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Ces ripoux qui salissent la police
La nouvelle a fait l?effet d?une bombe. Tout part d?un entrefilet paru dans un hebdomadaire, récemment, et faisant état de la découverte d?une grosse somme d?argent ? Rs 4 millions selon certains, Rs 7 millions selon d?au-tres ? dans le casier d?un ancien haut gradé de la police. Trois journalistes sont arrêtés pour diffusion de fausses nouvelles. Mais la nouvelle s?étant ébruitée, l?Independent Commission against Corrup-tion (ICAC) et le Central Criminal Investi-gation Department (CCID) ont initié une enquête pour tirer cette affaire au clair.
Car il ne s?agirait pas là d?agents de police lambda qui font sauter une amende moyennant quelques centaines de roupies. On aurait plutôt affaire à des ripoux de haut vol, aux allures de personnages de polars, et brassant des centaines de milliers de roupies à la fin du mois. Devant de telles sommes, les soupçons se sont vite orientés vers des activités comme le racket, ou protection money. Et selon de nombreuses personnes interrogées, ces pratiques seraient étroitement liées aux courses hippiques à Maurice.
Pas de fumée sans feu</B>
À la base, ladite découverte aurait été faite dans le casier d?un ancien officier de la Major Crime Investigation Team (MCIT), unité ayant récemment absorbé la brigade des Jeux. Mais selon la version des Casernes centrales, aucune somme n?aurait été trouvée lors de l?ouverture du casier. Comme le confirme un officier très proche de l?enquête, c?est d?abord dans l?optique de récupérer des dossiers de cet ancien haut gradé que les procédures ont été enclenchées pour ouvrir son locker personnel.
Toutefois, dans un premier temps, toujours selon ce policier qui a requis l?anonymat, la clef n?était pas disponible, étant en possession d?un des proches de l?ancien haut gradé.
Et quelques jours après, lors de l?ouverture du casier, surprise, ce dernier était vide. Si cette version, reprise par un communiqué officiel ? sans l?élément de la clé non disponible ? ne corrobore pas celle de la nouvelle diffusée dans la presse, elle soulève néanmoins des questions sur d?éventuels « événements » qui se seraient produits pendant ces quelques jours.
Il n?y a pas de fumée sans feu, ont commencé à se dire certains. Les spé-culations sur l?origine de cette fuite d?information se sont vite propagées aux Casernes centrales. Ainsi, certains officiers parlent d?un fonds que ceux présents se seraient partagé entre eux, faisant inévitablement des frustrés, ou des agents ne voulant pas s?associer à une telle transaction. Il faut savoir que l?équipe de la MCIT compte une bonne trentaine d?éléments. Et certains d?entre eux, soit taraudés par leur conscience ou par simple frustration, auraient ébruité l?information. Des pratiques douteuses dans le monde hippique, tous en entendent parler, mais une certaine omerta prime.
Pourtant, face aux récents événements, certains ? sous le couvert de l?anonymat certes ? ont osé franchir le pas, peut-être dans un but de se dédouaner. Et les langues se délient. Ainsi, un proche du Mauritius Turf Club explique que les pratiques douteuses de certains éléments de la brigade des Jeux ne seraient pas inhabituelles aux abords du Champ-de-Mars.
« La brigade des Jeux est censée veiller au déroulement légal des paris chez les bookmakers. Mais pensez-vous que ces derniers fassent des bénéfices sur les petits parieurs qui misent quelques centaines de roupies ? », soulève-t-il. Les taxes prélevées actuellement ne leur garantissent qu?un maigre gain sur ces petits parieurs.
« Il existe des gens qui exposent plusieurs centaines de milliers de roupies par journée hippique, mais qui exigent, en contrepartie, la discrétion du bookmaker sur l?origine de l?argent. Ces paris sont faits sans reçus, sans traces. » Ce type de pratique est illégal, mais certains membres de la brigade des Jeux en seraient pleinement conscients? sans toutefois agir, selon notre source.
« Pour ne pas être inquiétés, des bookmakers offrent une partie des gains à ces officiers. » D?où le terme protection money. Mais tous les bookies ne sont pas aussi conciliants. À l?image de cet organi-sateur de paris, qui affirme qu?il aurait reçu la visite d?un haut gradé de la MCIT dans ce sens. « Sans entrée en matière, il m?a directement demandé Rs 50 000. J?ai immédiatement menacé d?appeler mon avocat. Il est parti sur le champ. » Une pratique qui n?est pas étrangère à de nombreuses personnes, bien au fait des activités qui se déroulent dans les coulisses du Champ-de-Mars.
Réparations financières comme « excuses »</B>
Et ces pratiques douteuses ne s?arrêteraient pas là. À en croire le bookmaker interrogé, des ripoux s?offriraient même le luxe d?exiger de parier à crédit, ce qui, à la base, est illégal et n?est jamais accepté. « Ils ne misent jamais de petites sommes, mais plusieurs dizaines de fonds. Et s?ils perdent, leur exiger de l?argent est impensable. Non seulement il n?y a pas de preuves, mais c?est alors demander à un officier de police de régler une transaction illégale. » Une persécution face à laquelle de nombreuses maisons de paris cèdent régulièrement.
Il y a aussi ces fameux mission men, hommes opérant dans l?ombre du Champ-de- Mars. Leur rôle serait de faire le lien entre les gros parieurs qui tiennent à garder leur identité secrète et les bookmakers. Et ici, on agit au delà du cadre légal : tous les paris se feraient à crédit. Ces mission men prélèveraient parfois un pourcentage de la somme misée, tournant souvent autour de 10 %, pour des paris d?au minimum Rs 100 000 et Rs 200 000. Un bookmaker explique que « tous connaissent ces pratiques, surtout certains membres d?une unité spécifique, mais ils ferment les yeux. » Car des 10 % que prélève le mission man, une partie irait à certains éléments de cette équipe.
Mais la pression de ces officiers sans scrupule ne se limiterait pas aux organisateurs de paris. Des jockeys en auraient fait les frais. Selon une source proche de l?enquête que mènent actuellement l?ICAC et le CCID, les autorités seraient au courant d?épisodes où certains policiers sans scrupule auraient même réveillé des jockeys en pleine nuit, pour les questionner sur la performance d?un cheval lors d?une course au cours de laquelle ils auraient perdu de l?argent.
En guise « d?excuses », ils exigeraient même des réparations ? financières ? lors de la journée hippique suivante.
Approché à plusieurs reprises</B>
Et là, pas question de miser leur propre argent. C?est le jockey lui-même qui puiserait de sa poche pour ensuite remettre les gains à ces officiers corrompus. Comme pour soutenir ces dires, un proche du Mauritius Turf Club indique que de plusieurs jockeys connus pour avoir des contacts répétés avec les membres de la brigade des Jeux, l?un d?eux aurait quitté le pays, alors qu?un autre aurait disparu de la circulation depuis deux semaines. « Même les gérants de l?écurie pour laquelle il court ne savent pas où il est. C?est depuis, que toute cette affaire de protection money a éclaté. Personne ne sait où il se trouve. »
Un ex-agent de la brigade des Jeux regrette l?actuel état de cette unité depuis qu?elle a basculé sous la houlette de la MCIT. « Il faut reconnaître qu?ils n?ont attrapé aucun « gros poisson » depuis qu?ils sont opérationnels. Ils ont fait des détections mineures, inquiété quelques petits magouilleurs, mais rien de spectaculaire. » Cet agent poursuit en racontant comment il aurait été approché à plusieurs reprises quand il était dans cette unité. « Ils expliquent d?abord comment ils vont procéder, avant de proposer une somme à la fin de chaque mois, le double ou plus pendant la période des courses. J?ai toujours refusé. »
Ces aveux de personnes se réfugiant sous l?anonymat viennent indéniablement soulever des questions sur la découverte ? ou pas ? de la somme en question. Car au vu des différents témoignages recueillis, la nouvelle que beaucoup ont clamée être fausse prend une tout autre dimension. Mais c?est surtout la provenance de cet argent que l?enquête devra éclaircir. Les pratiques douteuses associées à certains membres de la brigade des Jeux ne consisteraient pas la seule source d?un fonds éventuel de la MCIT.
Il serait courant, chez les membres de cette équipe, de se faire offrir des « signes de gratitude ou de reconnaissance » par des citoyens (voir hors-texte). Face aux performances souvent médiatisées de ces policiers, certains de nos compatriotes leur vouent une certaine admiration et savent faire montre de leur gratitude. Les récompenses varient alors entre un dîner au restaurant, des boissons alcoolisées, quelques billets dans une enveloppe, voire même des biens immobiliers, comme semblent soupçonner les enquêteurs. C?est bien là une des raisons pour lesquelles ils se penchent sur les avoirs de certains policiers.
<B>Leur lot de révélations</B>
Mais il faut savoir que l?enquête initiée par l?ICAC et le CCID est favorablement accueillie au sein des Casernes centrales. Chez les officiers de police, on se félicite de cette initiative, car s?il y a eu maldonne, ceux que l?on montre du doigt doivent assumer la responsabilité d?avoir terni l?image de la police. Et plus de crédibilité et d?attentes sont accordées à l?institution qu?est l?ICAC que pour une enquête qui serait menée par des policiers sur leurs collègues.
Quoi qu?il en soit, les mesures dé-ployées par les enquêteurs indiquent qu?ils prennent l?affaire au sérieux.
Les jours à venir devraient apporter leur lot de révélations? si la traînée de fumée annonçant un éventuel feu ne se dissipe pas avant.
<B>Les « superflics » de la MCIT</B>
On ne peut questionner l?efficacité de la Major Crime Investigation Team. Malgré les diverses accusations (brutalités policières ou de racket), cette unité fragmentée en deux équipes a plusieurs fois démontré ses compétences en élucidant des affaires d?homicide, de viol ou de hold-up depuis sa mise en place en mai 2000. D?ailleurs, la trentained?officiers de la MCIT a des C.V. impressionnants : formations poussées données par des experts anglais ou même par le FBI, aux États-Unis. Mais leur efficacité rime aussi avec notoriété. Car la réputation de ces « super flics », actifs sur le terrain, a vite gagné toutes les sphères de la société. Les éléments de la MCIT sont pratiquement en fonction 24 heures sur 24. Leur image de « durs », avec leur arme de service quasiment en permanence sur eux, et leur réseau de contacts sur le terrain, leur confèrent un statut spécial au sein de la police. S?ils inspirent confiance et suscitent l?admiration chez certains, ils sont aussi craints. Car cette équipe n?est pas exempte de reproches. Certains de ses éléments ont souvent occupé les colonnes des journaux pour leurs « frasques », à l?image de l?épisode de la fouille intégrale à la cybertour. Et outre les accusations persistantes de brutalités policières, on accuse certains membres de cette unité de racket et d?extorsion de fonds aujourd?hui. Les témoins se manifestent, quant à eux, timidement et n?osent pas se prononcer à visage découvert. Toutefois, il est utile de le redire, ces accusations ne concernent que quelques agents. C?est ainsi sans surprise qu?un communiqué des Casernes centrales, signé par le commissaire de police, Ramanooj Gopalsingh, réfute l?argument que la MCIT devrait être dissoute. Ceci, avant de rajouter que tout officier de cette équipe trouvé coupable des accusations rapportées sera traité « selon la loi ». Un revirement significatif, alors que, dans un premier temps, la police avait affirmé que la nouvelle selon laquelle de l?argent avait été retrouvé dans un locker, et publiée dans la presse, était « fausse ».
<B>Le nouveau combat de Boodhoo</B>
Après l?arrestation des trois journalistes et leur libération sous caution, un élément catalyseur est venu relancer le débat sur les soupçons de racket et d?extorsion de fonds pesant sur les membres de la MCIT. Fort d?un combat contre la Sale by Levy, Harish Boodhoo est sorti de son jeûne médiatique pour faire une déposition au Central Criminal Investigation Department (CCID) et a adressé plusieurs correspondances à ce sujet au commissaire de police (CP), Ramanooj Gopalsingh. La déposition enregistrée, on ne pouvait plus prendre l?affaire à la légère. Face à la teneur des accusations, en début de semaine, le CP a décidé de référer l?affaire à l?Independent Commission against Corruption (ICAC). Aussi, afin d?assister les enquêteurs de l?organisme anti-corruption, des officiers du CCID travaillent en étroite collaboration avec ceux de l?ICAC. Mais à ce jour, leur seule piste demeure les accusations d?Harish Boodhoo, et ses nombreuses pistes, « vagues », selon les enquêteurs. À ce sujet, une personne proche de l?enquête confie d?ailleurs que « nous l?avons rencontré et il nous a exposé plusieurs pistes, mais sans plus. Il ne nous parle que de généralités, ou des ouï-dire. Certes, il y a certaines pistes que nous considérons, mais nous en sommes toujours au stade préliminaire de l?enquête ». Et contrairement à ce qu?avance Harish Boodhoo, bien que les autorités prennent le cas très au sérieux, les démarches en sont toujours au stade embryonnaire. « Honnêtement, nous venons tout juste de recevoir la liste des policiers qui composent cette unité de la MCIT. Ce n?est que maintenant que nous allons l?éplucher », poursuit-il. « On parle d?un relevé des avoirs de ces personnes, et nous y songeons certes. Mais nous n?avons pas encore enclenché les démarches pour demander un ordre du juge. Il nous faut faire encore un peu de travail de terrain. » Mais l?ICAC peut compter sur la déposition de plusieurs personnes qui affirment avoir été les victimes de certains éléments de la MCIT. De plus, le CCID et l?ICAC ne seraient pas seuls à s?intéresser aux activités présumées de ces éléments de la police. Car la Financial Intelligence Unit (FIU) et la Mauritius Revenue Authority suivent l?affaire de très près, et s?apprêteraient à reprendre l?enquête si l?ICAC décide que certaines parties ne sont plus de son ressort. Outre les « révélations » d?Harish Boodhoo et les dépositions des témoins, les enquêteurs de l?ICAC sont aussi intrigués par le mouvement « agité » au sein de la force policière en ce moment.
« C?est un signe qu?il y a lieu de faire une enquête. S?ils n?avaient rien à se reprocher, les agents incriminés se tiendraient tranquilles. Mais ils sont nerveux. On se demande pourquoi », confie notre source.
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