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La vie devant soi

7 septembre 2007, 00:00

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La vie devant soi

● <B> Vous êtes depuis ce matin affecté à une paroisse : celle de Cassis. Vous voici dans le vif de la vie?</B>

Je viens de faire, juste avant votre arrivée, l?enterrement d?un enfant mort-né. Dès le premier jour, au début même, on touche à des choses dures, difficiles?Dans le vif de la vie, comme vous dites? Mais j?attends voir?

● <B> Voir quoi ? </B>

Voir les jours, les nouvelles expériences?

● <B> Le choc de cette souffrance, à première vue, vous conforte dans votre engagement ? </B>

Ah oui ! Cela me confirme dans ce que j?ai envie de faire. J?ai envie de vivre les souffrances des hommes, là où elles sont. Je me suis retrouvé dans cette famille et je me suis senti là où je devais être : au c?ur de la vie des hommes. Mais ce n?est que le premier jour, j?espère que le Seigneur me donnera sans cesse des confirmations de mon choix. Depuis 6 ans, je vis des confirmations de mon choix. Même s?il y a eu des obstacles, des difficultés, des épreuves. Sur le fond, quand je relis ma vie, je sais que le Seigneur est fidèle et que son appel reste constant. C?est ce qui me motive.

● <B> Quand on a 27 ans et qu?on dit ?Le Seigneur?, arrive-t-on à vouloir mettre un visage sur ce ?Seigneur? ? </B>

J?aime cette phrase de Jésus qui dit : ?Qui me voit, voit le père?. Souvent on imagine Dieu dans les nuages, comme une abstraction. Mais moi, ce qui me motive, ce qui me donne son image, c?est le Christ sur terre faisant le bien et qui vient annoncer la Parole. Voilà qui est Dieu pour moi.

● <B> Il porte le visage de Jésus de Nazareth ? </B>

Oui, on peut le dire comme ça. Même, si c?est un peu vulgaire de le dire comme ça? (Rires)

● <B> J?essaie de comprendre comment on s?engage pour quelqu?un dont on ne connaît pas le visage ? </B>

C?est vrai que c?est déroutant. Vous avez raison. Le Seigneur sait nous dérouter, ce n?est pas pour rien que l?on dit que les voies du Seigneur sont impénétrables. J?avais tout mon projet bien construit, je voulais devenir architecte et, tout à coup, le Seigneur me prend la main à travers des événements?

● <B> Les événements autour de la mort de Kaya ont fait basculer votre vie?</B>

Oui. Je me rends compte que, sans cesse le Seigneur m?a fait changer de voie, m?a appelé ailleurs.

● <B> Comment naît une vocation ? Par petites touches successives ou par un cataclysme qui vous submerge ? </B>

Je ne peux bien sûr répondre qu?à partir de moi-même. Inconsciemment, il y a eu le rôle de ma famille. Il y a toujours eu mes parents comme des témoins de vie chrétienne et d?amour. Je crois qu?il y a eu aussi des prêtres qui m?ont paru heureux, épanouis dans leur vie, et puis, bien sûr, la prière quotidienne. Finalement, il y a la vie. Quand on quitte le collège et qu?on débarque dans la vie, on se rend compte qu?elle nous attend peut-être ailleurs. Elle ne nous attend pas là où on pensait. C?est cela l?interpellation qui m?a fait changer de plan.

● <B> Mais, en même temps, avec le même ?background?, vous décidez quand même d?aller étudier l?architecture?</B>

Oui. Je pense que le sens profond de ma vocation vient de la découverte que le Christ est une personne vivante. Quand j?écoute sa parole, il me parle à moi, Laurent. Pas dans le vide et l?abstraction. C?est une relation personnelle entre Jésus et moi.

● <B> C?est le sens profond de cette phrase : ?Le Christ est vivant?, que l?on entend souvent ? </B>

Oui. Exactement. Je sens son amour pour moi. Ce n?est pas une relation fusionnelle avec lui. Ce n?est pas ça. Parce qu?il y a toujours l?Eglise entre lui et moi. Et c?est là que quelquefois on déchante? Tout cela doit prendre chair, racine, entre Dieu, l?Eglise, les hommes, leur vie?

● <B> Comment comble-t-on le fossé entre la douce profondeur de cette relation intime avec Dieu et cette administration humaine qu?est une Eglise, avec ses travers, ses désirs de pouvoir que connaissent toutes les bureaucraties ? </B>

Parfois on peut avoir l?impression qu?il y a un fossé et cela donne le vertige. Mais finalement on se dit que l?Eglise est faite d?hommes pêcheurs. Elle ne répond pas toujours très fidèlement à l?interpellation de l?évangile. Et cela peut nous amener au découragement. Mais quand on approfondit notre relation avec le Christ, on voit qu?il s?est fait homme et qu?il a pris l?Eglise pour continuer son ?uvre. Quand on chemine avec le Christ qui s?est fait homme il nous appelle à devenir de plus en plus homme, c?est-à-dire d?accepter aussi l?Eglise humaine avec ses lourdeurs, ses défaillances, mais aussi ses richesses.

● <B> Si vous allez au fond de vous chercher le sens de votre engagement, est-il envers Dieu ou l?Eglise ? </B>

Plus on avance dans son engagement, plus on se rend compte que les deux sont indissociables. A la source, il y a le Christ, mais comme on nous l?enseigne au séminaire : passez d?un appel au Christ à un appel à l?Eglise aussi. Avec l?Eglise il y a une médiation entre nous et le Christ pour empêcher que cette relation soit fusionnelle. Toute relation fusionnelle n?est pas loin de sa destruction. Il faut cette médiation castratrice, d?une certaine manière, pour nous faire bien descendre sur terre. C?est le rôle de l?Eglise de vérifier, dans sa sagesse, la qualité de l?appel que j?ai reçu.

● <B> Peut-on utiliser le mot sagesse pour qualifier une administration humaine quelle qu?elle soit ? </B>

Oui. L?Eglise vit depuis 2 000 ans et on a toujours dit à certains moments précis qu?elle allait se casser la gueule, mais elle est toujours là. Miraculeusement, elle se relève toujours. Plus forte, mais aussi plus humble. Je crois en cette Eglise.

● <B> A 27 ans, que dit-on à une jeune mère comme celle de tout à l?heure, qui vient de perdre son enfant? </B>

Je n?ai pas essayé d?attaquer dare-dare avec un petit vernis spirituel du style : il faut comprendre la mort, nous nous retrouverons tous un jour? Non je crois qu?il s?agit d?abord et tout simplement d?accueillir avec elle sa douleur, d?être à ses côtés, d?essayer de partager sa souffrance, mais aussi et c?est la le rôle du pasteur, de lui donner des germes d?espérance.

● <B> C?est ce que l?on dit à une mère qui pleure l?être aimé ? </B>

Oui. Que Dieu souffre avec elle. J?ai écrit un chant qui parle de cela. Dieu n?est pas venu donner de grandes théories sur la souffrance: Il est venu la vivre avec les hommes à travers sa mort et sa résurrection.

● <B> N?avez-vous pas le sentiment que le message du Christ a été souvent intellectualisé à outrance ? </B>

Probablement. Mais en même temps la théologie est au service d?une intelligence. Le propre du christianisme, c?est d?être dans la chair. Vraiment incarné dans les réalités humaines. Et l?intellectualisme et la science aussi font partie de cette chair. La théologie est là pour se confronter à tout cela. Dieu s?est fait pleinement homme. C?est là toute l?originalité du christianisme par rapport aux autres religions, même si je n?ai pas la prétention de les connaître à fond.

● <B> Comment fait-on pour épouser le passé pas toujours très glorieux, pendant longtemps, d?une terrible cruauté de cette Eglise, alors que, dans son c?ur, on est venu s?engager pour une idée quasi-éternelle de la pureté, puisqu?elle concerne Dieu? </B>

Se marier, c?est se marier. Le Christ nous appelle à aimer son Eglise. C?est ce que Monseigneur Piat me disait pendant les célébrations : ?Laurent, aime ton Eglise?. Quand on épouse une femme, on épouse aussi quelque part sa famille? On a beau dire? Mais on emprunte souvent les bonnes et les mauvaises habitudes de la belle famille. C?est un long apprentissage. Mais c?est vrai que l?on épouse aussi l?Eglise et son histoire, ses faiblesses, ses lourdeurs? On fait pour l?Eglise comme on fait pour une mère. On apprend à l?aimer puisqu?elle vous a donné la vie.

● <B> N?est-ce pas chaque nouvelle adhésion - comme la vôtre - à l?Eglise qui l?a fait en quelque sorte renaître ? </B>

Aussi. Mais je ne suis pas prêtre seul. Il y a tout un passé. Je viens contribuer à quelque chose qui m?a aussi précédé. Et qui continuera à exister après moi.

● <B> Vous êtes depuis ce matin en terrain vrai : comment vous apparaissent les hommes ? </B>

Je ne sais quoi vous dire. Les hommes m?apparaissent comme je les vois, avec peut-être un nouveau regard. C?est peut-être moi qui ai changé, pas eux. Mais en même temps je n?ai pas débarqué ce matin sur terre. J?ai toujours vécu ancré dans la réalité. Je commence une grande aventure? Je ne sais pas trop où je mets les pieds?

● <B> Ce que vous attendez de cette aventure viendra des hommes ou de Dieu ? </B>

C?est intimement lié. J?attends la joie et l?accompagnement des laïcs pour me faire grandir dans la vie. Et puis de Dieu aussi. Tous les jours, je serai en communication avec lui à travers la messe. Les deux sont sans cesse liés.

● <B> Vous voulez aborder la vie avec cette humilité qui seule mène à la découverte, mais en même temps, on dit de vous, prêtre, que vous êtes ?le représentant de Dieu sur terre??. Comment faire habiter une telle prétention avec votre humilité? </B>

(Silence) C?est vrai que c?est très prétentieux de dire cela?En même temps on se dit que l?on reçoit une mission de Dieu, que l?on a vécu un temps de formation pour ça, que l?on a été un peu mis à part?

● <B> ? comme un élu de quelqu?un ? </B>

Oui. Saint Augustin disait : ?Je suis évêque pour vous, mais j?ai été baptisé avec vous aussi?. Disons que c?est une prétention que nous avons au nom du Christ. Et une humilité parce que nous sommes très faibles.

● <B> Comment structure-t-on une vie que l?on a dédié à l?abstrait ? </B>

Quel sens donnez-vous à l?abstrait ?

● <B> Comment structurer une vie que l?on dédie à une vérité improuvable, indémontrable ? </B>

Pour moi, il n?y a rien de plus concret que Dieu et son amour. Et son appel pour les hommes. Les joies et les souffrances des hommes sont les matières avec lesquelles je vais travailler. Et ça c?est concret. Quand les choses sont abstraites, il y a des risques d?égarement. Le rôle du pasteur est aussi de dire que toutes les vérités ne se valent pas. Qu?il y a un chemin à suivre. C?est vrai que la vie spirituelle peut souvent paraître abstraite. Pour moi elle ne l?est pas. Elle est ancrée dans nos réalités. Moi, je dis : gloire à Dieu et pieds sur terre!

● <B> Qu?est-ce qui vous a fait tout remettre en question dans la mort de Kaya : ce sentiment d?injustice devant la douleur? </B>

Un cri des démunis vis-à-vis de la société. Cela a été une interpellation très forte. J?ai pensé : tu as eu de la chance de naître dans une famille protégée qui t?a éduqué, qui t?a donné un projet de vie. Ce que l?on a eu gratuitement, il faut le donner gratuitement. Qu?allais-je faire de cette interpellation? Mon engagement est une manière de répondre.

● <B> L?engagement, c?est rendre ce que l?on a reçu ? </B>

Oui. Tout en sachant que nous avons en nous, des freins. Nous voulons sauver le monde et plus on avance, plus on se rend compte que l?on ne va pas changer la face de la terre. Il faut alors redevenir humble. C?est le Christ qui change la terre et le c?ur des hommes et nous sommes là pour essayer de collaborer à cette mission. Après Kaya, j?aurais pu tout aussi bien m?engager en politique, si j?en étais resté à une lecture politique. Mais cet événement correspond aussi à une retraite spirituelle que j?ai faite juste après. J?ai eu comme une redécouverte de ma foi. La conjonction de ces deux choses a décidé de mon engagement de suivre le Christ. Tout, d?un coup, est devenu cohérent : suivre le Christ et suivre les pauvres était devenu une seule et même chose.

● <B> Vous écrivez vous-même des chansons et, quand le chanteur poète Claude Nougaro écrit : ?La foi est plus belle que Dieu?? Que répondez-vous ? </B>

Je la trouve un peu provocatrice cette phrase? Je ne sais pas le sens qu?il a voulu donner à cette phrase, mais moi je la comprends comme ça : si Dieu n?existait pas, on l?inventerait rien que pour y croire. Le principal, c?est de croire, peu importe quoi ou qui. Moi, ce n?est pas le cas : C?est Dieu qui nous donne la foi ; pas le contraire. La foi est une grâce de Dieu. Sans lui, il n?y a pas de foi. Souvent on croit que la foi est une force personnelle, une liberté qu?on exerce. C?est une liberté qui vient de Dieu. C?est dans cet ordre qu?il faut la mettre.

● <B> Nous constatons que les religions ont de plus en plus de mal à être des rassembleurs, à être des instruments de paix? C?est grave non ? </B>

Toutes les religions ont beaucoup de choses à revoir dans leur manière de fonctionner. C?est un défi pour elles de devenir des facteurs de rassemblement.

?Bien sûr qu?on est attiré par le beau, la sexualité. Comment rester insensible à cette société aphrodisiaque ? Il ne faut pas se dire que cela passera à coup de jogging et de douche froide ! Il faut essayer d?être décontracté. Si Dieu m?a appelé, ce n?est pas pour être malheureux. Se donner aux autres, c?est aussi une manière de sublimer toutes ses pulsions.?

● <B> Cela peut paraître étrange de devoir dire cela de la religion, quelque chose supposé avoir comme but essentiel d?être facteur de paix. Comme si on demandait à une station-service de faire un effort pour essayer de servir de l?essence?</B>

On a tous des divisions en nous; c?est le propre de la pâte humaine. Et il est normal que les religions vivent cela. C?est un défi que vivent les religions depuis des siècles. Mais toute pécheresse qu?elle est, elle est appelée à se remettre entre les mains de Dieu.

● <B> Sait-on jamais, et si oui, comment sait-on si on a fait le bon choix lorsqu?on consacre sa vie à Dieu ? </B>

Il n?y a pas de preuves formelles. C?est comme pour un couple. Leur engagement au jour le jour est la seule chose qui puisse vous faire dite que votre choix est le bon. Et puis un bon choix se renouvelle tous les jours. Il faut reconquérir le bon choix à travers la fidélité renouvelée. Il faut pousser vers le large tous les jours.

● <B> L?esthétique, la sensualité, la sexualité sont les codes qui régissent nos vies à travers les médias. Quand on est un jeune homme de 27 ans, comment fait-on pour rester en marge de ce tourbillon des sens ? </B>

Je suis un être sexué, donc je ne peux pas me tenir en dehors de ces choses-là. Bien sûr qu?on est attiré par le beau, la sexualité. Comment rester insensible à cette société aphrodisiaque ? Il ne faut pas se dire que cela passera à coup de jogging et de douche froide ! Il faut essayer d?être décontracté. Si Dieu m?a appelé, ce n?est pas pour être malheureux. Se donner aux autres, c?est aussi une manière de sublimer toutes ses pulsions. C?est l?amour qui nous fait avancer. En aimant Dieu et les hommes de manière concrète. Dans la célébration de la messe, il y a quelque chose de très sensuel. Je donne mon corps avec celui du Christ. Mais cette question, c?est vrai pose des appréhensions. Vous parliez du choix tout à l?heure. Choisir, c?est renoncer. On veut souvent l?oublier. Mais choisir quelque chose c?est renoncer à une autre. C?est cela la fidélité. A une femme ou à Dieu.

● <B> La question du célibat des prêtres doit-elle être posée ? </B>

Je ne suis pas contre le mariage des prêtres. Je suis moi-même heureux d?être célibataire. C?est ma façon de donner ma vie au Christ. Mais je pense qu?on peut répondre à l?appel de Dieu tout en étant marié. Mais je pense que le célibat des prêtres est une force et une richesse pour l?Eglise et qu?elle est un trésor à conserver. La sexualité n?est pas tout. Il y a des choses qui dépassent notre propre corps.

● <B> On demande aux hommes de poser des gestes permanents, éternels, définitifs: Le mariage ou la prêtrise? et ce au milieu d?un siècle qui porte la trace du temporaire, qui célèbre une sorte de temps kleenex. Le centre des difficultés n?est-il pas là ? </B>

Le réel défi de notre siècle est de vivre dans un temps qui passe de plus en plus vite alors que Dieu ne passe pas. La gloire de Dieu, c?est l?homme debout. Voilà les valeurs permanentes.

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