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La farce politique
Il ne serait pas sage de considérer Vishnu Lutchmeenaraidoo comme un nouveau penseur politique. Mais grâce au recul qu?il peut avoir aujourd?hui, et à une sorte de sérénité qui semble l?habiter, il arrive à l?ancien ministre des Finances d?exprimer des idées qui éclairent justement nombre de nos enjeux du moment. Il est permis de ne pas être convaincu par ses critiques les plus partisanes, mais dans le désert intellectuel de la politique nationale, il devient une voix qui mérite d?être écoutée. Il a fait, cette semaine, dans « Business Magazine », un commentaire pertinent. Il déclare qu?il « sera très difficile de bâtir une île Maurice nouvelle avec une population aussi frustrée et stressée et qui ne se sent pas partie prenante du jeu collectif ». C?est juste. Le constat est fondé, il appelle au débat.
Je me hâte de préciser, toutefois, que si la conclusion de Lutchmeenaraidoo ne souffre d?aucune contestation, je trouve plutôt courte son explication de la désillusion ambiante. Il redevient vite le coureur de suffrages pour placer sur les épaules fragilisées et commodes du ministre des Finances, la responsabilité de tous les problèmes sociaux du moment. Il les explique uniquement par le démantèlement « systématique » du sacro-saint État providence, que le nouveau maître à penser du MMM défend sans exigence d?inventaire. Même, et surtout, si nous avons bien compris, la politique archaïque de subvention du prix du riz et de la farine dont tous les gouvernements annoncent pourtant depuis 28 ans la nécessaire réforme.
À mon sens, la vraie raison de la difficulté des Mauriciens à se sentir « partie prenante du jeu collectif » est ailleurs ; elle réside surtout dans la constatation par les électeurs d?un mensonge politique permanent. Elle est dans le jeu sans cesse recommencé des politiciens qui annoncent une chose et qui font toujours son contraire.
Pour gagner la faveur des électeurs, les politiciens pensent devoir leur cacher les difficultés objectives de la gestion publique, et ne surtout pas leur dire ce qu?il convient de faire ; ensuite, pour gouverner, ils sont forcés d?affronter la vérité des faits. Ce qui veut dire choisir, décider, trancher, parfois faire mal. Non par dolorisme ni cynisme, mais face aux pesanteurs d?un réel qui oblige à des choix, souvent douloureux. Aucun responsable politique n?y échappe.
La désillusion cyclique et systémique de l?électorat vient, pour une large part, de la quasi-inévitabilité de cette séduction perverse, engendrée par le système électoral et alimentée par la démagogie des politicards. Mais elle résulte aussi d?un déficit d?action, du divorce répété entre ce que disent pouvoir faire les hommes politiques, leurs promesses concrètes, et ce dont ils sont effectivement capables quand ils sont aux affaires. L?inflation véritablement mortifère qui les emporte tous, c?est celle des promesses impossibles à tenir. Hier, Navin Ramgoolam avait prétendu pouvoir « changer la vie » des Mauriciens en cent jours, aujourd?hui Lutchmeenaraidoo est à peine plus modeste. Il ne craint pas d?affirmer : « Si on me demande de raviver l?économie, je peux le faire en six mois. » En 180 jours ! C?est ainsi que la désillusion sera à chaque fois au rendez-vous des espoirs déçus, en détournant beaucoup de citoyens de ce « jeu collectif » dérisoire.
La déception se manifestera forcément tant que les partis politiques, tous les partis politiques, continueront à faire croire aux électeurs, quand ils sont dans l?opposition, qu?ils peuvent absolument tout faire pour rendre leur vie rose et agréable en sachant pertinemment quelles sont les limites de leur action. Prenons l?exemple du débat sur la compensation salariale : ces jours-ci, Lutchmeenaraidoo et Bérenger font monter les enchères sur la question du paiement d?une compensation intégrale à tous les travailleurs. C?est facile, ils sont dans l?opposition, ils n?ont pas à trouver l?argent. Mais s?il avait été au gouvernement, Bérenger n?aurait même pas participé aux réunions tripartites, face à ces syndicalistes « démagogues » qui ne comprennent rien aux réalités économiques. C?est en tout cas ce qu?il pensait.
Cela dit, je ne trouve pas irréaliste le raisonnement de Lutchmeenaraidoo qui invite le gouvernement à séparer la question de la compensation ? qui est une tentative de compenser la perte du pouvoir d?achat des travailleurs ? des éventuelles augmentations salariales dont l?ancien ministre des Finances reconnaît qu?elles doivent être indexées sur la productivité, la compétitivité et la croissance. Plutôt que d?adopter la politique stérile de la chaise vide, les dirigeants des centrales syndicales devraient s?approprier la proposition de Lutchmeenaraidoo et en faire leur cheval de bataille.
La désillusion vient aussi de ce que l?Alliance sociale, dans l?opposition, avait été complètement muette dans son programme électoral sur cette indispensable réforme du tripartisme. Pas un mot. Mensonge par omission. Parce que les politiciens pensent qu?ils ne peuvent pas gagner une élection en disant la vérité aux électeurs. Ont-ils tort ?
Là où Lutchmeenaraidoo retombe dans l?argumentaire politicien, c?est quand il parle de l?érosion du pouvoir d?achat et de l?inflation importée, en laissant clairement entendre que c?est uniquement parce que l?actuel gouvernement est sans c?ur qu?il ne cherche pas à mieux maîtriser la flambée des prix. Cette critique outrageusement démagogique est de la même veine que celle de l?Alliance sociale qui avait prétendu que les prix étaient en hausse quand Bérenger était au pouvoir parce que l?ancien Premier ministre protégeait ses amis, gros importateurs. Toujours le mensonge ! Mais chacun à son tour.
Je crois, moi, que le problème fondamental de la démobilisation citoyenne est justement ce mensonge récurrent. Comment, à l?opposé, faire participer la nation, l?entraîner, orienter son énergie créatrice, lui donner une ambition commune, intégrer chaque citoyen au « jeu collectif » tout en l?éduquant, en l?amenant à comprendre la complexité des enjeux ? Et lui dire les vérités qu?il ne veut pas entendre ?
Il n?est pas possible de susciter un plus grand engagement des citoyens tant qu?ils resteront les éternels dindons de la farce politique. Il est bien question d?une farce, une farce grotesque. Les conditions électorales qui mènent aux conquêtes du pouvoir sont celles-là même qui poussent au déclin des États. À chaque fois, ce jeu futile et incivique nous conduit à l?impasse. Il peut nous entraîner vers la chute. Il faut réfléchir à une sortie.
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