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Le jeune lion
Cette double page révèle le double langage que tient le Mouvement rodriguais (MR), parti au pouvoir à Rodrigues. Toute pensée politique étant potentiellement une esquisse d?action, on remarque au-delà de la guerre ouverte entre Port-Louis et Port-Mathurin, celle larvée entre le leader du MR et son chef commissaire. Une crise qui fait émerger un nouveau leader rodriguais, qui se sait fort, dans la rue peuplée de pêcheurs en colère?
Le leader du MR Nicolas Von Mally n?est pas convaincant quand il veut nous faire accroire, dans l?interview ci-contre, que Johnson Roussety ne mène pas de combat pour l?indépendance de Rodrigues, bref que cette question fondamentale n?est pas à l?agenda du MR. Von Mally a toujours tenté, souvent maladroitement, de calmer le jeu à l?hôtel du gouvernement, où son caractère docile et son ton courtois sont appréciés des dirigeants, aussi bien de l?opposition que du gouvernement.
Quand lors de son dernier budget Sithanen consacre moins d?argent qu?attendu à Rodrigues, Roussety laisse éclater sa colère et s?en prend violemment au ministre des Finances pour « son manque de concertation avec Rodrigues ». Von Mally, singulièrement embarrassé, justifie cette sortie en évoquant « le manque de maturité politique» de son chef commissaire, qu?il confie par ailleurs avoir lui-même choisi comme chef de file des verts à Rodrigues. Roussety, lui, n?en demord pas. Né en août 1975, il sait qu?il a le temps de préparer sa révolution, de secouer le joug, d?abord au sein du MR, puis au sein de la République, si jamais les siens - l?autre dirait « nou bann » - sont écrasés par ceux qui détiennent le pouvoir administratif à Port-Louis.
Au lendemain de sa nomination comme chef commissaire, Roussety nous relatait son parcours académique en économie et son rêve de jeune trentenaire de conférer à Rodrigues son indépendance économique, de révolutionner l?administration publique. Lui aussi, comme Ramgoolam, parle d?ambitieux nouveaux pôles de développement (réforme foncière, démocratisation de l?économie, etc). Roussety savait, alors très bien, qu?il ne pouvait pas se permettre de mettre à dos le gouvernement central pour mener à bien sa mission.
Dès lors, le chef commissaire trace sa route de l?autonomie. Alors que Nicolas Von Mally et Christian Leopold, respectivement leader et président du MR, restent « neutres » à l?Assemblée nationale, guettant tout développement politique, Roussety, lui, prend des décisions populaires à Rodrigues, mais impopulaires à Maurice. En optant pour l?abolition du système de « zoning » du lagon, il devient l?allié des pêcheurs, ceux-là même qui avaient botté Serge Clair et son équipe hors du pouvoir.
En passant outre une décision du Conseil des ministres (où ne siège aucun Rodriguais) quant à l?allocation du mauvais temps, Roussety sait que le peuple rodriguais fait bloc derrière lui.
Et quand le ministre de l?Agro-industrie lui demande de ne pas jouer à la provocation, il pousse le bouchon encore plus loin, en jouant à fond la carte de la spécificité rodriguaise. Après ses déboires avec les éleveurs de porc, compensés avant les fêtes, Arvin Boolell redoute cette fois une confrontation avec les pêcheurs. L?abolition du « zoning » à Rodrigues ? pourtant pas injustifiée en soi, vu la taille de l?île ? encouragerait les pêcheurs mauriciens à réclamer un traitement similaire à leurs confrères rodriguais.
Ce qui se passe à Rodrigues est suivi de près par le Premier ministre, même s?il est à Londres. Outre la sympathie qu?il éprouve pour le jeune Roussety, qui a su damer le pion au vétéran Serge Clair, le Premier ministre mesure bien la complexité de cette crise aux répercussions internationales.
Sur un plan plus personnel, Ramgoolam pensait que le nouveau chef commissaire allait augurer une ère nouvelle de rapprochement entre les deux îles. Il en était convaincu après sa première visite à Rodrigues, cette année, en tant que Premier ministre. Roussety lui avait organisé un véritable bain de foule. Il s?était vu en véritable rassembleur, d?une île à l?autre.
Aujourd?hui Roussety, au nom des pêcheurs, n?hésite pas à s?en prendre directement à Ramgoolam. Le jeune lion n?a pas peur de son aîné...
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