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« Le service public dégringole »
<B>Pour cet entretien, je vous ai laissé le choix du terrain. En fixant une condition : que le lieu choisi vous tienne particulièrement à c?ur. Pourquoi le bar de l?hôtel « Saint-Georges », à Port-Louis ? </B>
J?aime le cricket, le rugby et la bière ; tout est réuni ici. L?ambiance est sympa, on rencontre pas mal d?hommes d?affaires. C?est l?endroit idéal pour se détendre ou faire du business. Mais ne dites pas à ma femme que vous m?avez vu ici?
<B>Promis. Et si je lui dis que vous êtes un homme de réseau et d?influence?</B>
Personnellement, cette description me convient.
<B>Alors allons-y. J?aimerais d?abord savoir ce que vous devenez. J?imagine qu?un homme qui a conseillé cinq gouvernements n?a pas de mal à se recycler?</B>
Détrompez-vous. Mon limogeage a d?abord été un choc important. J?ai rebondi en lançant ma boîte cette année, et je travaille désormais dans le privé. J?ai créé une société de consulting spécialisée dans le business avec l?Afrique et les États-Unis. Je suis un facilitator, des hommes d?affaires ont recours à mes services. Je dois dire que ça me plaît bien, à l?approche de l?âge de la retraite, de démarrer une nouvelle vie.
<B>Que vous a-t-elle appris cette « nouvelle vie » ? </B>
Qu?il faut un temps fou pour monter sa boîte. On nous dit qu?on peut le faire en trois jours, mais c?est faux. Cette propagande du gouvernement est un peu nébuleuse. En pratique, ce n?est pas si facile que ça. Moi, ça m?a pris presque un an.
<B>Votre cas n?est peut-être pas une généralité?</B>
C?est pareil pour les autres. Croyez-moi, je sais de quoi je parle. Tous les jours, je rencontre des gens qui souhaitent investir à Maurice. Certains sont moins patients que d?autres et finissent par se rétracter en raison du nombre d?obstacles à fran-chir. Il manque toujours un document, c?est décourageant. Vous voulez une bonne émission de télé-réalité ? Prenez six ministres, demandez-leur de monter leur entreprise de A à Z en une année sans jouer de leur influence. Vous verrez que ce n?est pas évident.
<B>Vous ne seriez pas un peu aigri ? </B>
Absolument pas, je ne fais que décrire la réalité. Il y a un décalage entre ce qui est dit en haut et ce qui se passe tous les jours. La vérité, c?est que le service public dégringole. Le système est incroyablement lent et notre économie en souffre. Bientôt, ce sera plus facile de traverser l?Atlantique à la rame que de venir investir à Maurice !
<B>Je vois que vous avez décidé de régler des comptes avec ceux qui vous ont mis à la porte?</B>
Pas du tout. Je ne suis pas quelqu?un de rancunier, j?ai tourné la page. Je constate simplement qu?à Maurice, nous avons un gros problème d?implémentation. Je vous donne un exemple. Il y a quinze jours, des businessmen américains ? de gros clients disposés à investir entre 50 et 100 millions de dollars ? viennent me voir. Ils me paient en tant que consultant avec un chèque américain. Je pars le déposer à la banque, et là, j?apprends qu?il faudra 45 jours ouvrables, soit deux mois, pour l?encaisser. Ce serait plus rapide d?aller aux États-Unis en bateau pour toucher mon chèque. Pendant ce temps, on se gargarise de belles paroles sur la Cyber Island.
<B>La bureaucratie comme cheval de bataille, c?est original pour un ancien fonctionnaire?</B>
À l?époque, on savait déléguer. Aujour-d?hui, les ministres ont la mainmise sur tout. On demande au Premier ministre de résoudre tous les problèmes, des taxis marrons aux marchands ambulants. Mais enfin, c?est ridicule ! Les fonctionnaires n?ont plus de marge de man?uvre. Ils n?osent plus prendre la moindre initiative par crainte de sanctions politiques.
<B>L?éviction de Shakuntala Jugmohun de la « Mauritius Revenue Authority » vous donne du grain à moudre?</B>
Ce qu?ils lui ont fait est dégueulasse. Premièrement, elle a été irréprochable en 40 ans de carrière. Deuxièmement, le pays ne peut pas se payer le luxe de perdre ce genre de talents. Troisièmement, mettez-vous à la place du fonctionnaire lambda : vous croyez que ce signal est motivant ?
<B>Vous avez travaillé avec Navin Ramgoolam. Comment jugez-vous la performance de son gouvernement ? </B>
On ne juge pas une équipe sur sa première mi-temps. C?est la seconde qui compte et, bien sûr, le résultat final. Mon travail consistait à mener des campagnes électorales. J?ai gagné cinq élections à Maurice, et à chaque fois ça s?est joué dans la dernière semaine. Vous connaissez Roger Milla ?
<B>Le footballeur camerounais, oui. Mais que fait-il là ? </B>
J?aime bien me comparer à lui. C?était le plus vieux de l?équipe, il entrait à la fin et changeait le cours du match.
<B>Vous comptez entrer en cours de match ? </B>
Non, je n?ai pas dit ça.
<B>Quel sera votre prochain match, alors ? </B>
M?investir dans le secteur privé? avec un peu de politique. J?avoue que la politique m?intéresse de plus en plus.
<B>De la politique pour quoi faire : quels sont les défis du jour ? </B>
Vous allez penser que je prêche pour ma paroisse, mais nous avons un sérieux problème avec les retraités de 50 ans et plus. Notamment ceux qui ont travaillé 20 ans dans les usines. Il faut trouver quelque chose pour recycler ces gens-là. Deux au-tres sujets me préoccupent : l?exode massif des jeunes Mauriciens et le mismatch entre le système éducatif et le marché du travail. Il faut repenser tout le curriculum. Mon fils de 13 ans, qui a grandi aux États-
Unis, pourrait enseigner l?informatique à Maurice ; il est meilleur que ses profs.
<B>Une étude publiée cette semaine in-dique que deux Mauriciens sur trois n?ont aucune notion d?informatique. Qu?est-ce que cela dit sur une société ? </B>
Que le système éducatif est complètement dépassé ! Mais à y regarder de plus près, c?est moins une question de curriculum que de problem solvers. On manque de personnes ressources pour dire : « Voilà la situation, voilà ce qu?on va faire. » Action-implémentation-responsabilité, cette chaî-ne-là est brisée car le service public ne croit plus en sa capacité d?action. J?insiste : on attend trop du Premier ministre.
<B>Quelle est la réforme que vous aimeriez voir naître ? </B>
Un ordinateur dans chaque maison. Et apprendre aux gens à être des people solvers.
fonctionnaires craignent des sanctions politiques »
<B>La réforme de l?industrie sucrière en aurait besoin. Quel regard portez-vous sur ce dialogue de sourd entre l?État et les sucriers ? </B>
C?est un conflit entre deux idéologies. Le gouvernement n?a pas compris l?importance de l?industrie sucrière, ou peut-être ne veut-il pas comprendre. Les bloca-ges sont politiques, ethniques, revanchards. De son côté, l?industrie sucrière se donne du mal pour se restructurer.
<B>La demande de terres vous choque-t-elle ? </B>
Oui, car la négociation était terminée. Nous avions discuté et nous étions tombés d?accord. Maurice est un État de droit, ce n?est pas correct de revenir ainsi sur ses engagements. Cependant, ce qui me cho-que davantage, c?est l?absence de plan d?action. Et ça, c?est typique du Parti travailliste. Ils ont de grandes idées, mais l?implémentation est une catastrophe. C?était la même chose pour l?éducation gratuite. L?idée était excellente, mais la mise en pratique fut catastrophique. Pareil avec l?introduction du bus gratuit. Ce gouvernement a de belles théories, de bonnes intentions, mais il bute sur l?action. Mon gourou, Mao Tsé-Tung, a dit : « Si vous n?avez pas étudié le dossier, vous n?avez pas le droit à la parole. »
<B>Parlons de vous pour conclure. Avec le recul, qui a pris la décision de vous éjecter du pouvoir et pour quelle raison ? </B>
Je ne vous le dirai pas.
<B>Mais vous avez les réponses ? </B>
Oui.
<B>A-t-on été injuste avec vous ? </B> Je commence à avoir l?habitude. Quand je suis arrivé à Maurice en 1971, j?étais prof d?anglais. Le gouvernement de l?époque a changé la loi et du jour au lendemain, je n?ai plus pu enseigner. Aujour-d?hui, je suis diplômé en LPA : j?ai un doctorat en lev pake ale !
<B>Un Écossais né en Inde qui « koz kreol » : je tiens mon scoop ! Plus sérieusement, que reste-t-il en vous de vos deux premières patries ? </B>
Côté écossais, je dirais le pragmatisme. Pour l?Inde, la recherche de l?âme.
<B>Quelle est la faute qui vous inspire le moins d?indulgence ? </B>
La bêtise. « Deux choses sont infinies : l?univers et la bêtise humaine », a dit Einstein.
<B>Vous avez une devise ? </B>
« Res no verba », c?est du latin.
Et ça signifie?
Les actes, pas les paroles.
Propos recueillis par Fabrice ACQUILINA
Ses 5 dates
■ 24 juin 1314. Indépendance de l?Écosse.
■ 22 novembre 1963. Assassinat de John Fitzgerald Kennedy.
■ 25 avril 1974. Révolution des ?illets au Portugal et fin du dernier empire colonial d?Europe.
■ 11 juin 1982. Victoire 60-0 de la coalition MMM-PSM aux élections législatives.
■ 11 février 1990. Libération de Nelson Mandela.
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