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Gouverner à ciel ouvert
Les médias ont ceci de commun avec la politique qu?il est facile de se mettre d?accord pour en dire du mal. Additionner les griefs de toutes les variétés d?opinions qui ne trouvent pas leur compte dans la politique menée par le gouvernement, et pas non plus dans les critiques que lui adresse l?opposition, est un jeu d?enfant. Quant aux médias, ils ne disent pas ce qu?il faudrait dire, parlent trop de ceci, pas assez de cela, etc. Si l?on associe politique et médias, la Nuit des Césars du mécontentement promet d?être longue.
Néanmoins, le forum permanent qu?entretiennent les journaux, la radio, la télévision, et le commentaire incessant qui s?en fabrique sur Internet ont pour mérite que l?action gouvernementale et, dans une certaine mesure, le travail législatif sont menés, de fait, avec une forme de participation des citoyens. Cela s?est vu de façon très nette au moment des grèves provoquées par la réforme des régimes spéciaux de retraite, en octobre et en novembre. Les protagonistes étaient particulièrement attentifs à l?opinion publique.
«Comment les Français réagissent-ils ?» : c?était la question déterminante pour le pouvoir, pour les syndicats, pour l?opposition. La réponse était donnée par les sondages, parfois contradictoires, mais aussi par les commentaires des usagers, ainsi que par les propos des auditeurs dans les émissions de radio qui leur donnent la parole. Naturellement, la sélection des propos était discutée. Commencer le JT de 20 heures par des témoignages d?usagers privés de transport ou par ceux de grévistes en lutte pour leurs droits acquis était un choix lourd de signification. Mais ces décisions, prises par les responsables des rédactions et qui posaient les mêmes problèmes à l?ensemble des médias, écrits, parlés ou visuels, étaient influencées par le rapport de forces dont elles témoignaient et qu?elles faisaient, en même temps, évoluer. La «communication» pratiquée par tous les acteurs de cette affaire ? activement par les ministres et les syndicalistes et de façon moins maîtrisée, mais de plus en plus consciente, par les grévistes et les usagers ? n?est bien, décidément, qu?un autre nom de la politique.
Dans un genre très différent, la visite à Paris de Mouammar Kadhafi, du 10 au 15 décembre, a provoqué aussi un débat à ciel ouvert et en temps réel sur le genre de diplomatie pratiqué par Nicolas Sarkozy, l?honneur fait à un chef d?Etat guère honorable, la valeur des engagements proclamés au sujet des droits de l?homme, l?importance réelle des contrats signés avec la Libye. Les sondages ont montré que les Français, dans leur majorité, désapprouvaient l?accueil fait au potentat de Tripoli. Le temps n?est plus où les relations internationales étaient un domaine réservé, dans lequel l?Elysée faisait ce qu?il voulait, ou presque, sans avoir à rendre de comptes.
Le débat sur le pouvoir d?achat, prolongé au Parlement, est un autre exemple de cette délibération publique. Le premier ministre, François Fillon, a fait connaître son hostilité à toute mesure coûteuse pour les finances publiques, telles que celles auxquelles les Français, dans leurs réponses aux enquêtes d?opinion, donnaient la préférence (baisses des impôts ou des taxes, hausse du salaire horaire). Les désaccords au sein de l?équipe présidentielle sont patents, Henri Guaino étant partisan d?une baisse de la TVA, dont les défenseurs de l?orthodoxie financière ne veulent pas entendre parler.
La démocratie d?opinion fait trop de place à l?émotion, se prête aux manipulations, est suspecte de connivences cachées. Elle heurte le principe d?égalité, puisque certains ont plus d?influence ou de force de conviction que d?autres. Bref, c?est la démocratie. Elle démystifie le pouvoir et le met à portée des citoyens. Les nostalgiques de l?autorité confisquée et sacralisée jugent cela «obscène».
Patrick JARREAU © Le Monde 2007 Distribué par The New York Times Syndicate
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