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La culture paillasson
Les Mauriciens sont en droit de se demander quelle politique de gouvernance pratiquent les organismes parapublics à Maurice. Dans une semaine qui a vu un excès de zèle de l?Information Communication and Technology Authority (ICTA), cet événement lève le voile sur un mal dans les institutions dites indépendantes : la culture paillasson. Bien ancrée chez nous, elle s?illustre par la mégalomanie de certains ministres, quand il ne s?agit pas de celle de petits malins qui utilisent le nom d?un homme de pouvoir, pour faire avancer un quelconque dossier.
Il y a d?abord ces instances qui subissent les pressions et ingérences des ministres de tutelle, bien que ces organismes sont censés être « indépendants ». Ensuite, il y a ces instances dont les directeurs ou présidents font carpette face à la présence de quelqu?un du pouvoir, comme pour démontrer une allégeance ou une gratitude d?avoir été nommé à ce poste. Et dans les deux cas, les anecdotes abondent pour dévoiler la réalité.
Mais, qu?on se le dise, les exem-ples les plus flagrantsque sont la Mauritius Broadcasting Corporation (MBC) et, plus récemment l?ICTA, ne sont que la partie visible de l?iceberg. Car dans la catégorie des instances subissant les caprices du prince, la State Trading Corporation (STC) est en bonne position. À l?image de Ranjit Soomarooah, le directeur général de la STC, qui se montre volontiers discret, au profit du ministre du Commerce, Rajesh Jeetah.
Et que dire de la Mauritius Meat Authority, où une nomination pour un poste inexistant auparavant a provoqué des remous. Selon certains salariés et même des membres du Board, cette affaire a pour toile de fond une famille « proche du parti au pouvoir ». Voulant à tout prix caser une certaine personne dans l?administration, le Board s?est toutefois heurté à une levée de boucliers des syndicats et des autres employés. Un exemple, parmi tant d?autres, où une décision « d?en haut » est imposée à un organisme.
Faire la pluie et le beau temps</B>
Mais le dernier cas en date, et le plus flagrant, demeure néanmoins l?Icta, une autre institution « qui serait totalement soumise à la volonté du gouvernement et du ministre en particulier », selon une source interne. Et pourtant, il s?agit là de l?autorité de régulation des télécommunications, qui selon l?ICT Act, se doit de fonctionner de manière in-dépendante. Le déplacement du président et du directeur de l?ICTA au siège du ministère des Technologies de l?Information pour une conférence de presse récemment illustre bien ce manque d?autonomie.
Car, ce jour-là, selon ce haut responsable de l?ICTA, le ministre a lui-même annoncé les baisses de tarifs téléphoniques en lieu et place des responsables de l?ICTA, qui avaient pourtant invité les journalistes à leur siège pour cet exercice. « Le ministre a fixé la date à laquelle cette baisse deviendra effective ! Mais Étienne Sinatambou devrait relire le National ICT Strategic Plan, disponible sur le site Internet du même ministère, car ce texte souligne que l?organisme régulateur se doit d?être indépendant », souligne cette source de l?ICTA.
En outre, les réunions du conseil d?administration de l?organisme ne se tiennent plus depuis cinq mois, après un litige opposant le président et le directeur de l?ICTA aux membres du conseil d?administration nommés par Étienne Sinatambou. Le ministre, apparemment, continue à faire la pluie et le beau temps à l?ICTA. Face à ce statut, le bureau du Premier ministre, dit-on, planche toujours sur la situation de l?instance régulatrice, après celle de la State Informatics Limited (SIL), passée, quant à elle, sous la tutelle du ministère des Finances. Car les relations entre le président de la SIL et Étienne Sinatambou avaient tourné au vinaigre.
L?appareil idéologique de l?État</B>
Et doit-on voir la main du gouvernement dans le blocage d?accès, pendant quelques heures, de Facebook ? Trilock Dwarka, le président de l?ICTA, sollicité pour une déclaration à ce sujet, assure qu?il s?agit d?une décision purement administrative prise par le directeur de l?instance et son équipe. « Ni moi, en tant que président, ni le conseil d?administration de l?ICTA ou encore le gouvernement n?ont eu quoi que ce soit à faire avec cette décision », répond-il.
Trilock Dwarka enchaîne, du reste, en déclarant avoir ordonné à la direction de l?ICTA de ne pas recourir au blocage, même temporaire, de Facebook à l?avenir, afin d?éviter toute interprétation fâcheuse. De son côté, le Dr Krishna Oolun, directeur de l?ICTA, préfère tempé-rer : « J?ai un rôle à jouer et je suis redevable au conseil d?administration. Celui-ci est composé de personnes nommées par le ministre. Il a donc un droit de regard sur les décisions. »
Du côté de la MBC, les choses se corsent. Depuis plusieurs années, la politique de la station nationale est devenue notoire. Se démarquant des autres organes de presse en opérant sous le MBC Act, la culture prédominante aujourd?hui consiste à faire des courbettes et à montrer le gouvernement sous son jour le plus radieux. Définition parfaite de « l?appareil idéologique de l?État », outil politique par excellence dans plusieurs régimes politiques.
Mais un des nombreux responsables de la rédaction s?en dédouane toutefois. « Nous sommes une rédaction comme une autre. La MBC sait ce qu?elle doit faire », dit-il. C?est là l?écho de ce que le président et le directeur de la MBC martèlent ad nauseam. Mais qu?en est-il de l?épisode où le ministre Mahen Gowressoo avait deman-dé une couverture de la MBC pour une cérémonie personnelle ? « On a trop gonflé cette histoire. Le ministre m?avait demandé cela d?une façon innocente. On connaît tous le caractère de ce ministre, ce n?était pas méchant de sa part », explique le directeur de la MBC, Bijaye Madhoo. « Je lui ai fait comprendre que la MBC ne couvrait pas les cérémonies d?individus, et il l?a pris très gentiment. »
Mais, qu?en est-il du Premier ministre ? Est-il surexposé ou pas ? « Que voulez-vous ? Par exemple, pour Divali, le PM était à quatre cérémonies pendant la même journée. On n?allait quand même pas le censurer ! », poursuit le directeur de la MBC.
Mais pour un journaliste de la rue Pasteur, le produit final sur l?écran ne dé-pend pas d?eux. C?est ainsi qu?on apprend que tous sont conscients de cette surexposition et que ce serait même un combat quotidien de la rédaction. « Mais qui appelle la rédaction à la fin de la journée ? Qui tire les ficelles ? Ce n?est pas le directeur de la MBC. Ce n?est pas Datta Ramyead. Ce sont des appels de la cellule de communication du Premier ministre lui-même », avoue notre inter-locuteur. Or, pendant ce temps, le président et le directeur de la MBC clament le contraire. Une situation, dit-on, dont le Premier ministre ne serait pas totalement au courant.
<B>Récompenser les « fidèles »</B>
Pourtant, ce dernier est tout de même monté au créneau à maintes reprises, lors d?apparitions publiques, pour critiquer l?attitude de certaines personnes « qui interviennent en son nom » pour leurs propres intérêts. Mais son absence de prise de position ferme sur la question laisse planer un doute sur la politique qu?il prône. Une correspondance en ce sens vers sa cellule de communication n?a, comme par hasard, rien donné.
Mais ne serait-ce finalement pas le but du jeu ? De « récompenser » certaines personnes « fidèles » par des postes de pouvoir, afin d?en assurer le contrôle ? Cette pratique ne date pas d?hier, mais en contrepartie de la mainmise gouvernementale, c?est la réputation des dirigeants du jour, mais aussi des instances, qui est en jeu. Et dans leur chute, c?est également la réputation du pays que ces « princes » entraînent avec eux.
<B>Ces dociles nominés politiques</B>
Les personnes qui siègent comme directeurs ou présidents des organismes parapublics sont souvent ? sinon toujours ? des proches du parti au pouvoir. Les noms sont souvent proposés par des ministres ou le Premier ministre lui-même, puis débattus au Conseil des ministres, avant d?être rendus officiels.
Il s?agit notamment de personnes qui n?ont pas obtenu de « tickets » pour les élections, quand ce ne sont pas des individus « proches de l?establishment » du parti au pouvoir. Il faut comprendre par là des gens qui ont ?uvré sur le terrain pendant la campagne. Le choix n?est ainsi pas fait seulement sur des critères des compétences, mais plus de fidélité et de malléabilité.
Une manière de conserver le contrôle de l?institution en question. L?avènement de la culture paillasson n?est donc pas une coïncidence.
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