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Pourquoi et comment l?Histoire nous cache-t-elle des faits ?
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Pourquoi et comment l?Histoire nous cache-t-elle des faits ?
par Issa ASGARALLY
Les tabous de l?Histoire, Marc Ferro, NiL Editions, 144 pages.
Ce livre est issu d?une participation de l?historien Marc Ferro à un débat télévisé sur Jeanne d?Arc. Il lut évidemment les ouvrages, en anglais, d?Edward Lucie Smith et Robert B. Greenblatt, qui abordaient des questions qu?il ne s?était jamais posées et qui s?appuyaient sur un témoignage de Jean d?Aulun, l?un des compagnons de Jeanne d?Arc, selon lequel ?elle n?avait pas les ennuis habituels des jeunes femmes? et n?avait guère d?attirance pour les garçons. Il apprit aussi par ces auteurs que certaines filles peuvent avoir des étourdissements, des ?visions?. Pourtant, sur le plateau, tout ce que Marc Ferro déclara sur Jeanne d?Arc, c?est qu?elle était considérée comme une héroïne nationale en Russie, à l?égal d?Alexandre Nevski : ?C?est ce jour-là que j?ai compris ce qu?était un tabou : ?ce sur quoi on fait silence, par crainte, par pudeur?, comme le confirme Alain Rey. On le différencie, bien sûr, de l?interdit qui s?applique plus précisément à ce qui n?est pas autorisé, et il se distingue de l?autocensure ou de la censure constamment invoquées pour rendre compte de tous les silences de l?Histoire.? C?est ainsi que Marc Ferro conçut le projet de rechercher les tabous de l?Histoire.
Les premiers tabous, il les trouve au c?ur des institutions : l?Eglise, la République, le Parti. C?est là que se cachent les secrets de leur pouvoir, la théorie qui les légitime. Voilà pourquoi ces institutions cachent une des marques de leur origine, dont elles font néanmoins la source de leur légitimité. Marc Ferro examine plusieurs exemples pour étayer ses propos. Citons-en un seul : le tabou qui régna sur les origines mythiques de la nation et celles de la royauté en France. Ecrites à partir du 13e siècle, les « Grandes Chroniques de France » évoquent les origines troyennes et chrétiennes du peuple français en recourant à deux événements légendaires, le départ de Troie et le sacre de Clovis. Pour avoir remis en cause ces origines, Nicolas Freret, un érudit, fut enfermé par Louis XIV à la Bastille ! En effet, il démontra que les rois de France ne descendaient pas des Princes de Troie mais de simples petits guerriers francs que Rome désignait sous le nom de ?Barbares?.
Autre constat de Marc Ferro : ?Si l?origine des pouvoirs et de l?autorité constitue le lieu privilégié où se nichent certains tabous, d?autres situations secrètes des silences qui sont associés aux croyances, au statut des sociétés.? Ainsi, la Révolution française de 1789 est considérée dans la tradition historique comme la mère et la matrice du projet républicain. Cela permet d?occulter l?existence de ces républiques ?aristocratiques?, comme Venise, ou ?patriciennes?, telle Genève. La révolution américaine est également reléguée au rang de guerre d?indépendance. Le tabou le plus durable, écrit Marc Ferro, est, à ce titre, celui qui porte sur la Corse, républicaine elle aussi, avant la France.
Marc Ferro examine ensuite quelques drames de la guerre : ?Les exigences de l?efficacité, les passions idéologiques croisent leurs effets pour multiplier ces crimes, les contrevérités dont, ensuite, on veut dissimuler les excès.? En ce qui concerne la Première Guerre mondiale, les mutineries de 1917 en sont un bon exemple. Pourtant, il eut bien 554 condamnations à mort et 54 fusillés au cours de la vague de répression déclenchée par le général Pétain. Ce n?est qu?e 1999 que le Premier ministre, Lionel Jospin, leva ce tabou en évoquant la mémoire des mutins et en leur rendant hommage. Sur la deuxième Guerre mondiale, un des premiers tabous, levé aujourd?hui, concernait le sort des Juifs de France. Pourtant, comme l?a démontré Annette Wievorka, près de cent témoignages ont été écrits entre 1945 et 1948 par les survivants du génocide ! Par ailleurs, en France, la défaite et le régime de Vichy sont à l?origine des silences sur des faits de guerre, sur la Résistance et la collaboration.
Les archives judiciaires permettent à Marc Ferro de vérifier comment est montée, puis s?est instituée la vulgate historique. Il se penche ainsi sur un tabou bien protégé : l?assassinat de Nicolas II et de la famille impériale par les Bolcheviks en juillet 1918, à Ekaterinbourg, en Russie. Marc Ferro relève de nombreuses contradictions qui mettent en cause la version traditionnelle selon laquelle tous les membres de la famille royale ont été exécutés.
Les tabous, écrit Marc Ferro, peuvent être aussi une manière de ne pas revivifier un passé douloureux comme l?indique le comportement des habitants du Vexin français étudié par deux historiens, Anne-Marie Thiesse et Michel Bozon. Dans le cadre d?une enquête orale sur le comportement de populations rurales de 1930 à 1940, les témoins, interrogés sur le comportement social des ouvriers agricoles et de leurs milieux, n?évoquaient que les victoires remportées sur le patronat agricole ou industriel dans les usines de sucre de betterave. Quand les deux interviewers leur parlaient des événements de 1936 et des défaites de 1938, les témoins ne se souvenaient que des victoires d?avant 1914 ! La mémoire se refusait à évoquer les aspects négatifs de ce passé.
Il faut préciser que l?essai de Marc Ferro n?est pas un livre exhaustif sur les tabous de l?Histoire. Il indique une voie à suivre. En France, les tabous concernant certains événements historiques, en particulier la guerre d?Algérie, demeurent.
Et les tabous de l?Histoire de Maurice ? Ils n?en manquent guère ! Certains ont été levés : sur l?Esclavage, on reconnaît aujourd?hui que des chasseurs de ?Noirs? étaient des ? ?Noirs? et que des « hommes de couleur » possédaient des esclaves ! Sur l?Immigration, on commence à évoquer la ?disproportion des sexes? parmi les travailleurs immigrés, le nombre d?hommes étant à un moment donné ( 1867 ) environ trois fois supérieur à celui des femmes ! Mais tout reste à faire. Et ce n?est pas demain la veille, surtout lorsqu?on voit de jeunes historiens se mettre allègrement au service de ceux qui instrumentalisent l?Histoire?
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