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Le deuil pour avancer

31 janvier 2008, 20:00

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Liberté. Etat dans lequel se sont retrouvés les quelque 70 000 esclaves suite à la proclamation de l?abolition de l?esclavage en 1835. Dans la conscience collective de leurs descendants, un rejet de cette sombre période de servitude s?est induré. Pire, c?est une négation des racines africaines qui s?est insidieusement affirmée. Mais depuis une vingtaine d?années, un retour à l?histoire favorise une nouvelle prise de conscience. Un retour nourri de nouveaux discours identitaires et, parfois, revendicateurs. Panser les plaies du passé. Accepter les pages sombres de notre Histoire. En parler.

Libération plus que liberté donc. C?est le processus menant à une totale liberté qui compte. La Parole est libératrice. On parle de l?esclavage. On cherche à comprendre. On s?avance dans une quête identitaire autant salvatrice que périlleuse. Ce processus de libération est encore plus important chaque 1er février. Commémoration. Devoir de mémoire. Mais surtout, faire le deuil.

Selon le Père Alain Romaine : «L?esclavage était tabou, une honte. Aujourd?hui, on commence à en parler, à l?assumer.» Le deuil permet de «se reconnecter avec cette expérience traumatisante pour mieux vivre l?expérience du présent. Etre en communion avec l?origine des maux d?aujourd?hui». Le 1er février s?inscrit donc dans cette logique. L?idée est d?aller au-delà de la simple commémoration. Mettre en lumière pour mettre en débat. Dans le même sens, Maurice Bandaman, romancier ivoirien interrogé par Sylvie Chalaye en 1999 pour Africultures, évoquait déjà la notion de deuil. «Le guadeloupéen Patrice Chamoiseau parlait de la nécessité de faire le deuil de ce passé. Beaucoup d?Africains ou descendants d?esclaves africains veulent l?oublier, mais faire le deuil, ce n?est pas oublier. Ce passé fait partie de notre patrimoine, de notre histoire. [?] Faire le deuil suppose que nous reposions le problème afin de pouvoir l?extirper de notre subconscient.»

Les souffrances du passé ont la peau dure. Maintenant que le débat est ouvert, la place n?est pas aux ranc?urs. Il s?agit, avant toute chose, de fouiller dans l?histoire, de comprendre, sans les fustiger, les mécanismes sociaux qui prévalaient alors. Ce sont là, les éléments explicatifs de la démarche actuelle. L?universitaire réunionnais Sudel Fuma, dans un travail effectué pour l?UNESCO en 2002 (Mémoires de l?esclavage dans les îles du sud-ouest de l?océan Indien), écrit : «Au temps de l?esclavage, l?apport européen était signifié, celui de l?Africain était dévalorisé, sinon nié.» La tragédie des esclaves africains ne peut donc être réduite au seul état de servitude. L?acculturation a été un processus dont les répercussions touchent encore les descendants d?esclaves. Ashok Subron, de Rezistans ek Alternativ, corrobore cette idée : «(pendant l?esclavage), l?humain était dépouillé de toute sa culture et son identité.» Il parle même d?un «génocide culturel». Le deuil de ses souffrances n?a pas été fait.

<I>«L?Histoire n?est pas une science exacte, c?est une science de l?interprétation de faits précis. Les descendants d?esclaves ont leur mot à dire pour créer leur récit à partir des faits établis.»</I>

Toutefois, le Dr Sadasiven Reddi, historien, nuance : «Le groupe des descendants d?esclaves n?est pas un monobloc. Des sous-groupes sont, certes, engagés dans un processus de deuil, mais d?autres l?ont déjà fait et sont dans une optique de revendication par exemple, alors que d?autres n?ont pas encore construit leur identité.» Il s?agit donc d?un groupe polymorphe qui n?est pas engagé dans le même processus. Il y a «différentes phases à considérer».

Au temps de l?esclavage, cette négation identitaire et culturelle, ontologique même ? qui relève de l?être ? se manifestait de différentes manières : perte du nom d?origine et attribution d?un nouveau patronyme, d?un «nom de la honte» pour reprendre Alain Romaine ; évangélisation dès l?embarquement dans les négriers et dans les baraquements ; interdiction des rites ancestraux (animistes) ; perte de la langue maternelle ? dans ce cas, l?intercompréhension entre les esclaves venant de diverses régions d?Afrique, était probablement difficile. Et surtout, le maître, sa culture, et sa couleur de peau représentaient l?absolu.

L?historien Jocelyn Chan Low parlait, dans un article paru dans le troisième numéro de la Revi Kiltir Kreol, d?une «idéologie du blanchiment, [amenant à] l?émergence d?une véritable pigmentocratie». Celle-ci s?est indurée dans la conscience collective des descendants d?esclaves. Ce système de négation et de réprobation systématique a admirablement fonctionné. Les esclaves eux-mêmes, leurs descendants surtout, ont porté leur phénotype, leur couleur de peau et leurs racines comme une infamie.

Les débats actuels sur l?esclavage à Maurice sont donc nécessaires. La Parole pour enlever, enfin, toutes les entraves du passé. Est-ce suffisant ? «La parole est libératrice oui. Mais elle n?est pas le seul élément. Il y a aussi le rituel, le geste. Il faut être sur les lieux et y joindre la gestuelle. Le corps rentre en action dans le processus de deuil. C?est pourquoi la question des lieux de mémoire est essentielle», précise Alain Romaine. «On n?évacue pas la souffrance, on l?assume.»

La Commission Justice et Vérité, mise en place récemment, s?inscrit dans la volonté de faire la lumière sur le passé, d?en débattre, de dépassionner cette sombre période. Elle répond à une demande de la population, rappelle le Dr Reddi. Le risque est d?être tenté de clouer au pilori telle ou telle frange de la population. Les descendants ne peuvent être tenus pour responsables des agissements passés. Les descendants des esclaves doivent, quant à eux, s?approprier «ce qui a fait la vie de leurs ancêtres». Sans verser ni dans le misérabilisme, ni dans la culpabilisation ou la vengeance. Par ailleurs, l?historien insiste pour que les séquelles de l?esclavage ne prennent pas le pas sur d?autres facteurs qui expliquent la place actuelle des descendants d?esclaves. «Il nous faut mesurer le poids de chacun des facteurs. Depuis l?abolition, il y a d?autres faits qui ont concouru à la situation actuelle, l?esclavage est l?un des facteurs.»

Pour Alain Romaine, «la Commission Justice et Vérité doit s?en tenir aux simples faits. La vérité des faits. De là jaillira la justice. L?Histoire n?est pas une science exacte, c?est une science de l?interprétation de faits précis. Les descendants d?esclaves ont leur mot à dire pour créer leur récit à partir des faits établis. C?est là une part du défi.» Bien entendu, le travail de cette commission ne doit tenir compte d?aucun agenda politique. Il s?agit bien d?une démarche sociale et non politique.

La Commission Justice et Vérité rentre dans le cadre global du cheminement identitaire actuel. Un cheminement qui dépasse les cloisonnements traditionnels. C?est une entreprise difficile qui permettra à une section de notre population de mieux asseoir sa place dans la Nation mauricienne en devenir. Pour le Dr Reddi, le travail de la commission «aidera la Nation à avancer». Vijaya Teelock prévenait, il y a quelques mois : «il faut avoir une vision juste de notre passé, de notre Histoire, en évitant l?écueil de sa politisation.» Une instrumentalisation du processus en cours serait plus que préjudiciable. Une grossière erreur, si ce n?est une insulte.

La notion du deuil dans une construction identitaire pétrie de crispation passée s?affirme. Dev Virahsawmy, Alex Maca ou encore Gérard Sullivan, entre autres, ont conscience de la nécessité du deuil comme acte culturel fondamental pour les descendants d?esclaves. Le projet artistique «Afropéra Rekiem» en préparation en est l?illustration.

«Notre vision du passé, et son interprétation parfois erronée, éclairent sur la façon dont on voit le présent», nous déclarait Jocelyn Chan Low, lors de la Journée de commémoration de l?engagisme indien. Il est donc nécessaire d?être le plus juste possible dans son interprétation du passé. L?approche factuelle évite de passionner un débat, dont le glissement sur des considérations communales et culpabilisantes serait nocif. «Nous sommes arrivés à un stade où nous devons tous assumer notre histoire commune. Mieux comprendre, c?est se réconcilier avec nous-mêmes et notre passé, ce n?est pas diviser», plaide le Dr Reddi.

Un 1er février pour que la Parole soit libération. Pour que le geste soit rituel. Pour que le deuil se fasse. Pour avancer, sans oublier, sans condamner. «L?histoire est une perpétuelle remise en question, nous devons adopter une approche critique», selon Sadasiven Reddi. Notre calendrier est ponctué de dates qui replongent les Mauriciens dans leur ancestralité. Le recours à ces «repères d?ailleurs» permet à chacun des groupes de se signifier. L?objectif final ? national en vérité ? est que ces «dates-mémoires» concernent l?ensemble des «citoyens pluriels mauriciens».

<B>Le repère géo-historique</B>

Contrairement aux autres groupes, les descendants d?esclaves n?ont pas un repère géo-historique, constitutif de l?identité, précis. Les esclaves venaient de différentes régions d?Afrique : de la côte ouest (Sénégal, Guinée), de la côte est (Mozambique, Tanzanie) ou de Madagascar. Danielle Palmyre-Florigny a montré, dans différentes recherches, l?importance du recours à l?ancestralité dans le contexte mauricien. Bien que les «créoles avaient déjà une conscience assez vive de leur africanité même si celle-ci était jugée culturellement inférieure», il faut bien voir que la matrice géoculturelle du groupe esclave est éclatée. Cet éclatement est d?autant plus fort que ces esclaves étaient, qui plus est, d?ethnies ou de tribus différentes (Macondé, Yolof, Betsileo, Merina?). De fait, le recours à l?ancestralité n?est pas aisé. Le déni systématique de l?apport africain ? et ses manifestations ? a contribué à l?effacement de l?identité originelle dans la conscience collective. Les descendants, en reproduisant ce schéma déstructurant, se sont culturellement sabordés. La redécouverte des lieux d?origine, des ethnies, participe à la revalorisation de l?identité. L?ancestralité et le repère géo-historique participent au processus de deuil enclenché.

<B>Le Morne : mythe fondateur</B>

Les lieux de mémoire sont d?une importance capitale pour tout groupe humain. C?est à travers eux que l?espace vécu prend une valeur mythique. Le territoire, espace approprié, est le reflet d?une population. «Une médaille frappée à l?effigie d?un peuple», comme l?écrivait le géographe français Vidal de la Blache. A Maurice, chacun groupe s?est, à sa manière, approprié le sol insulaire. Pour les hindous, le «Ganga Talao» est un lieu mythique, porteur de symboles, d?une identité. Ce lieu sacré devient un lieu de culte, de culture et de mémoire. De la même manière, le Morne est porteur de symboles pour les descendants d?esclaves. La montagne est mythifiée et non pas mystifiée. Les descendants d?esclaves se reconnaissent à travers ce lieu. Il est le témoin d?un passé qui n?est pas encore totalement assumé. C?est à travers le Morne donc, que le processus de deuil peut se faire, en partie du moins. Patrimoine national, certainement futur patrimoine mondial de l?UNESCO, ces titres visent à une reconnaissance mais aussi à une réparation. En ce 1er février, l?invité d?honneur, le béninois Joseph Olabiyi Babalola, dévoilera une stèle à la mémoire des esclaves sur la plage du Morne. Cette stèle rejoint d?autres déjà en place à La Réunion, à Madagascar et au Mozambique. Une route des stèles, projet porté par Sudel Fuma, devrait voir le jour, parallèlement à La route de l?esclave à laquelle la montagne du Morne appartient. L?esclavage et ses séquelles, la mémoire et le deuil, les symboles et les représentations, le tout est imbriqué. Les lieux de mémoire s?intègrent dans cet ensemble.

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