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FAUT-IL AVOIR PEUR ?
Maurice a peur. Ce mal qui sème la terreur porte un nom : « l?insécurité », sorte de menace anonyme, prête à frapper au hasard des rues. Notre pays serait-il tombé brusquement dans une spirale de violence, avec la banlieue de Port-Louis en Chicago du xxie siècle ? On peut l?imaginer si l?on prête l?oreille aux discours politiques, aux discussions de la rue, elles-mêmes alimentées par une solide couverture médiatique.
Pourtant, les statistiques officielles ne font apparaître aucune augmentation sensible des crimes et délits entre 2006 et 2007. Mieux : ces données ? a priori honnêtes ? retournent l?idée selon laquelle la violence explose. S?agissant des crimes, des vols et des agressions, la tendance est même à la baisse. Alors pourquoi ce sentiment d?insécurité obsédant ? S?agit-il d?une psychose collective ?
La réalité est ailleurs : le sensationnalisme médiatique, la surenchère politicienne, le poids des incivilités et l?« insécurité sociale » perturbent notre rapport à la violence.
L?insécurité, on le sait, est un domaine qui se prête à l?exploitation politique. Soit en jouant sur les peurs, soit en accusant l?adversaire d?exagérer la situation.
Le premier processus étant de loin le plus fréquent, le thème du Law & Order est devenu le hochet préféré des partis d?opposition. On entend les grelots : « volcan », « poudrière »? les responsables politiques rivalisent d?indignation et s?acheminent vers ce qu?ils savent faire de mieux : jouer avec les peurs des Mauri-ciens et attiser les braises de l?insécurité, plutôt que de proposer un véritable programme d?alternance.
Un usage alarmiste du thème</B>
D?une certaine manière, cela va de soi. Le mot « insécurité » est de ces mots-valises qui ne disent rien de précis mais qui ont le pouvoir d?englober toute la négativité du monde. Le leader du MMM, Paul Bérenger, est bien placé pour le savoir : la conquête du pouvoir politique passe moins par des faits objectifs que par des sentiments où le plus grand nombre peut se projeter, se reconnaître, et retrouver ses petits.
Les politiques ne sont pas les seuls à trop en faire. Christina Chan-Meetoo, chargée de cours en communication à l?université de Maurice, estime que certains médias font un usage délibérément alarmiste du thème de l?insécurité? quand d?autres les utilisent de façon plus neutre, mais les utilisent tout autant. « Pour se vendre, un journal fait appel aux instincts de base de ses lecteurs, en particulier à la violence. Nous sommes tous attirés par elle, la rubrique des faits divers satisfait cet instinct », explique-t-elle.
Lindsay Rivière, directeur de Sofres-Maurice, confirme : « 5-Plus et Le Défi Plus ont fait une grosse percée ces dernières années ». Il ajoute : « La presse ne crée pas de sentiment d?insécurité, mais elle l?amplifie. Un incident dans une boîte de nuit n?aurait peut-être pas fait la Une il y a dix ans. »
Cette fameuse Une, nous l?avons décortiquée. Ainsi, l?express et Le Mauri-cien, ce mois-ci, ont mis chacun en première page une moyenne de deux faits divers par jour ! Les faits divers sont ainsi très? divers. Le crime est même la chose la plus passionnante qui soit : sa diversité permet à chacun de s?imaginer un jour en victime, ce qui nourrit ce fameux « sentiment d?insécurité ».
<B>Le poids des incivilités</B>
Alors de quoi faut-il avoir peur ? Résumons-nous : les mots sont im-portants. L?emploi globalisateur de l?expression fourre-tout « la violence » est productrice de dangereux amalgames.
Quoi de commun entre le vol de deux touristes allemandes, une injure au Parle-ment, une gifle entre voisins, un meurtre, un viol, et une émeute dans une boîte de nuit ? Aucun.
Ces phénomènes sont pourtant rangés dans la même catégorie : les « faits divers » dans la presse, le Law & Or-der dans le discours politique. Ce mé-lange des genres produit un discours catastrophiste, selon le vieil adage : « Qui vole un ?uf vole un b?uf. »
Il faut pourtant résister à la panique. Celle-ci ne permet aucune analyse, et donc aucune solution. Que savons-nous de l?évolution de cette prétendue « insécurité » ? Est-ce finalement une invention de serrurier ?
Le problème, c?est l??uf : l?explosion des incivilités. Il faut insister sur leur importance dans la montée du sentiment d?insécurité. Par incivilité, il faut entendre la dégradation d?un local, une queue de poisson au volant, l?indiscipline scolaire, une brouille de voisinage : voilà ce qui pollue le quotidien.
Les incivilités remettent en cause l?idée qu?il y a une vie fondée sur l?échange, la communication, le respect mutuel.
Les sociologues insistent d?ailleurs fortement sur l?aspect numérique des désor-dres : « Ce n?est pas l?incivilité qu?on ne supporte pas, mais son accumulation. Les incivilités et le sentiment d?insécurité sont étroitement liés. Plus d?incivilités, c?est plus de sentiment d?insécurité. »
Des fractures Patentes</B>
C?est ici qu?on croise l?autre piste, celle de l?insécurité sociale. Car l?insécurité est d?abord sociale. La « démocratisation de l?économie », si chère au gouvernement, rate souvent sa cible, et protège mal les plus fragiles. Du coup, l?écart se creuse entre ceux qui sont dans la course et ceux qui restent sur le bas-côté. Les travailleurs sociaux l?expliquent bien : « Tout a augmenté, sauf les revenus. Les gens se disent : ?Je m?enfonce?. Certains se replient sur eux-mêmes et nourrissent une agressivité, voir ?une rage?. »
Ces « insécurités » signifient-elles la fin d?une cohabitation paisible ? Maurice, comme l?indique la psychosociologue Paula Lew-Fai (voir interview), est actuellement à la recherche d?un nouveau contrat social, d?un nouveau projet collectif. Mais nous ne les élaborerons qu?à deux conditions.
La première est que l?on cesse de se faire peur. Nous avons vu qu?il n?y a guère de raison pour cela. Encore faut-
il comprendre que la vie sociale n?est jamais exempte de risques : le « 100 % qualité » et le « zéro défaut » qui prévalent pour des produits textiles ou du marketing touristique, n?ont strictement aucun sens dans le lien à tisser avec autrui. Le vivre-ensemble ne signifie pas le consensus et la violence surgit souvent là où le conflit est évité.
La seconde condition est d?admettre que le vivre-ensemble est nécessairement problématique dans une société où se trament des fractures de plus en plus patentes. Si nous avons l?espoir que nos concitoyens partagent ces convictions, reste que les politiques ne manifestent pas (encore ?) la même intelligence et la même volonté.
Un argument politique</B>
Au fil des années, la rhétorique politi-que ? ou électorale ? des politiciens a enfermé le débat de l?insécurité dans des slogans creux et un choix binaire, selon le bord politique où l?on se situe. Une constance peut être observée dans les arguments lancés lors des conférences de presse à Maurice. Suivant la cadence de l?alternance électorale observée depuis quelques années, l?insécurité de l?opposition du jour est souvent contrebalancée par le feel-good factor du gouvernement en place.
Tel un pendule, cet argument varie selon les fonctions des hommes politiques. La popularité de ce thème est compréhensible : la sécurité est un droit fondamental, inscrit dans l?article III de la Déclaration universelle des droits de l?homme et du citoyen depuis 1948. Et ceux qui attentent à ce droit individuel et collectif sont justement punis par un État qui n?a d?autre but que de protéger ses citoyens.
Un parfait argument de campagne lorsqu?on sait qu?à Maurice, c?est l?électorat indécis ? et qui ne demande qu?à être convaincu ? qui fait gagner ou perdre les élections.
À l?image de la dernière conférence de presse du Mouvement militant mauricien hier, l?insécurité, parmi d?autres thèmes, a encore une fois été commentée par Paul Bérenger.
Mais à défaut de pouvoir fournir des propositions pour une amélioration de la situation, il s?est contenté de faire un constat de ce que la presse rapporte depuis plusieurs semaines : « La situ-ation est dangereuse à Grand-Baie et la population est à la fois inquiète et indignée. » Ceci avant de blâmer le Premier ministre pour cette situation.
Ainsi, dans leur recherche des votes indécis, à défaut de pouvoir convaincre la population de rejoindre leurs rangs, les politiciens mauriciens finissent par alimenter une certaine peur.
Car lorsque l?on focalise l?attention sur des faits présentés comme des « menaces » en pleine « explo-sion », sans en donner vraiment les clés d?analyse, on ne peut qu?exacerber les peurs, laisser les gens désemparés et faciliter le travail de ceux dont la peur est le fonds de commerce.
<B>La responsabilité des médias</B>
Pour que plane le spectre de l?insécurité, il faut que les faits divers soient présents à l?esprit des gens au point d?imprégner l?inconscient collectif.
Cette responsabilité est malheureusement à mettre, en partie, sur le dos des médias. Roukaya Kasenally, chargée de cours en communication à l?université de Maurice explique que le rôle ? et l?obligation surtout ? des médias est d?être le reflet de la société. « Cela est intimement lié à la responsabilité des médias d?établir, de présenter et de respecter des faits, même si souvent ils ne sont pas jugés importants au point d?être traités dans le journal. Mais cette responsabilité d?informer et de rapporter fidèlement les événements n?est pas toujours observée par des journaux dits tabloïds. » Car aujourd?hui, il se passe rarement une semaine sans que certains journaux ne traitent d?un sujet macabre en couverture.
Mais est-ce que les Unes relatant en détail nombre de méfaits contribuent aussi à créer ce sentiment d?insécurité ? « C?est un débat académique sur lequel se sont penchés de nombreux experts dans les années 70 et 80. Et dans plusieurs cas, les médias ont souvent été désignés comme le bouc émissaire des maux liés à la violence dans la société », explique Roukaya Kasenally. Mais même si les recherches ont indiqué que les médias ne sont pas directement responsables d?une hausse de la violence, cette perception perdure aujourd?hui. « Je montre du doigt l?exagération et l?amplification des faits dans certains articles de presse. Pourquoi cette recherche du sensationnalisme ? Nous avons de plus en plus de détails macabres et de nouvelles people dans la presse à Maurice. » Et pour soutenir ses dires, la chargée de cours explique qu?il suffit de voir les titres les plus vendus actuellement et les sujets de couverture qui les font vendre.
« Il faut toutefois se demander si le lecteur moyen est vraiment friand de ce type d?information », argue-t-elle. « Il n?y a jamais eu d?études de marché sur ce que veulent réellement les lecteurs à Maurice. Et je suis sûre que dans l?éventualité d?une telle étude, une grosse majorité répondra non à une overdose de sensationnalisme. » Les enquêtes d?audience conduites dans d?autres pays indiquent d?ailleurs que le trop nuit, et peut souvent entraîner une saturation, voire même un rejet pour ce type d?information. Malheureusement, le concept de pertinence des nouvelles n?est pas très bien compris, et il est encore moins une pratique établie à Maurice, selon la chargée de cours. « Avec la montée de la commercialisation et le mercantilisme de l?information, la pertinence même des informations et de leur traitement dans un certain type de presse », fait-elle ressortir. « Et c?est d?autant plus problémati-que à Maurice parce que nous n?avons pas deux types distincts de journaux comme les formats broadsheet et les tabloïds à l?étranger. Il est ainsi très difficile de séparer le sensationnalisme des nouvelles dites sérieuses. »
Toutefois, Roukaya Kasenally explique que ceci dit, toute information est façonnée par la manière dont elle est traitée et présentée. « Il n?est pas improbable qu?une nouvelle a priori ?sérieuse? soit traitée d?une manière sensationnaliste et vice-versa. L?idéal n?est pas de penser à une compétition entre différents types de nouvelles, mais plutôt à la manière dont elles se complètent pour offrir une meilleure lecture des informations aux lecteurs ou aux auditeurs. »
QUESTIONS A
<B>Paula Lew-Fai, psychosociologue
« Le plus grand danger : l?inaction »</B>
<B>Le « sentiment d?insécurité » devient omniprésent. De quoi s?agit-il exactement ?</B>
Pour comprendre ce qui se passe à Maurice, souvenons-nous de ce qui s?est passé ailleurs, notamment en France. À la fin des années 70, la délinquance devient un problème majeur et l?expression « sentiment d?insécurité » émerge dans l?opinion.
Le président Giscard D?estaing char-ge alors son Garde des Sceaux d?étudier la délinquance, la violence et la criminalité. C?est le fameux rapport Peyrefitte. La leçon à retenir, pour nous, c?est que ce rapport accouchera d?une loi donnant la priorité à la répression des infractions violentes, plutôt qu?à la petite et moyenne délinquance. Assimiler ainsi la délinquance à la violence finit par amplifier le sentiment d?insécurité. Dès lors, en effet, une perception s?installe : l?État ne fait rien contre la délinquance.
Or, c?est elle qui nourrit le sentiment d?insécurité.
<B>Ce sentiment s?appuie-t-il sur des faits réels ou fantasmés ?</B>
Les deux. Il part de faits réels, puis les amplifie. Chacun y va de son grain de sel, et le sentiment d?insécurité se propage comme une épidémie incontrôlable. Il devient alors irrationnel, enjeu de toutes les passions, car il remet en cause le droit fondamental à la sécurité.
<B>Sommes-nous tous en danger ?</B>
Les faits sont là, les actes d?agressions quotidiens. La société mauricienne est en train de muter, et elle a du mal à trouver un mode de fonctionnement juste et adapté. Les institutions censées protéger les individus se dévitalisent, la population, elle, le vit comme un abandon.
Ce sentiment se nourrit aussi de toutes les frustrations ressenties par ailleurs ? économiques, relationnelles, professionnelles ou familiales. L?insécu-rité cristallise ainsi des peurs fondées et infondées, elle draine tout ce qui ne peut pas être mis en mots. C?est dans cette ère du vide que la légitime défense s?organise. Et il n?y a rien de pire que des citoyens qui se font justice eux-mêmes : ça devient la loi du plus fort.
<B>On parle depuis quelque temps d?« insécurité sociale ». Y a-t-il un lien avec l?insécurité physique ?</B>
Plusieurs études vont en ce sens. Elles montrent, par exemple, que le chôma-ge s?accompagne souvent d?une mon-tée de violence. Les agressions, sous toutes leurs formes, sont avant tout le symptôme d?un mal-être.
Quelles mesures pourraient atténuer le sentiment d?insécurité ?</B>
D?une part, en matière de police, une plus grande visibilité face à la petite et moyenne délinquance. D?autre part, la recherche de l?efficacité passe par la connaissance. On devrait pouvoir analyser les causes profondes du malaise et définir les moyens à mettre en ?uvre. Ensuite, tout passe par l?action, au quotidien. Se contenter d?un discours sécuritaire ne fera qu?aggraver les choses en créant une panique.
Le plus grand danger, au fond, c?est l?inaction. Les Mauriciens resteront alors à la merci des videurs de tout poil, du plus petit au plus grand, de l?anonyme à l?institutionnel. Avec les dégâts que l?on sait sur l?image du pays.
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