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Cinéma indien : une intrigue envoûtante
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Cinéma indien : une intrigue envoûtante
Gros plan D?Amitabh Bacchan à Shah Rukh Khan. De Rekha à Karisma Kapoor. Le glamour triomphe. Strass et paillettes à l?indienne. Ils sont les dieux de l?Inde populaire. Incarnation d?un vedettariat comme on n?en voit pas ailleurs. C?est le circuit commercial. Celui des films en hindoustani. Des films que nous connaissons très bien à Maurice. Qui nourrissent notre imaginaire lyrique et romantique. On n?y échappe pas. On se laisse étreindre par ce sentimentalisme au premier degré. Des filmee gheet (chansons de films) aux danses autour des arbres, c?est tout l?espace d?un cinéma explicitement de grande consommation. Un cinéma pourtant sans complexe.
C?est surtout un cinéma que nous nous devons d?aborder autrement qu?avec notre regard imbu de rationalité occidentale. Il est facile de critiquer la médiocrité de Bollywood mais il est beaucoup plus difficile de comprendre ce qui fait son succès. Pour acquérir une telle intelligibilité, il faut avoir visité l?Inde. Témoigner de la souffrance d?une majorité de sa population et, par conséquent, comprendre sa soif d?évasion et sa nécessité de rompre avec un quotidien oppressant.
Le refus du manichéisme ouvre des perspectives d?analyse et de lecture qui permettent de saisir l?évolution d?un cinéma qui échappe à toute définition. Une évolution, voire une révolution, que Bollywood est en train de vivre. De jeunes réalisateurs promènent ainsi leur caméra sur d?autres sentiments, d?autres réalités. Mais il n?est toujours pas question de cinéma d?auteur. Ou de cinéma parallèle, comme on le dénomme en Inde. Si cette ouverture est possible, c?est parce que ce cinéma parallèle a existé. Depuis, il a connu ses avatars et, aujourd?hui, il rayonne sur le plan international.
Retour en arrière
Il y avait le faste bollywoodien et cet autre cinéma que fit découvrir l?inégalable Satyajit Ray. Il est le totem de ce cinéma parallèle. Celui qui raconte une Inde comme on ne le verra jamais dans les films commerciaux. Cette nouvelle vague indienne ne s?abreuve pas aux sources du réalisme ou de l?expérimentation technique. C?est du cinéma poésie. Des films métaphores. Mais aussi un miroir qu?on promène tout le long du temps et de l?espace et qui réinvente la parole et l?image indiennes.
On est dans le milieu des années 50. L?aventure commence. Satyajit Ray, lui-même, mais aussi des auteurs très personnels, dont Guru Dutt, réécrivent le cinéma indien. Des films comme La complainte du sentier, Le salon de musique, La déesse, tous de Ray, et L?assoiffé et Fleurs de papier de Dutt délivrent le cinéma indien de ses poncifs. Une vingtaine d?années plus tard, d?autres cinéastes viennent étoffer cette liste. Ils ont pour nom Benegal, Mira Nair? Ce ne sont pas des auteurs engagés. Ce ne sont pas des cinéastes de la référence réaliste. Leurs images sont celles de la douleur de la vie. Mais le message est succinct. D?autres se chargeront du message dont Mrinal Sen.
Ce dernier orchestra la révolution du cinéma bengali. Avec les autres, il organisera le décloisonnement du superficiel. Les idées foisonnent. Le message est politique. Il y a de la dénonciation dans l?air. La réalité sociale occupe tout l?arrière plan. Le cinéma ne se limite plus à raconter. Il montre des images où des idées et des idéaux sont violentés. L?outrage est grand. L?artiste prend sa caméra à l?épaule pour le dénoncer. Cette réalité que les films commerciaux occultaient complètement devient visible. Comme si soudain des cinéastes indiens réalisaient que tout ne se résume pas à l?impératif commercial ou au seul souci de divertissement.
L?Inde se raconte autrement. Dans sa pauvreté, dans l?exploitation économique, dans ses divisions ethniques et la répression politique. L?omniscience du romantisme s?atténue. Mrinal Sen prend ainsi le pari de raconter l?histoire d?un bureaucrate indien, tout ce qu?il y a de plus honnête, mais qui va finir par se laisser corrompre. ?Est-ce que j?ai pu toucher la masse ? Suis-je crédible ? Je sais une chose d?expérience. Si vous n?aimez pas un film, vous dites qu?il est nul et toute l?histoire s?arrête là. Par contre, les gens sont toujours bouleversés même s?ils n?aiment pas mon film? Si nous pouvons créer les conditions pour que ce genre de films existe, alors nous aiderons à développer une atmosphère culturelle différente voire radicale?, expliquait Mrinal Sen à un journaliste britannique qui l?interrogeait.
Il y a quelque chose comme un nouvel éveil, une nouvelle conscience dans ce cinéma. Mira Nair, qui a quitté l?Inde à l?âge de 18 ans, le confirme dans un entretien à un journaliste français : ?Le cinéma indépendant est obsédant : avoir une idée, écrire le scénario, financer le film, préparer le casting, le tournage, le montage, et ensuite ? le plus dur ? s?assurer qu?il est distribué à travers le monde. Tout cela prend facilement un à deux ans? Je ne peux faire des films que sur des sujets qui me prennent aux tripes et me font palpiter. Certains en font pour que des spectateurs occupent agréablement leurs dimanches après-midi. Pas moi?. Un peu plus loin, la cinéaste rappelle : ?Fuir la réalité ne la fait pas disparaître.?
Travelling d?accompagnement
Interrogée pour savoir ce qu?elle pensait du cinéma d?auteur et du cinéma parallèle indiens, la réalisatrice se montre plus tempérée dans ses propos, révélant du coup un autre aspect du problème : ?Je ne dirais pas que les cinéastes indiens manquent de talent. Ils manquent simplement de moyens. En fait, chacun se bat pour pouvoir financer son film? Il faut créer un réseau de distribution pour que le public puisse avoir une chance de voir ces films. Ce n?est pas que le public indien ne s?intéresse pas aux films indépendants. Le problème est le manque de salles qui s?engagent à les projeter?. En effet, il est difficile de trouver des salles pour projeter des films comme Pather Panchali, de Satyajit Ray. Des images en noir et blanc. Une mise en scène dépouillée. Traitant d?un sujet de société.
Pourtant les différenciations et les oppositions commencent à s?estomper. Étonnamment le mouvement vient du cinéma populaire. Si on ne retrouve pas le flegme du cinéma d?auteur chez un Karan Johar (Kabhi Kushi Khabie Gham ? La famille indienne) ou chez un Sanjay Leela Bansali (Devdas et Black) ou encore chez un Mani Ratnam (Dil Se), on décèle, par contre, un souci prononcé d?esthétisme et une volonté de se débarrasser des fioritures. On est toujours dans le registre des films chantant et dansant, les fameux filmee gheet, mais le mouvement vers un traitement plus soigné, que ce soit au niveau de la mise en scène ou de la thématique, est nettement perceptible. Le dernier Karan Johar, Kabhi alvida naa kehna (Ne jamais dire adieu) en témoigne. Pour parler de cette histoire d?infidélité, le réalisateur n?a pas pris le risque de situer son action en Inde. Il a choisi New York. Il y a certaines choses qui peuvent être dites mais en dehors de ses frontières.
C?est ce nouveau cinéma qui se met en place avec des étendards qui remettent en question la facilité coutumière à Bollywood. Même ce dernier semble faire le choix de changer d?époque. De passer de ces films qui se sont nourris des traditions du conte, relativisant les racines qui projettent les héros en voyageurs interprétant des textes du Ramayana ou du Mahabharata. Les modèles de ces jeunes réalisateurs ont moins pour nom un Ray ou un Benegal mais davantage un Mehboob Khan, celui-là même qui avait réalisé Mother India.
Comme pour nous rappeler que les libelles ne servent à rien. Ce cinéma est trop complexe pour s?arrêter aux idées reçues. C?est surtout un trésor inépuisable d?images et de chansons qui nourrissent notre imaginaire. C?est aussi cela l?interculturalité. Cette capacité à s?ouvrir à un horizon qui nous est linguistiquement éloigné.
PETITES HISTOIRES
Une industrie à 600 films par an
■ Les deux premiers films indiens furent réalisés en 1899. Le premier grand film fut mis en scène en 1913 par Dada Saheb Phalke. Le cinéma commença son essor dans les années 20. Le premier film parlant fut réalisé en mars 1931 par Ardershir Irani. À la même époque, un cinéma social se développa.
À partir des années 60, le cinéma indien conjugua autant avec le populaire qu?avec l?artistique.
Des réalisateurs comme Bimal Roy (?Bandini?) et des acteurs comme Dilip Kumar (Ann) marièrent populaire et recherche d?esthétisme. Les années 70 consacrèrent le cinéma exclusivement populaire. Scénarii simplistes, manichéisme ambiant, comédies musicales? Ce cinéma-là rimait surtout avec mimétisme. Aujourd?hui avec plus de 600 films par an, Bollywood est la plus grosse industrie cinématographique au monde avec un peu moins de quelque 6 milliards d?entrées dans les salles.
LA LEÇON DE CINEMA DE SHYAM BENEGAL
Dans l?industrie du cinéma, tout est une histoire de connexions. C?est Shyam Benegal qui le dit. Le cinéaste indien était à Maurice pour le lancement du festival retraçant son ?uvre. La Mauritius Film Development Corporation (MFDC) qui organisait l?événement a saisi cette opportunité pour offrir à quelques rares amateurs l?occasion de dialoguer avec le cinéaste. Celui-ci en a profité pour donner une petite leçon de cinéma.
Art majeur mais également industrie, le cinéma ne peut fonctionner que lorsqu?il touche la plus large audience possible. C?est ce que Shyam Benegal a rappelé aux quelques créateurs mauriciens venus s?abreuver de son génie. Ils voulaient savoir si le cinéma avait une chance. ?Malheureusement pour vous, l?audience, à Maurice, est largement insuffisante?, leur a-t-il indiqué.
Que faire alors ? ?Connectez-vous?? Shyam Benegal prend l?exemple du cinéma australien, encore embryonnaire il y a vingt ans, aujourd?hui industrie florissante dotée d?un puissant souffle créateur. ?Si les cinéastes australiens ne s?étaient pas connectés à des cultures plus prolifiques que la leur et avec lesquelles ils avaient déjà des affinités cela n?aurait pas pu se produire?. Les affinités en question se résument en un nom, magique : Hollywood.?Si Baudelaire n?était pas venu à Maurice et à La Réunion, il n?aurait jamais été ce qu?il a été.? Connecté, Shyam Benegal l?est lui-même. La preuve : il cite l?expérience tropicale du poète français, déterminante dans son ?uvre et que beaucoup de Mauriciens ignorent eux-mêmes. L?enrichissement culturel est ainsi le point de départ de toute démarche artistique et la création cinématographique n?échappe pas à la règle.
Shyam Benegal interpelle les créateurs locaux. ?Il y a une impulsion créatrice, un génie mauricien. Mais pour qu?il puisse s?exprimer pleinement il faut qu?il y ait une connexion qui s?établisse à travers de plus larges communautés.? Cela est cruellement vrai dans le cas du cinéma.
Et pour Maurice, la formule magique aurait-t-elle pour nom Bollywood ? ?L?Inde, l?Europe, vous avez un large éventail?, assure le cinéaste indien. Il poursuit : ?Pour les Indiens, les histoires, le mélange culturel mauricien sont intéressants?. Il faut donc exploiter ces affinités. Mais pour lui, il y a aussi un formidable travail de fond, un effort de formation indispensable si le cinéma mauricien veut franchir les frontières.
Il faut donc investir dans les différents métiers du cinéma. De l?écriture à la réalisation en passant par le jeu des acteurs. Pour Shyam Benegal, la démarche mauricienne de création cinématographique doit impérativement suivre cette voie.
?La MFDC aura un rôle important à jouer?, avance Shyam Benegal. Self-made man, il a, lui-même, appris en travaillant. Depuis ses premiers films. ?On apprend en faisant, on apprend des autres? sans trop toutefois faire d?erreurs car on ferait perdre trop d?argent aux producteurs?
Le cinéaste indien ne sera resté que quelques jours, ?malheureusement, car Maurice est un pays merveilleux?. Il a du travail en Inde assurait-il (il va adapter Carmen, l?opéra de Bizet). Ses paroles ne s?envoleront pas. Et les leçons du maître seront retenues.
MANIERE DE FAIRE
Benegal, une approche actualisée
■ Trente ans après ses premiers films, Shyam Benegal n?a plus la même approche. ?J?estime qu?il serait stupide de ma part de vouloir faire les mêmes films. Cela serait la preuve d?une absence d?évolution. Trente ans plus tard, on est plus mûr et on a développé différentes facettes.? Il prend l?exemple d??Ankur? réalisé en 1973 et qui traite du problème des castes. Il a repris le même thème trente ans plus tard, en changeant d?approche. ?D?une part, les choses ont évolué en Inde. D?autre part, j?ai moi-même vieilli. Les complexités sont aujourd?hui plus évidentes??
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