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Ciblage : Mode d?emploi
Terrasser la pauvreté à Maurice. Ce n?est pas un v?u pieux, si l?on considère que 1 % du PIB distribué sous forme de cash transfert benefit suffirait à sortir la tête de l?eau pour les 26 900 familles mauriciennes considérées comme pauvres, indique un document de la Banque mondiale. Et pour que cette ambition devienne réalité, l?État mau-ricien envisagerait une révision du système de protection sociale. L?idée : distribuer moins largement, mais plus généreusement. Autrement dit, cibler et responsabiliser les plus démunis.
Pour un certain nombre de secteurs ? la formation, les denrées de base, l?accompagnement social, la pension et le transport public, pour ne mentionner que ceux-là, l?assistance publique peut être recomposée et réorientée vers les plus nécessiteux. Cette nouvelle équation sociale, basée sur le ciblage et de nouvelles solidarités, semble gagner les faveurs de certains. Mais dans la pratique, les choses ne sont pas simples.
Une cagnotte de Rs 1,7 milliard
Tout d?abord, comment identifie-t-on les catégories de familles qui méritent l?assistance publique ? En gros, deux pistes se dégagent pour la redistribution d?une cagnotte sociale de quelque Rs 1,7 milliard. « Le ciblage peut fonctionner sur la base d?un registre social, qui recenserait les ménages les plus vulnérables et qui sont qualifiés pour l?aide. Je sais que le mi-nistère des Finances travaille sur un tel modèle », constate d?emblée Constantine Chikosi, le représentant permanent de la Banque mondiale à Maurice. Un tel inventaire social, élaboré sur la base des revenus mensuels est déjà disponible, mais demande à être remanié.
Approche qui est également préconisée par l?économiste Pierre Dinan. Selon lui, pour identifier les familles les plus à même de bénéficier d?allocations socia-les, il faudrait aussi se tourner vers les personnes qui reçoivent des aides de la sécurité sociale. « En travaillant sur ces listes, le gouvernement arrivera à identifier ces familles. Il faudra aussi demander à ceux qui estiment être qualifiés pour ces allocations de faire une requête pour que leur demande soit examinée », soutient Pierre Dinan.
Mais cela ne suffit pas. Il faudrait avancer avec doigté, et là, la balle est vraisemblablement dans le camp des dirigeants politiques : l?État pourrait déjà identifier un secteur tel que celui de la pension, et commencer à le soumettre au ciblage. « Les leçons retenues pour ce secteur sur une base pilote pourront être étendues à d?autres, et ainsi, on pourra avancer par étapes. Pour un calendrier de travail, on pourrait déjà commencer à appliquer le ciblage sur deux exercices financiers », estime Pierre Dinan.
Une approche sélective
La deuxième piste pour identifier les familles démunies et rendre opérationnelle la politique de ciblage serait l?évaluation des budgets de consommation énergétique. L?exemple sur lequel tabler serait le Direct Income Support, introduit par le gouvernement pour l?allocation de l?aide alimentaire. « Ceci concernait 120 000 familles, et le facteur discriminant qui fut retenu était la consommation électrique desdits foyers. Peut-être que ce modèle pourrait être utile dans le cadre de l?application du ciblage ? », avance, quant à lui, Éric Ng, économiste et directeur de cabinet d?études PluriConseil.
Pour ce qui est d?établir de nouveaux seuils de pauvreté basés sur les revenus, tout dépendra de la capacité de financement du gouvernement. « Le Bureau des statistiques indique que les ménages dépensent en moyenne Rs 14 000 chaque mois. On pourrait prendre Rs 7 000 comme ligne de démarcation, soit 50 % de la moyenne des dépenses ménagères », déclare Éric Ng.
La communication est l?autre front où la question du ciblage fera l?objet d?âpres discussions. Il convient de noter que l?affaire n?est pas gagnée. Car le sujet est politiquement sensible, et il nécessitera beaucoup de pédagogie et d?explications. Ce n?est certainement pas Sam Lauthan qui dira le contraire. L?ancien ministre de la Sécurité sociale avait préconisé une approche sélective pour le paiement de la pension de vieillesse. Résultat : la mesure avait soulevé un tollé. « Il faut qu?un sujet aussi important que le ciblage ne soit plus soumis à la démagogie politique. On n?avait pas bien expliqué la portée de la réforme des pensions, et nous avions brûlé des étapes », reconnaît-il.
Les responsables politiques concèdent volontiers qu?il n?y a pas d?autres alternatives que ce fameux ciblage pour rationaliser les dépenses de l?État et donner plus d?aides à ceux qui en ont vraiment besoin. D?ailleurs, à l?occasion de son message de fin d?année à la population, le Premier ministre, Navin Ramgoolam, a souligné que les subsides universels ne sont pas la panacée face à l?augmentation des prix. Un tel système gaspille non seulement de l?argent public, mais en plus, il est fondamentalement inéquitable. Preuves à l?appui, le ministre des Finan-ces, Rama Sithanen, a décortiqué l?hérésie d?un système de subventions qui, au final, dupe les pauvres. Ainsi, alors que l?enveloppe de subsides pour le gaz ménager s?élève à Rs 700 millions, les plus démunis consomment trois fois moins de gaz que les plus aisés.
Et il faut bien maintenir notre État Providence en vie. « Si on continue sur la base universelle, il y a de fortes chances qu?on finisse par ruiner notre État Providence. Lorsqu?on cible les subventions, on peut donner plus que la moyenne nationale à ceux qui sont dans le besoin. Le ciblage est un geste de solidarité nationale et de justice sociale », observe Éric Ng.
Constantine Chikosi martèle avec justesse qu?au fur et à mesure que Maurice consolide sa réforme économique, il appartient à l?État de protéger ceux qui sont vulnérables. Les anciens employés de l?industrie sucrière ou du secteur textile dépendent de l?assistance étatique et ont besoin d?être recyclés, ce qui, à son avis, est une rai-son supplémentaire pour avoir recours au ciblage.
Le débat gagne en intensité
Cependant, le fait qu?une somme soit versée directement sur le compte bancaire des familles vulnérables ne devrait pas les cantonner au rôle de destinataires passifs du développement. « Je ne crois pas juste de dire que les pauvres sont des gaspilleurs. S?ils abusent parfois, ce n?est certainement pas une raison pour ne pas les aider. Qu?on les éduque pour qu?ils agissent avec mesure », argue Pierre Dinan.
Et quid des vested interests ? Seront-ils les grands perdants du ciblage ? « Les gagnants d?une telle politique sont les pauvres. Acceptons que la classe moyenne reçoive moins de subventions. Mais il s?agit d?être solidaire. Si on évacue cette notion même de solidarité, le ciblage ne serait qu?une coquille vide. Il faudra aussi éduquer la classe moyenne pour qu?elle soit plus attentive aux démunis », soutient Pierre Dinan.
Le débat autour du ciblage social semble avoir gagné en intensité. Toute-fois, le bon sens et la raison indiquent qu?il n?y a pas pléthore de solutions pour combattre la pauvreté. Et pour se donner les moyens de ce combat, le ciblage est le mécanisme le plus approprié. Reste désormais au pays de faire son examen de conscience et de décider s?il veut résoudre le problème de la pauvreté ou pas.
LA FACE CACHEE DU SYSTEME
Cibler les défavorisés. Recentrer les aides publiques sur les plus pauvres. Partout en Europe, le ciblage social prend de l?ampleur. Cette option n?est pas sans attrait? mais pas sans danger non plus. À cet égard, trois principaux effets pervers sont généralement observés, attendus ou redoutés :
● Le premier, l?effet de seuil, porte sur la technique même du ciblage. Cibler, c?est délimiter. Et donc établir des seuils de ressources pour savoir qui est dans la cible et qui ne l?est pas. Problème : des personnes en situation tout à fait similaires peuvent ne pas bénéficier des mêmes prestations, car les ressources dont elles disposent (pour certaines juste au-dessus du seuil, pour d?autres tout juste en dessous) les séparent. Ainsi, dans des situations quasiment identiques, certains pourraient bénéficier d?une aide, d?autres non. C?est là que le bât blesse.
Établis au nom de l?équité, ces seuils peuvent fonctionner comme de véritables couperets inéquitables.
● Le ciblage produit aussi un effet de marquage des populations ciblées. Cette méthode, en désignant des cibles, « marque » négativement,elle stigmatise. Ainsi marquées, ces populations sont renvoyées à leur précarité, alors que le but est de l?atténuer. Cela peut développer chez ces personnes une mauvaise image d?elles-mêmes, voire une culpabilisation. Celle-ci conduit à la pire des injustices, celle de condamner les plus démunis comme étant responsables de leur sort.
● Le dernier risque est lié à « l?effet de délitement » de la socié-té. Le ciblage, en effet, peut produire une fracture entre les bénéficiaires des prestations et ceux qui les financent. Ces derniers n?y ont pas forcément droit, mais ils y contribuent. Dès lors, ils peuvent rationnellement souhaiter que ces aides soient plus limitées.
La suite, on la devine : les dépenses pour les plus pauvres vont en diminuant, soit en rétrécissant globalement, soit en se limitant à des catégories de pauvres de plus en plus restreintes. Autrement dit, à trop vouloir cibler la protec-tion sociale sur les plus pauvres, on risque de la réduire à une peau de chagrin, sans diminuer pour autant les inégalités.
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