Publicité

Manège à trois

10 novembre 2007, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

De la difficulté de faire de l?opposition quand on va devoir s?allier avec son soi-disant adversaire. C?est ce mal existentiel qui s?est exprimé dans la farce pitoyable jouée à l?Assemblée nationale, cette semaine, par les acteurs des partis de l?opposition. Mettons les points sur les i : aux prochaines élections législatives, il est plus que probable que l?un ou l?autre des partis qui prétendent s?opposer actuellement à Navin Ramgoolam s?alliera à lui pour gouverner ensemble. En attendant, ils ne savent pas sur quel pied danser.

Le bal est ouvert, je postule que contrairement à ce qu?ils affirment publiquement, ces deux partis de l?opposition valsent pour préserver cette éventualité. Et Navin Ramgoolam, qui sait combien l?Alliance sociale s?est fragilisée, n?est pas du tout insensible à ces sirènes bienveillantes. Il y a deux explications à l?affaire. La première est cachée, mais elle est irréfutable : contrairement à ce qu?elle affirme, l?opposition n?a pas de contre-projet à proposer au pays. C?est si vrai qu?elle n?hésite pas à livrer de temps à autre au régime une guerre de paternité pour s?approprier le succès des secteurs économiques en croissance. Ce qui est d?ailleurs juste. Le gouvernement MSM-MMM a largement contribué à lancer les nouveaux pôles de développement qui ont maintenant atteint leur vitesse de croisière, notamment en ce qui concerne les nouvelles technologies de l?information, les « Integrated Resort Schemes » et la pêche industrielle. La deuxième raison est plus facilement admise, c?est le système électoral actuel qui pousse aux alliances préélectorales. Il n?est donc pas scandaleux que les partis politiques s?en préoccupent constamment.

Cette convergence et ces accointances devraient imposer un débat public raisonné et intelligent, débarrassé des incantations démagogiques ou des rêveries idéologiques auxquelles se livrent les politiciens. Ils partagent pour l?essentiel la même vision du développement économique et du système démocratique. Ils mentent quand ils prétendent le contraire. Les différences entre eux sont de l?ordre du style, elles ne sont pas substantielles. Au pouvoir à tour de rôle depuis vingt-cinq ans, ils ont mené ensemble ou séparément la même stratégie, ce qui est d?ailleurs l?une des clefs du succès relatif du modèle mauricien. Cette proximité politique n?est donc pas un drame, elle est au contraire un gage de stabilité et pourrait devenir un puissant levier de cohésion sociale.

D?ailleurs, c?est d?abord parce qu?il existe un large consensus programmatique entre les partis de gouvernement que les possibilités d?alliances existent entre eux. Plutôt que de tenter de duper les citoyens et de les trahir éventuellement, les partis devraient les éduquer. En reconnaissant leurs très larges concordances de vues en matière de stratégie économique tout en dressant, sans démagogie, l?inventaire de leurs désaccords. Voyons les faits.

Il faut se méfier des discours de ces opposants de circonstance parce qu?on sait qu?au pouvoir, ils ne se sont pas comportés différemment de l?actuel ministre des Finances, la cible principale de leurs critiques. Paul Bérenger, le père de la « Sales Tax », avait fait son devoir la mort dans l?âme. Peu gâté par les circonstances, il a souvent été contraint d?imposer à la population des « souffrances », comme il dit aujourd?hui. Je me souviens de cette conférence de presse pathétique du ministre des Finances Bérenger annonçant, le 12 décembre 2002, à la veille des fêtes de fin d?année, « l?inévitabilité » d?une cascade d?augmentations de prix : le gaz ménager, l?huile comestible, la farine, les produits pétroliers, le ciment? Comme on a la mémoire courte ! Pravind Jugnauth, qui fustige Rama Sithanen, accusé de faire des « cadeaux » à l?industrie sucrière, est un ancien ministre de l?Agriculture très apprécié des sucriers pour services rendus de mémoire de VRS1.

On pourrait multiplier ainsi les exemples. C?est pourquoi les dirigeants de l?opposition devraient se montrer plus mesurés dans leurs attaques dont on voit bien l?intention. Ils ne s?en prennent pas directement au chef du gouvernement, surtout Pravind Jugnauth. Ils combattent la « réforme Sithanen ». Déjà, dans ce choix langagier, je subodore un calcul politicien. Bérenger et Jugnauth savent bien qu?il n?y aurait pas eu de réforme sans l?accord direct et personnel du Premier ministre. Mais comme ils vont devoir négocier avec lui, et peut-être le servir, ils jugent prudent de l?épargner en tentant d?isoler ? et sans doute de sacrifier demain ? Rama Sithanen.

Sur le fond, il faut être borné pour ne pas comprendre que dans la même situation, Bérenger et Jugnauth auraient mené les mêmes réformes, peut-être avec quelques accommodements. Pour des raisons démagogiques, les deux dirigeants de l?opposition déclarent aujourd?hui trouver inacceptable que tous les Mauriciens paient une taxe sur leur propriété immobilière. Ils font semblant d?oublier que le gouvernement MSM-MMM avait présenté un projet de loi de municipalisation de l?ensemble du territoire afin de placer, à juste raison, tous les citoyens sur un pied d?égalité fiscale. Sur ce plan, la réforme actuelle est peut-être mal conçue, mais son principe demeure juste. Les travaillistes paient à leur tour leur propre démagogie. Ils s?étaient opposés à la « taxe rurale » que le MSM-MMM voulait introduire, mais ils créent la « National Residential Property Tax » (NRPT).

De même, l?opposition sait combien est justifié le projet de réforme de la sécurité sociale universelle, devenue financièrement insoutenable et socialement inefficace. Elle le sait si bien qu?au pouvoir, ses dirigeants ont cherché à adapter le système, à envisager diverses méthodes de ciblage -? combattues, il est vrai, par les travaillistes. Ainsi tourne le manège. Y a-t-il un Mauricien suffisamment stupide pour croire que Pravind Jugnauth puisse vraiment tenir sa promesse d?opposant de rétablir les subventions sur les frais d?examens, de supprimer la taxe sur les intérêts bancaires, de réintroduire tous les abattements fiscaux, d?abolir la NRPT, d?éliminer tous les droits de douane? et de réduire le déficit public ? Entendons-nous bien, tout cela n?est que balivernes, de la poudre aux yeux des électeurs crédules.

Alors, comme il n?y a pas d?autre solution, sauf à un niveau superficiel, comme la représentation proportionnelle n?a toujours pas été introduite, il n?est pas surprenant que les partis en soient à réfléchir aux prochaines combinaisons électorales. Je pense que loin de s?en désoler, il faudrait s?en réjouir. Les partis finissent toujours par comprendre que l?essentiel n?est pas de gagner les élections, il faut ensuite gouverner. L?inculture politique des Mauriciens, leur manque de sens civique, leur indiscipline, la démagogie tournante des partis et les frilosités permanentes des communautés rendent ce pays presque ingouvernable. Seul un gouvernement fort et largement représentatif peut espérer faire aboutir des réformes indispensables qui sont parfois douloureuses. Une coalition regroupant des vrais partis, qui représentent les diverses sensibilités de la nation, me semble un impératif.

Publicité