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Le business de la honte
Ils affirment offrir une « solution » à celles qui n’ont pas voulu leur grossesse. Sous couvert de sortir ces femmes d’une situation délicate, ces médecins profitent de leur détresse pour se faire de l’argent. Installés dans des locaux désaffectés, ils reçoivent leurs « patientes » en leur promettant une intervention rapide et sans danger.
Des engagements pas toujours respectés, vu les nombreuses complications qui surviennent à la suite de ces opérations. Les avortements clandestins, qui se pratiquent le plus souvent dans des conditions d’hygiène précaires, sont fréquemment à l’origine de séquelles graves : infections et autres hémorragies internes. Ces risques ne dissuadent pourtant pas ces « patientes », dont la grande majorité sont des mineures.
L’endroit ne paie pas de mine. La météorologie capricieuse de Vacoas aura eu raison de la peinture qui recouvre les bâtiments d’alentour. Au milieu de quelques maisons délabrées, un ancien atelier de soudure est, depuis une semaine, au centre de toutes les conversations. Le local, composé de deux pièces, a été transformé en clinique clandestine où le Dr Shrinivassa Curpen, âgé de 67 ans, pratiquait des avortements. Il aura fallu aux policiers des mois de surveillance pour mettre fin aux activités de cet anesthésiste qui a fait de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) sa principale source de revenus. Visite guidée d’une « clinique » où la détresse humaine peut rapporter gros.
Rien ne vient, au premier abord, trahir les activités illicites qu’abrite cet ancien atelier que tous croyaient à l’abandon.
Les rideaux de fer situés sur toute la façade de l’atelier, affirment des habitants de la localité, étaient toujours baissés. Les « patientes » accédaient à la clinique par une porte située à l’arrière du bâtiment, à l’abri des regards.
<B>« Le sol était maculé de sang »</B>
L’étroit couloir débouchait sur une salle mal éclairée où étaient pratiquées les interventions. Le matériel utilisé par le médecin, non stérilisé, était simplement posé sur une table basse. Les policiers, qui sont intervenus lors d’une descente des lieux effectuée la semaine dernière, affirment avoir été « choqués » par les conditions exécrables dans lesquelles se déroulaient les avortements.
« Le sol était maculé de sang. L’endroit ressemblait davantage à une boucherie qu’à une salle d’opération », laisse entendre un des officiers de police présents ce jour-là.
Le médecin, pourtant coutumier des salles d’opération, ne semblait pas se préoccuper outre mesure des conditions d’hygiène. « Celles qui ont eu recours à ses services n’avaient nulle part ailleurs où s’adresser. Souvent désireuses de mettre un terme à leur grossesse au plus vite, elles ne se sont pas soucié de s’assurer si l’endroit était propre ou non », explique un officier de police. C’est ce qui a permis au médecin-avorteur de tenir son « business » pendant 12 ans.
Cette clinique clandestine, démantelée par la police, n’est malheureusement pas la seule du genre à Maurice. Quelques médecins, qui ont flairé la bonne affaire, enchaînent les interventions de ce type dans des arrière-cours, au risque de mettre en danger la vie des jeunes femmes qui ont recours à leur service.
Et la note peut être salée. Les trois jeunes femmes retrouvées dans la clinique clandestine de Vacoas ont plus tard expliqué aux enquêteurs avoir payé Rs 3 600 pour se faire avorter. Un prix qui, selon certains médecins, peut être multiplié par cinq dans de vraies cliniques.
Certains établissements acceptent en effet de procéder à des IVG. Encore faut-il y mettre le prix… qui peut rapidement atteindre des sommets. « Pour ne laisser aucune trace de ces interventions, les cliniques qui pratiquent l’avortement emploient dans les registres ou sur les reçus remis aux patients des termes génériques tels que curetage ou troubles gynécologiques », laisse entendre un médecin, sous couvert d’anonymat.
<B>Des demandes de femmes</B>
Interrogés sur ces agissements, la plupart des praticiens du privé refusent de faire de commentaires, ou pratiquent la langue de bois. Tous assurent en effet ne pas pratiquer l’avortement dans leurs établissements de santé. « Il est impensable de croire que nous pouvons couvrir des activités illicites », lâchent-ils, unanimes. Le Dr Mario Kwet Long, directeur de la clinique Saint-Esprit, située à Quatre-Bornes, explique toutefois avoir reçu des demandes de femmes souhaitant se faire avorter, mais précise qu’il a toujours refusé d’accéder à leurs requêtes.
« Durant la première année d’existence de la clinique, nous recevions quasiment chaque jour des demandes d’avortement. Cela a été très difficile de faire comprendre aux gens que nous ne pratiquions pas ce genre d’intervention, mais nous avons tenu et ils ont rapidement compris que nous ne céderions pas », fait-il comprendre. Mais tous ne sont pas aussi intransigeants.
La plupart des responsables des cliniques refusent quant à eux d’aborder le sujet de peur de poursuites légales. Certains médecins laissent toutefois entendre qu’ils préfèrent pratiquer eux-mêmes un avortement s’ils savent que la patiente ira quand même se faire avorter ailleurs. « Je peux comprendre que des médecins cèdent parce qu’ils préfèrent que ce soit fait dans des conditions optimums plutôt que dans un garage quelconque », laisse entendre un officier du ministère de la Santé.
Le Dr Mario Kwet Long explique, quant à lui, qu’il serait favorable à la légalisation de l’avortement. « Il faut respecter le droit de l’individu ainsi que ses choix », déclare-t-il. Tous n’ont malheureusement pas le courage de se prononcer publiquement sur ce dossier encore tabou à Maurice.
Le débat autour de la légalisation ou non de l’avortement ne semble cependant pas être au centre des préoccupations du gouvernement. Et en l’absence d’une réelle volonté politique d’aborder ce sujet épineux, les cliniques clandestines disséminées à travers l’île affichent complet.
TÉMOIGNAGE
M. C. : « Je ne savais pas que c’était illégal »</B>
On a tous dans notre entourage entendu parler d’une femme qui s’est fait avorter à un moment ou un autre. À tel point que ces histoires sont souvent banalisées… tout en faisant jaser. Au-delà de l’épreuve de l’avortement, il y a aussi un gros manque de soutien psychologique pour les parties concernées, devant l’illégalité de cette pratique, comme le démontre le témoignage de M.C., âgée d’une vingtaine d’années.
Issue d’une famille conservatrice, M.C. était alors étudiante dans un établissement huppé des Plaines-Wilhems. Son petit ami entreprenait, lui, des études supérieures en Angleterre et revenait souvent pour les vacances.
« Au moment où je me suis rendu compte que j’étais enceinte, il était déjà reparti. Je lui ai fait parvenir la nouvelle, mais ses amis lui ont raconté des bobards et il n’a pas cru que l’enfant était de lui », confie M.C.
Devant l’apparition de sa grossesse, la nouvelle se répand vite au sein de l’établissement et la direction se pose des questions. « Je voulais garder l’enfant et j’avais plein de rêves déjà sur ma famille, mais je n’ai pas eu le courage de tout avouer à mes parents », poursuit M.C. La requête de cette dernière, c’est une amie qui le fera, par un appel téléphonique anonyme. « Mes parents se sont montrés relativement compréhensifs, mais n’ont pas voulu que je garde l’enfant. »
En effet, ses parents, qui sont dans les affaires, voyaient déjà leur réputation entachée. « Ils m’ont emmené voir un médecin du privé qui est aussi un ami de la famille. Mes parents m’y ont conduite un matin, et le soir c’était déjà terminé. » Elle venait de se faire avorter.
Toutefois, devant la méconnaissance des lois, et plusieurs années après, M.C. considère toujours cette intervention comme « légale », parce que tout s’est fait dans un cadre médical correct.
Face à l’éclaircissement apporté sur l’illégalité de cette pratique, elle déclare : « Je ne savais pas que c’était illégal. À la clinique, j’étais une patiente comme une autre. »
Mais cette histoire hantera pendant longtemps M.C. et sa famille. En effet, après que la nouvelle de son avortement a été ébruitée, les parents de M.C. n’ont plus été invités à certaines activités socioculturelles. Et vu l’ampleur que prenaient les événements, les parents de M.C. ont connu des tensions, à tel point qu’ils ne se parlent presque plus aujourd’hui.
M.C., qui poursuit des études à l’étranger, dit ne pas vouloir rentrer au pays à cause des « palabres » qui ont ruiné sa réputation et celle de sa famille.
QUESTIONS À
<B>Indira Seebun, ministre de la Femme :
« Je suis favorable à l’avortement dans des situations spécifiques »</B>
<B>Que pensez-vous de la découverte d’une « clinique » clandestine par la police à Vacoas la semaine dernière ?</B>
Nous ne pouvons tolérer de telles pratiques. Il est inconcevable que des femmes subissent des interventions de cette nature et dans de telles conditions. Il faut aussi faire attention à ne pas juger ces femmes qui ont eu recours à une telle pratique. Aucune ne le fait de gaieté de cœur. Si elles ont décidé de se faire avorter, c’est qu’elles se sont retrouvées dans une situation où elles n’avaient pas d’autres options.
Cette affaire vient remettre en avant le débat sur la légalisation de l’avortement. Quelle est votre position ?</B>
Ma position reste la même. Je l’avais déjà dit lors de mon entrée en fonction et je le répète : Je suis favorable au recours à l’avortement dans certaines situations spécifiques telles que l’inceste, le viol ou quand la vie de la mère est en danger. Cela dit, je dois préciser qu’il s’agit là d’une opinion tout à fait personnelle, en tant que femme, et qui n’engage ni le gouvernement ni mon parti.
Ne serait-il pas temps d’engager une réflexion ainsi qu’un débat sur ce sujet épineux ?</B>
Vous avez raison. Il existe malheureusement encore trop d’hypocrisie autour de l’avortement. Il faut que cela cesse et que l’on entame le débat national sur ce sujet qui suscite d’innombrables réactions.
Nous devons nous interroger sur la société que nous voulons construire et prendre des mesures en conséquence. Mais pour ce qui est de légaliser ou non l’avortement, c’est du ressort du ministère de la Santé.
<I>Propos recueillis par G.G.</I>
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