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Réhabilitation : divergence de vues entre l?Etat et les ONG

9 octobre 2006, 00:00

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Le viol d?une Curepipienne par un ancien détenu, condamné dans le passé pour le même délit, soulève la question de la nature de la réhabilitation offerte aux condamnés une fois qu?ils franchissent la porte de la prison. Après enquête, il s?avère que la réhabilitation menée à l?intérieur de la prison est sujette à une différente interprétation par l?état et par les organisations non gouvernementales (ONG).

Pour le premier, elle se résume à la formation à un métier pour tous les détenus et à l?application d?un programme de réhabilitation destiné surtout à ceux incarcérés pour délits de drogue. Selon des statistiques, ces derniers ne constituaient, en 2005, que 28 % de la population carcérale. L?an dernier, le délit le plus récurrent était le vol (39 %), étroitement lié à la drogue. D?autres, presque au même nombre, ont trait aux dettes impayées et aux fraudes (31 %) et les auteurs auraient aussi besoin d?une réhabilitation spécifique. Tout comme ceux condamnés pour meurtre ou abus sexuels et qui ne représentaient, en 2005, que 2 % de la population carcérale.

Du côté de l?administration pénitentiaire, on fait valoir qu?à la prison de Beau-Bassin, le centre Lotus s?occupe de la réhabilitation des détenus, usagers de drogue par voie intraveineuse, et offre aux incarcérés une formation dans plusieurs métiers allant de la cordonnerie à la couture, de la vannerie à la menuiserie, de la maçonnerie à la peinture et au carrelage. Les détenus séropositifs reçoivent un traitement et des soins appropriés à leur état de même que des conseils.

Reconstruire l?humain

Dans les autres prisons, les détenus (hommes et femmes) sont exposés à l?apprentissage de divers métiers, dont ceux précités, de même qu?à l?agriculture, l?horticulture, l?élevage, la boulange et l?informatique, dépendant de la prison où ils se trouvent. Quant aux officiers, ils sont formés en droits humains, informés sur le VIH/SIDA et diverses autres dépendances. ?Ils suivent aussi des cours de pensée positive, de prévention du suicide et de gestion des conflits?, souligne l?administration pénitentiaire qui fait aussi état d?un ?vaste programme d?alphabétisation? pour les détenus analphabètes.

Pour les ONG qui ont leurs entrées en milieu carcéral et qui appliquent un programme spécifique aux détenus volontaires, la réhabilitation a un sens plus large. Elle doit d?abord obligatoirement passer par la reconstruction et la revalorisation de la personne et ensuite par sa formation professionnelle. Et si le détenu est usager de drogue, la première étape consiste à le désintoxiquer avant de le soumettre aux deux étapes susmentionnées.

Ces ONG sont toutefois limitées en ressources et en l?absence d?un partenariat structuré avec l?administration pénitentiaire, leur action est une goutte d?eau dans l?océan. C?est ce qu?explique Sophie de Robillard, fondatrice de Kinouete. ?Il faudrait que l?état y croie et se donne les moyens. Un détenu, enfermé pour 20 ans, finira bien par sortir un jour. Dès son premier mois en prison, tout doit être mis en oeuvre en vue de sa réinsertion sociale. C?est le devoir de l?état de rendre à la société une personne libre et responsable de ses actes. Ce n?est pas, comme le croient certains, en étant de plus en plus répressif, sévère et intolérant envers un criminel qu?on lui redonnera sa dignité !?

Cette ONG, enregistrée en 2001, qui comprend une quinzaine d?animateurs dont trois seulement sont rétribués, fait depuis cinq ans de l?écoute active et anime des groupes de parole auprès des détenues de la prison des femmes de Beau-Bassin. 65 prisonnières, soit environ la moitié de la population carcérale féminine, ont été encadrées par cette ONG qui offre aussi des cours de base en gestion des conflits, en couture et en informatique.

Demande volonté commune pour programme commun

?Nous faisons aussi de l?écoute ponctuelle auprès des détenues ne faisant pas partie de notre programme, sur demande de ces dernières?, précise Sophie de Robillard. Une détenue représente une famille de quatre personnes. ?Il y a aussi un suivi avec sa famille et ses enfants pour faciliter les rapports à leur sortie?, ajoute Marie-Claire Foo Kune, animatrice de Kinouete.

Sur la demande de l?ancien commissaire des prisons, Kinouete a renforcé son action en proposant un programme résidentiel anti-drogue d?un an, baptisé Le Roseau, animé par Sophie de Robillard et la psychologue, Juliette François, à16 détenues même si sept ont rechuté en cours de route.

Depuis un an, Juliette François et Siegfried Samuel, autre animateur de Kinouete, font du counselling sur une base individuelle à la prison de Beau-Bassin, de l?écoute active à la prison de Richelieu et un suivi individuel à Petit-Verger. Dans tous les cas de figure, le programme vise à emmener le détenu ?à réfléchir sur son acte, à apprendre à s?accepter et à se redonner une chance?.

Malgré toute leur bonne volonté, les bénévoles de Kinouete reconnaissent que leur impact est limité en l?absence d?un partenariat structuré avec l?administration pénitentiaire. ?L?administration reconnaît notre action mais c?est insuffisant. Pour un impact positif plus important, il faudrait un partenariat commun entre les ONG et l?administration pénitentiaire, une volonté commune de proposer un programme commun.?

Car l?administration ne suit pas toujours. Un exemple : Kinouete, qui a reçu un équipement professionnel de coiffure, voulait lancer des cours pour les détenues mais à ce jour, l?administration pénitentiaire n?a pas obtenu les fonds nécessaires du gouvernement pour aménager un emplacement. Sophie de Robillard explique que l?administration pénitentiaire avait convenu que les détenues ayant terminé le programme Le Roseau n?auront aucun contact avec les autres détenues afin de minimiser les risques de rechute. ?Pour cela, il fallait des réaménagements. Mais rien n?a été fait et le programme est sur le point de se terminer. Nous ne pouvons qu?espérer...?

Isabelle Desvaux, autre animatrice de Kinouete, estime que si les officiers ont suivi le cours en gestion de conflits délivré par l?administration pénitentiaire, certains n?appliquent pas toujours les connaissances acquises. ?Comment demander aux détenues d?être non violentes quand certains officiers font toujours usage d?un langage violent à leur égard ?? Kinouete a aussi proposé ce cours de gestion de conflits aux officiers de la prison des femmes. Seules cinq sur 13, inscrites au départ, l?ont suivi jusqu?au bout. ?Il faudrait que tous les officiers soient sur la même longueur d?ondes. En l?absence de concertation, comment voulez-vous réussir à réhabiliter les détenus ? ?

Lindsay Aza, fondateur de l?ONG Elan, qui encadre les ex-détenus, connaît bien l?univers carcéral car il y a séjourné jusqu?en 2001. Il reconnaît qu?à part la réhabilitation aux détenus usagers de drogue par voie intraveineuse, l?état ne propose aucune autre forme de réhabilitation aux auteurs d?autres délits. ?Pena oken swivi psikolozik konvenab pou bann violer ou voler. Pendant les neuf premiers mois de mon incarcération, j?ai fait maintes applications pour entrer dans le programme du centre Lotus, financé par la NATReSA et qui réhabilite les détenus usagers de drogue par voie intraveineuse. Ce n?était plus mon cas mais je voulais y figurer car l?encadrement y est plus humain. Ce n?est qu?au moment où ce programme a été appliqué en ambulatoire que des auteurs de délits autres que ceux liés à la drogue, y ont été admis.?

Revalorisation

Le programme Lotus a du bon, dit-il. ?Kot pena narien, seki Lotus fer, li exselan me li pa ase. Bizin bann deteni gagn enn swivi psikolozik e donn zot enn program reabilitasyon taye sur mezir e osi bann aktivite kouma bann konkour netwayaz, bann atelye kreativite par examp, ki pou revaloriz zot.? Elan, qui a intégré la structure du centre Lotus, est présente trois fois la semaine à la prison de Beau-Bassin, à Petit-Verger, à Richelieu et à la prison des femmes.

Elan soutient les détenus à leur sortie et les aide parfois à trouver du travail. Lindsay Aza, tout comme les animateurs de Kinouete, croit en la liberté conditionnelle qui doit, selon lui, être présentée comme une chance à saisir plutôt que comme un moyen de marchandage de bonne conduite.

Cette différence d?interprétation de la réhabilitation par l?état et les ONG, l?absence d?un partenariat structuré entre l?administration pénitentiaire et ces ONG et le rejet familial et social auquel les anciens détenus sont souvent exposés à leur sortie, pourraient expliquer le taux élevé de récidives. Toujours selon les statistiques de juin dernier , ce taux était de 82 % en 2005, signifiant que huit détenus sur dix ont rechuté.

Ces mêmes statistiques font voir que sur les 2 337 personnes incarcérées à Maurice en 2005, 20 % en étaient à leur cinquième récidive, 23 % à leur quatrième rechute, 24 % à leur troisième séjour en prison et 16 % à leur deuxième incarcération. Des chiffres qui indiquent que nous n?avons plus le droit de nous voiler la face et que les méthodes appliquées doivent être revues pour être plus percutantes et réussir à restituer leur dignité à tous ceux et celles qui ont chuté?

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