme un Marketmaker of last resort.
Mais l?exception ne doit pas devenir la règle. En principe, la banque centrale doit intervenir seulement sur le marché interbancaire pour qu?ensuite les banques soient en mesure de satisfaire les opérateurs. Si la BoM traite avec ces derniers, cela doit être pour leur acheter des devises à un taux dissuasif, c?est-à-dire à moins cher que les banques. Moyennant qu?elle arrive à cibler les entreprises qui sont vraiment dans le besoin.
(www.pluriconseil.com)
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