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Le polar en versions originales

5 août 2007, 20:00

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Dans les années 1930, l?écrivain italien Alberto Savinio, grand admirateur de Georges Simenon, déplorait, dans un essai consacré au père de Maigret, que le roman policier ne puisse prospérer en Italie en raison d?une tendance nationale à tout édulcorer. De fait, si la collection ?I Gialli? de Mondadori, qui a donné son nom au genre policier italien (Il giallo, le jaune), a été fondée en 1929, elle s?est longtemps contentée de publier des traductions, en particulier d?auteurs anglo-saxons. Il a fallu attendre 1969 et Vénus privée, de Giorgio Scerbanenco, pour qu?apparaisse le début d?une véritable tradition nationale.

Aujourd?hui, le retard a été largement rattrapé. Andrea Camilleri, l?auteur des enquêtes du commissaire Montalbano, est devenu l?un des auteurs les plus populaires du pays. Il n?existe pas de région voire de ville qui n?ait sa propre production en matière de fiction policière. C?est la Sicile de Camilleri, la Sardaigne de Marcello Fois et de Giorgio Todde, Naples dans les romans de Maurizio Braucci, Rome chez Giancarlo de Cataldo, Bologne chez Loriano Macchiavelli...

Il arrive même que des auteurs étrangers choisissent une ville italienne pour cadre exclusif de leurs romans. C?est le cas de l?Américaine Donna Leon, qui promène son commissaire Brunetti dans les rues de Venise, ou de l?Allemand Veit Heinichen, dont le commissaire Laurenti exerce ses talents à Trieste.

Le cas de l?Italie est représentatif de la prolifération du roman policier à partir d?une greffe de fiction anglo-saxonne. On peut bien sûr discuter à l?infini de la préexistence d?une souche dans chaque pays. Ainsi, le Norvégien Gunnar Staalesen explique volontiers que le roman policier est une invention norvégienne, mais reconnaît avoir importé dans son pays le personnage du ?dur à cuire? américain. Son héros, le détective privé Varg Veum, dont toutes les aventures ont pour cadre la ville de Bergen, en est l?image très fidèle, si ce n?est qu?il a remplacé le whisky par l?aquavit. La transformation brutale de l?économie norvégienne depuis la découverte du pétrole en mer du Nord n?est peut-être nulle part plus évidente que dans un roman comme La Femme dans le frigo, de Staalesen.

Dans l?édition française, le roman policier nordique connaît actuellement une vogue extraordinaire. On peut citer les Danois comme Leif Davidsen, les Finlandais comme Matti Yrjana Joensuu, lui-même commissaire de police à Helsinki, ou Leena Lehtolainen, les Norvégiens Anne Holt, Jo Nesbo, Kjell Ola Dahl, Gunnar Staalesen, les Suédois Henning Mankell, Karin Alvtegen, Ake Edwardson, dont toutes les aventures se passent à Gôteborg.

Le cas le plus surprenant est peut-être celui d?Arnaldur Indridason qui, avec trois romans, La Cité des jarres, La Femme en vert et La Voix, s?est imposé comme la star du roman policier islandais, ouvrant la voie à de nouvelles découvertes comme celle d?Arni Thorarinsson, dont une première traduction doit paraître à la rentrée. Le succès du roman policier nordique s?explique bien sûr par la qualité de ses auteurs, mais aussi par l?existence d?une tradition plus ancienne dans ces pays. Dans les années 1960, les aventures de l?inspecteur Martin Beck, imaginées par le tandem suédois de Maj Sjûwall et Per Wahlöö, étaient déjà une référence internationale, et ce sont elles qui ont incité l?écrivain chinois Qiu Xiaolong à se lancer dans la fiction policière. Car bien sûr, le roman policier chinois existe !

Pendant longtemps, les lecteurs français n?ont connu que les enquêtes du juge Ti, imaginées par le sinologue hollandais Robert Van Gulik d?après un personnage historique de la Chine médiévale ; mais récemment, de nombreux auteurs chinois se sont emparés de la fiction policière pour rendre compte de l?étrange coexistence d?un système communiste et d?un capitalisme sauvage.

Le cas des pays communistes est particulier. Le roman policier n?y avait pas bonne presse et en URSS par exemple, les frères Vaîner ont été longtemps les seuls représentants de ce genre littéraire. Aujourd?hui, la relève est assurée par une nouvelle génération d?auteurs comme Alexandra Marinina, ancien officier de police à Moscou.

Il serait impossible de dresser une liste exhaustive de tous les romans policiers étrangers dont les lecteurs français peuvent disposer. Quels que soient leurs centres d?intérêt, ils peuvent suivre les aventures d?un détective aborigène d?Australie, d?un moine tibétain, d?un professeur dans un camp palestinien ou d?un policier catalan. Le succès de cette fiction internationale s?explique en partie par le goût de l?exotisme. D?ailleurs, tous les auteurs ne sont pas originaires du pays dont ils parlent.

Ainsi l?Ecossais Alexander McCall Smith raconte avec humour les aventures de Mma Ramotswe, première femme détective du Botswana ; et le sinologue français Michel Imbert, après avoir publié un premier roman policier chinois sous son nom, continue de raconter les aventures de son héros le juge Li, sous le pseudonyme de Mi Jianxiu.

Si la fiction anglaise et américaine occupe toujours une place importante dans les romans policiers traduits, l?offre s?est considérablement diversifiée. Elle donne un panorama assez fidèle et corrosif de la réalité car de nombreux auteurs ont trouvé là un moyen de rendre compte des convulsions de leur société, qu?il s?agisse des déchirements de l?Algérie chez Yasmina Khadra ou de la difficile réconciliation des communautés sud-africaines de l?après-apartheid chez Deon Meyer.

© Le Monde

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